‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

ORLÉANS — LE BLOCUS — ÉTAT FORMIDABLE DES LIGNES ANGLAISES ; LES BASTILLES — ARRIVÉE DE JEANNE d'arc EN VUE DE LA VILLE — ENTRÉE DU CONVOI DE VIVRES DANS LA CITÉ

L'armée française s'avance donc vers Orléans. La courageuse ville est épuisée par les rigueurs d'un long siège ; elle n'est pas découragée, mais elle se demande avec anxiété quelle sera l'issue de la lutte, car la disette de vivres commence à se faire sentir. Les Anglais l'enlacent de toutes parts ; avec une persévérance, une ténacité bien britannique, ils ont établi peu à peu autour d'elle tout un cercle de forteresses appelées alors bastilles, qui leur servent à la fois de points de défense et de commodes séjours de garnisons.

Afin de nous rendre un compte exact des événements qui vont se passer, et d'apprécier à leur juste valeur les faits d'armes qui s'accompliront sous peu de jours, étudions avec «larté, mais brièveté les positions respectives des assiégés et des assiégeants.

Orléans est situé sur la rive droite de la Loire, qui coule rapide à quelques pas de son enceinte, au midi de la ville. Un vaste pont relie la cité avec la rive gauche, c'est-à-dire avec les provinces du sud de la France.

/ Au 12 octobre 1428, les Anglais arrivèrent devant ces hautes murailles ; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que non seulement la puissance de ses murs, m^is plus encore le patriotisme ardent de ses habitants, devait faire renoncer à enlever la place de vive force. Ils résolurent donc de l'enfermer dans un rigoureux blocus, afin de la réduire par la famine. De suite, ils se mirent à l'œuvre, et le 24 octobre, après un combat acharné, ils emportèrent d'assaut le fort des Tourelles, qui défendait l'entrée du grand pont sur la rive gauche, s'y établirent et le fortifièrent.

Sur cette même rive, près du fort et en avant de lui, se trouvaient les débris d'un couvent de religieux augustins ; dans le courant de décembre, les Anglais le transformèrent en forteresse et l'entourèrent d'un boulevard, c'està-dire de ce que nous appelons aujourd'hui vulgairement un rempart. Le 30 décembre, ils construisirent une nouvelle bastille sur les ruines de l'église Saint-Laurent, détruite par les Orléanais eux-mêmes ; cette église était située, comme Orléans, sur la rive droite de la

Loire, tout contre la rivière, à huit cents mètres environ des murailles du côté de Touest ; au milieu du fleuve, en face même de Saint-Laurent, il y avait alors une île, détruite aujourd'hui, qu'on appelait l'île Charlemagne; l'ennemi y plaça une forteresse le 1" janvier 1429; puis, le 6 du même mois, il établit une nouvelle bastille sur la rive gauche, en face de l'île Charlemagne et de Saint -Laurent, à un endroit appelé le champ Saint-Privé. Il interceptait ainsi le cours inférieur de la Loire, et mettait en communication ses postes des deux rives.

Peu de jours après, sur la rive droite et au nord de celle de Saint-Laurent, fut élevée une sixième redoute, dite de la Croix-Boissée. Le lu mars, les Anglais s'emparèrent de la côte escarpée de Saint-Loup, située également sur la rive droite, mais à l'est de la ville, c'est-àdire de l'autre côté que la bastille Saint- Laurent ; ils y établirent une forteresse pour intercepter le cours du fleuve de ce côté comme ils l'avaient fait de l'autre.

Ceci achevé, ils continuèrent à avancer leurs forteresses à l'ouest de la ville ; dix jours après, en effet, ils construisaient, à côté de la Croix-Boissée, mais en -s'éloignant du fleuve, la bastille dite de Londres, qu'ils firent suivre, en contournant la ville, de deux nouvelles for-

teresscs : celle du pressoir Ars, nommée Rouen, achevée le 9 avril, et celle de Saint-Pouair ou de Paris ; toutes ces bastilles, à partir du fleuve, communiquaient entre elles par un fossé profond.

Restait au nord-est de la ville, entre Saint- Pouair et Saint-Loup, un espace ouvert représentant le quart environ du périmètre de la cité. A dessein, les Anglais ne le traitèrent pas comme le reste du pourtour ; en voici les raisons : d'abord la forêt, qui s'étendait alors de ce côté et arrivait à trois quarts de lieue de la ville, aurait fourni aux Français venant au secours d'Orléans une trop grande facilité d'attaque contre les ouvrages anglais construits en cet endroit ; ensuite un fossé, courant de forteresse à forteresse tout autour de la ville, eût requis pour sa défense du côté de l'extérieur des forces incalculables, puisque, somme toute, il eût formé comme une seconde ville immense, dont les fossés courant à huit cents mètres de distance des murailles d'Orléans eussent dû être défendus sur toute leur étendue absolument comme les remparts d'une ville assiégée; ils auraient donc fourni, par leur trop grande étendue même, l'occasion aux Français de plus d'un facile triomphe. Enfin, en voulant affamer Orléans, l'Anglais songeait à se nourrir lui-même, et les convois qu'on

tenterait de faire passer aux assiégés de traient être pour eux une source facile de subsistance.

Pour cela^ tout en laissant par un côté ouvert un passage praticable aux convois venant de France, les ennemis avaient eu soin de construire secrètement au milieu de la forêt d'Orléans une puissante bastille, d'où, observant les routes qui traversaient la forêt, et s'avançant à couvert jusqu'à elles, ils devaient opérer sûrement et facilement sur toutes les expéditions assez téméraires pour essayer de porter secours aux assiégés.

Tel était l'état des lignes anglaises autour d'Orléans, à la fin d'avril 1429. On comprend quelle grande armée il eût fallu mettre en œuvre pour les forcer, et, en cas de triomphe, que de peines il eût fallu prendre, que de temps il eût fallu dépenser pour s'emparer une à une de toutes leurs formidables forteresses. On comprend aussi par conséquent combien le roi et son conseil, les docteurs et le parlement avaient accepté facilement la levée du siège d'Orléans, avec les faibles ressources dont on pouvait disposer alors, comme un vrai miracle, et la preuve de la mission divine de la Pucelle.

Pour Jeanne, se confiant dans la promesse divine, elle allait sans crainte au devant de répreuve; elle ne tremblait pas devant la puis-

sance anglaise, ni devant les forteresses imprenables, parce que ses voix lui avaient promis la victoire ; elle avait son plan surnaturellement révélé: elle allait docilement l'exécuter; mais voici que dès l'origine, comme, hélas ! bien souvent par la suite, les vues de la sagesse d'en haut se trouvèrent aux prises avec les desseins conçus par Thabileté humaine. La Pucelle, sur l'ordre de ses voix, voulait conduire son armée par la rive droite, marcher sur la ville, culbuter le gros de l'armée anglaise, et entrer triomphante dans Orléans avec les soldats et le convoi de vivres. Mais les chefs qui l'accompagnaient, La Hire, les sires de Gaucourt, de Rais, de Boussac, Ambroise de Loré et les autres ne l'entendaient pas ainsi.

Ils trouvaient plus facile de s'avancer par la rive gauche, oii les Anglais étaient moins nombreux et où ils ne pouvaient pas s'approcher de nos lignes en se cachant dans- la forêt, et de faire passer furtivement et par bateaux les vivres aux assiégés. Le Bâtard d'Orléans, plus tard comte de Dunois, qui commandait la défense de cette ville, apanage du duc son frère, était de l'avis des généraux de l'armée de secours, et ceux-ci trompant Jeanne l'engagèrent sur la rive gauche du fleuve.

On campa une première nuit. Jeanne dormit

tout armée sous sa tente, mais, peu accoutumée à porter son armure guerrière, ses membres furent meurtris et blessés de ce dur repos. Qu'importaient les sacrifices à cette enfant sublime? En partant pour exécuter la volonté de Dieu et sauver la France, elle avait accepté toute peine, toute angoisse, toute torture, et faisant fi de sa personne même, elle ne voulait pas hésiter à se dévouer jusqu'à l'immolation pour la patrie.

La Pucelle arriva en vue d'Orléans, mais sa désolation fut grande, quand elle vit qu'on l'avait trompée et que la Loire l'en séparait. Cependant l'armée s'était arrêtée sur les bords du fleuve, en dehors de la ligne d'attaque des Anglais et plus haut que la ville; c'est là que Dunois, sorti avec quelques hommes d'élite pour venir au devant de larmée de secours, rencontra Jeanne :

rt Est-ce vous, lui dit-elle, qui êtes le » Bâtard d'Orléans? — Oui, et je suis bien » heureux de votre arrivée. — Est-ce vous « qui avez dit que je vienne de ce côté, et que » je n'aille pas directement là oii se trouvent » ïalbot et les Anglais? — Oui, et de plus » sages que moi sont du même avis pour plus » de succès et de sûreté. — Au nom de » Dieu, le conseil de mon Seigneur est plus » sago et plus sur que le vôtre. Vous avez ru

» me tromper, et c'est vous-même qui vous » trompez, car je vous amène meilleur secours » qu'il n'en est venu jamais à général ou ville » quelconque, le secours du Roi du ciel. Ce » secours ne procède pas de moi, mais de Dieu » qui, à la prière de saint Louis et de saint » Charlemagne, a eu pitié d'Orléans, et n'a » voulu souffrir que les ennemis eussent à la » fois le duc et sa ville. »

Ces paroles firent une impression profonde sur le Bâtard, car à mesure qu'il contemplait Jeanne et l'entendait, un sentiment intérieur lui faisait comprendre qu'il était en présence d'un être surnaturel, portant véritablement avec lui le secours de Dieu. D'ailleurs, à peine quelques instants plus tard, les événements lui en fournirent la preuve.

Au moment oii il parlait à Jeanne, Dunois se trouvait dans un étrange embarras : il avait rassemblé devant les murs de la ville un nombre de bateaux suffisant pour charger et porter jusqu'à Orléans le convoi de vivres amené par l'armée. Or, voilà qu'un violent vent d'est les empêchait de remonter le fleuve pour arriver au point oii se tenaient les Français. Qu'allait-il advenir? Les Anglais immobiles jusque-là allaient peut-être, par une attaque habile, s'emparer du convoi, ou ♦out au moins en empêcher l'embarquement.

D'un mot, la Pucelle rassura le Bâtard : « Soyez sans crainte, lui dit-elle, le vent » va changer, et tout se passera bien. » Elle avait achevé ces mots depuis quelques minutes, quand, à la stupéfaction générale, le vent tourna tout à coup ; le Bâtard alla immédiatement chercher les bateaux sur lesquels les vivres furent chargés, puis emmenés sans encombre jusqu'à la porte de Bourgogne à l'est de la ville. En même temps, pour empêcher une attaque possible des Anglais de la bastille Saint-Loup, les assiégés poussaient une vigoureuse escarmouche du côté de cette forteresse.

Orléans était ravitaillé, mais comment y faire pénétrer l'armée de secours? C'est là que les chefs durent avouer que leur sagesse à courte vue ne valait pas la sagesse inspirée de Jeanne d'Arc. Ils se virent obligés de retourner à Blois, leur point de départ (la Loire n'ayant pas de pont avant cette ville), et de prendre là le chemin que la Pucelle avait voulu leur faire suivre. Jeanne ne voulait pas quitter son armée, mais les supplications du Bâtard d'Orléans, organe sincère du désir des assiégés, la décidèrent enfin à passer la Loire avec La Hire et deux cents hommes seulement, pour arriver à Orléans par la rive droite et au delà de la bastille Saint-Loup. Elle laissa toutefois

avec l'armée Jean Pasquerel son aumônier, et la bannière représentant Jésus en croix ; elle savait qu'en les faisant entretenir dans les pensées de religion et de piété, elle trouverait toujours ses hommes prêts à faire leur devoir pour la patrie, et les conserverait aptes à accomplir l'œuvre de Dieu,

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