‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 13 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ENTREE DE JEANNE D ARC A ORLEANS — SES NOU- VELLES SOMMATIONS AUX ANGLAIS — TERREUR DES ASSIÉGEANTS — LE 4 MAI, ELLX VA AU DEVANT DES TROUPES ARRIVANT DE RLOIS ; ELLE APPREND MIRACULEUSEMENT UN COMRAT LIVRÉ A SON INSU; ELLE ACCOURT SUR LE THÉÂTRE DE l'aCTION, Y RAMÈNE LA VICTOIRE ET S'EMPARE DE LA RASTILLE SAINT-LOUP

Jeanne la Pucelle fit son entrée dans la ville d'Orléans le vendredi 29 avril, à 8 heures du soir. Elle était revêtue de son armure, montée sur un cheval blanc, et faisait porter devant elle son étendard. A sa gauche, le Bâtard d'Orléans, magnifiquement paré; derrière elle La Hire, des gentilshommes et des hommes d'armes à cheval. La population tout entière vint au devant d'elle ; c'était une explosion de joie générale : des torches par centaines éclairaient le cortège, et à leur lueur on voyait tous les visages rayonnant de bonheur se porter vers celui de Jeanne ; toutes les mains se tendaient pour tenir les siennes, pour toucher ses

vêtements, pour atteindre au moins son cheval. On accueillait à Orléans la pieuse vierge de Domremy comme un ange du ciel, et le peuple, dont l'instinct est bon juge, voyait en elle la victoire armée, la fin de ses longues douleurs.

Jeanne, au milieu de cet enthousiasme universel, aimable et prévenante, cherchait à contenter toutes ces bonnes gens; mais les hommages qu'elle recevait, son cœur les reportait à Dieu : c'est Lui qui l'envoyait. Lui qui faisait croire en elle ; elle le remerciait de cet accueil, surtout parce qu'il allait lui permettre d'accomplir sa divine volonté, et c'est l'âme pleine d'actions de grâces, qu'elle se rendait avec cette foule remplie d'allégresse jusqu'à la cathédrale d'Orléans. Là, aux pieds du Dieu de l'Eucharistie, elle épancha son âme avec les accents de l'amour et de la reconnaissance.

A la sortie du temple, toujours accompagnée du même cortège, elle fut conduite dans la maison de maître Jacques Boucher, trésorier de la ville et du duc d'Orléans ; c'est là que son logement était préparé. La Pucelle n'avait rien mangé depuis le matin; elle prit donc son repas en arrivant, mais, sobre et mortifiée, elle ne voulut accepter que du pain trempé dans du vin mêlé d'eau; elle alla ensuite prendre son repos dans une chambre

où couchaient en même temps qu'elle la femme et la fille de son hôte.

Le lenSemain, Jeanne conféra avec le Bâtard d'Orléans sur ce qu'il y avait à faire. Elle eût désiré, sans attendre l'arrivée de l'armée de renfort, sommer les ennemis de se retirer, et en cas de refus les attaquer de suite; mais tel n'était pas l'avis de Dunois, et Jeanne revint à son logis fort mécontente.

Toutefois elle voulut malgré tout renouveler sa déclaration de guerre aux Anglais, et avant de les combattre, les avertir encore une fois de céder au bon droit. Vers le soir, elle leur envoya donc une som.mation, leur réclamant en même temps le héraut qu'elle leur avait envoyé de Blois ; l'ennemi, en effet, ne se croyait pas lié par le droit des gens à l'égard de cette pauvre villageoise, et il retenait prisonniers ses émissaires.

De plus, afin de dissiper tout malentendu, elle parla elle-même aux Anglais; et dans ce but elle alla sur le pont de la Loire jusqu'au poste le plus avancé des Orléanais, le boulevard de Belle-Croix, situé juste en face du fort des Tourelles. De là elle appela le commandant anglais de ce fort, Glansdale, et lui cria de se rendre. Pour toute réponse, Glansdale et les Anglais l'injurièrent grossièrement, l'appelant vachère, et lui promettant

de la faii d brûler si elle tombait jamais en leur pouvoir.

Le Bâtard d'Orléans ne voulait pas combattre sans l'armée de renfort; le plus sûr pour lui était donc de l'aller chercher à Blois; c'est ce qu'il fit, et le dimanche matin 1" mai, surlendemain de l'arrivée de Jeanne, il partit pour cette ville avec Jean d'Aulon, Boussac et plusieurs autres. La Pucelle devait donc attendre leur retour. Elle profita de ces quelques jours pour se mettre en rapport avec la population. Comme on accourait en foule à son hôtel pour la visiter, et qu'on en brisait presque les portes, elle se mit à parcourir achevai les rues de la ville; on se portait en si grand nombre sur son passage, qu'à peine son coursier pouvait-il avancer; le peuple ne pouvait se fatiguer de l'admirer; il voyait avec étonnement cette jeune fille de dix-septans, arrivant directement de sa chaumière, à l'aise sous sa lourde armure et sur son cheval comme le plus ancien des guerriers; mais davantage encore il sentait l'action surnaturelle que le Seigneur exerçait en elle et par elle, et croyait à sa parole quand elle répétait : « Dieu m'a envoyée pour secourir sa bonne ville d'Orléans. »

Dès ce moment la confiance était revenue dans tous les cœurs ; l'Anglais qui, jusqu'à présent, avait semé partout la terreur devant

lui, cessait d'être un objet d'épouvante; alors qu'autrefois huit cents ou mille Français ne se seraient pas crus en force contre deux cents Anglais, cinq cents Français maintenant

eussent osé braver la puissance anglaise tout entière, c'est Dunois lui-même qui l'affirme. Les bourgeois d'Orléans, comme l'armée, n'avaient plus qu'un rêve, qu'une impatience: combattre.

Avant toutefois que l'heure de la bataille eût sonné, Jeanne, dont la conscience chrétienne voulait éviter toute eft'usion de sang, essaya encore de déterminer les Anglais à se retirer d'eux-mêmes ; elle se rendit donc à la Croix-Morin, et là, sur la rive droite, elle renouvela l'invitation qu'elle avait faite aux ennemis de la rive gauche de se rendre, leur promettant la vie sauve et la liberté de ^«tourner en Angleterre. Il va sans dire que sa

seconde tentative eut le même résultat que la première : « Voulez-vous donc, lui cria le » Bâtard de Granville, que nous nous ren- » dions à une femme? » Et il ajouta, à l'adresse des Français qui la suivaient, des injures grossières qui retombaient sur elle.

Enfin les troupes venant de Blois furent annoncées ; il avait fallu l'énergique intervention de Dunois pour décider les chefs à tenir leur promesse de venir rejoindre Jeanne ; cependant il y avait réussi.

Le mercredi 4 mai, de grand matin, Jeanne sortit d'Orléans avec La Hire, Florent d'iliers, le seigneur de Villars, Jamet du Thillay et environ cinq cents combattants; elle rencontra l'armée de secours à une lieue environ de la ville entre six et sept heures du matin, et avec elle un nouveau convoi que Ton avait formé. Tout ce monde et les munitions passèrent devant les' forteresses anglaises : les prêtres chantaient des cantiques au milieu des soldats, et Jeanne les précédait, son étendard à la main ; les Anglais, malgré l'avantage de leur position, n'osèrent pas attaquer cette armée qui traversait pourtant leur embuscade permanente ; ils étaient glacés par une terreur inconnue jusqu'alors, aussi soudaine qu'extraordinaire chez des vainqueurs.

Les troupes entrées à Orléans se reposèrent

un peu. Vers midi, le Bâtard d'Orléans arriva chez Jeanne, et lui annonça que Falstoff arrivait, amenant aux assiégeants des hommes et des vivres, et que déjà il était à Janville : « Bâtard, » Bâtard, lui répondit-elle en riant, je te com- )) mande, aussitôt que tu sauras la venue du dit » Falstoff, que tu me le fasses connaître, car s'il » passe sans que je le sache, je te ferai ôter la » tête. » Le brave Dunois, sans se formaliser, lui répondit également en plaisantant, de ne rien craindre, et qu'il l'avertirait.

Mais quoi qu'il eût fait et dit en cette circonstance, le Bâtard d'Orléans, pas plus que les autres chefs, n'avait encore la foi entière et absolue qu'il lui eût fallu dans le surnaturel talent militaire de Jeanne ; ils la regardaient comme une jeune fille pieuse, patriotique, envoyée même de Dieu pour relever le moral des troupes et l'énergie abattue de la France, en annonçant le triomphe à venir, mais non encore pour un vrai chef de guerre, dont la direction amènerait la victoire. La preuve qu'il en était ainsi, c'est que Dunois, dans sa visite à Jeanne, lui avait caché la résolution prise par lui et les chefs de l'armée, d'engager pour l'heure même la première action . contre les Anglais.

Jeanne était fatiguée : elle s'était levée de très bonne heure, avait chevauché toute la

matinée; de plus, elle était brisée par l'émotion toute naturelle que lui causaient ces premiers jours passés dans le métier des armes. Quand Dunois reutquittée,la Pucelle, ignorant les projets d'attaque du Bâtard et des autres chefs, se retira dans sa chambre, se jeta toute vêtue sur son lit et s'endormit. Pendant ce temps, quinze cents Français sortaient de la ville et allaient àonner assaut à la bastille Saint-Loup: mais la résistance des Anglais, opiniâtre, ardente, arrêtait tout l'élan des assaillants, et leurs hommes tombaient en grand nombre, tués ou blessés.

Tout à coup, Jeanne entend ses voix qui l'éveillent et l'avertissent de ce qui se passe ; elle se jette hors de sa couche, et un cri sort de sa poitrine oppressée : « Le sang de nos » gens coule par terre... Mes armes , mon » cheval ! ... et s'adressant à son écuyer d'Aulon : » Mon conseil m'a dit que j'aille contre les » Anglais ; mais je ne sais si je dois aller contre » leur bastille ou contre Falstoff, qui les doit » ravitailler. »

Comme elle parlait ainsi, son aumônier, frère Pasquerel et d'autres prêtres entraient en son logis; ils l'entendirent crier : «Où sont » ceux qui me doivent armer? Le sang de nos » gens coule par terre ! Au nom de Dieu, c'est » mal fait. Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée » plus tôt ■/ Nos soldats ont bien à besogner

» devant une bastille, et il y en a de blessés. » Mes armes ! Apportez-moi mes armes, et )) amenez-moi mon cheval. » Autour d'elle, on ne savait que penser, car les rues étaient calmes et silencieuses.

Au même moment, Jeanne descendit dans le bas de la maison et vint jusqu'à la porte ; sur le seuil elle rencontra son page Louis de Contes : « Ah ! sanglant garçon 1 lui cria-t-elle, » vous ne me disiez pas que le sang de France » fût répandu 1 » Elle Fenvoya quérir son cheval, et remonta précipitamment dans sa chambre prendre son armure. D'Aulon finissait de la lui ajuster, quand on entendit du tumulte dans la ville. L'écuyer se mit en hâte à s'équiper lui-même.

Au même instant, Jeanne est à cheval dans la rue ; alors seulement elle s'aperçoit qu'elle a oublié sa bannière ; mais elle est si pressée qu'elle ne veut pas attendre qu'on la lui descende; elle crie à son page de la lui passer par la fenêtre de sa chambre, la saisit et se dirige au triple galop vers la porte de Bourgogne : les étincelles jaillissent sous le sabot de son coursier. Au grand ébahissement de tous, elle suit sans guide le chemin le plus direct vers un endroit oii elle n'est jamais allée.

D'Aulon et Louis de Contes montent en selle à leur tour, et se précipitent à sa suite ; ils ne

peuvent la rejoindre qu'à la porte de la ville, où la presse des assiégés revenant en déroute l'a arrêtée. Là, Jeanne rencontre les premiers blessés Français qu'elle eût vus sur un champ de bataille. A ce cruel spectacle, son âme patriotique et compatissante est remplie de douleur: « Jamais, dit-elle, je n'ai vu couler le sang » français sans sentir mes cheveux se dresser » sur la tête. »

Ce n'est pas tout de le plaindre, ce sang noblement versé pour la patrie, il faut le venger ; Jeanne pousse son cheval droit au rempart, fendant la foule des fuyards et suivie seulement de quelques chevaliers. Les siens l'accueillent par un cri de joie : elle, sûre de la victoire, fait proclamer d'ore et déjà, par un héraut, défense de piller l'église Saint-Loup, située au milieu du retranchement ; puis elle donne le signal de l'assaut. En vain en ce moment Talbot tente de venir au secours de la bastille menacée ; six cents chevaliers et hommes d'armes, sortis d'Orléans sous le commandement du maréchal de Boussac et du baron de Goulanges, arrêtent les Anglais qui arrivent. Pendant ce temps, Jeanne s'empare de la bastille. Après trois heures de combat les Anglais de Saint-Loup sont vaincus : deux cents d'entre eux fuient vers leurs autres forteresses, cent quatorze sont tués et deux cents prisonniers ;

mais, sitôt que ces derniers sont loin du regard protecteur de la Pucelle, les Orléanais, exaspérés par les rigueurs du siège, les massacrent tous.

Cependant, les Français vainqueurs pénètrent dans l'église Saint-Loup, la respectant pieusement suivant l'ordre de Jeanne ; et voici qu'ils y trouvent encore des Anglais qui, pour échapper à la vehgeance des vainqueurs, avaient revêtu des habits sacerdotaux et d'autres vêtements ecclésiastiques ; à ce spectacle inattendu, les Français s'arrêtent hésitants ; les vêtements qu'ils ont revêtus donnent-ils à ces hommes droit au respect dont on entoure le saint lieu et les choses sacrées? Les opinions sont partagées et le débat s'anime, quand survient Jeanne : « Respectez ces hommes, dit- » elle, à cause de leurs habits ; je les fais mes » prisonniers, gardez-les près de moi, et tout » à l'heure, avec moi, vous les reconduirez dans » mon propre logis. » Car Jeanne vient d'apprendre, l'âme navrée, le sort subi par les autres prisonniers.

Victorieuse alors, la Pucelle se prit à pleurer amèrement sur le sort de tant d'âmes qui venaient de paraître devant Dieu; puis elle ordonna à tous les guerriers qui l'entouraient de se confesser, pour demander pardon au Seigneur des fautes que dans l'enivrement de

la victoire, ils avaient pu commettre par carnage ou par rapine ; et prêchant d'exemple, elle se confessa elle-même immédiatement. Se relevant ensuite : « Et maintenant, s'écria- » t-elle, en route pour Orléans, mes amis ; » allons de suite aux églises rendre gloire à » Dieu de la victoire qu'il nous a donnée. Oui, » remercions-le, car si nous étions ingrats, il » ne serait plus avec nous et ne nous donnerait » plus la victoire. » Toutefois, en se retirant, elle fit mettre le feu à la bastille pour enlever aux Anglais le désir d'y revenir.

Au moment oii Jeanne rentrait à Orléans, toutes les cloches sonnant le Te Deum mettaient l'allégresse au cœur des assiégés, tandis qu'elles semblaient aux oreilles des assiégeants être un glas funèbre et un sombre présage d'irrémédiable défaite.

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