PREMIÈRE ATTAQUE — PRISE DE LA BASTILLE DES AUGUSTINS
Le lendemain de cette première victoire était le jour de l'Ascension. Jeanne ne revêtit pas son armure ce jour-là, se confessa et communia. Cependant les chefs tinrent un conseil de guerre, et n'y convoquèrent pas la Pucelle ; ils y décidèrent une attaque décisive contre les bastilles de la rive gauche, en même temps qu'une fausse attaque contre le gros des Anglais, fortifié sur la rive droite, alerte destinée à détourner leur attention et à les empêcher de se porter en masse sur la rive gauche.
Cela décidé, les chefs, poussant plus loin leur réserve injuste et obstinée vis-à-vis de Jeanne, résolurent de ne lui communiquer que la moitié de leur plan. Comme le chancelier du duc d'Orléans lui faisait cette communica-
tion incomplète : « Dites-moi tout ce que vous » avez conclu et arrêté, lui dit Jeanne d'un ton » mécontent, car de mon côté je puis cacher » des choses plus importantes que celles-ci. — » Ne vous fâchez pas, répliqua Dunois, parce » que nous n'avons pas tout dit d'une seule » fois. » Il communiqua alors à Jeanne le plan tout entier ; elle s'en montra satisfaite : « Pourvu toutefois, ajouta-t-elle, qu'on l'exé- » cute tel que vous venez de l'expliquer. » Et elle avait encore une fois raison, car le soir même le plan fut modifié, et une simple attaque contre la forteresse de St-Jean-le- Blanc décidée.
La bataille résolue pour le lendemain, Jeanne accomplit deux actes de grande importance : Par le premier, elle s'assura le secours de Dieu pour son armée ; donnant une leçon dont tous les siècles avec le nôtre peuvent profiter, elle voulut que ces hommes, qui le lendemain allaient combattre pour le bon droit et comme justiciers de Dieu, prissent soin de se réconcilier avec ce grand Dieu lui-même, scrutateur des âmes et des consciences ; elle publia donc une ordonnance: défense formelle était faite à tout soldat d'aller combattre le lendemain sans s'être confessé ; ordre exprès était donné de chasser de l'armée toutes les femmes de mauvaise vie, parce que, disait-elle, pour punir
les péchés des hommes, Dieu peimet la perte des batailles.
La seconde chose que fit Jeanne fut de mettre sa conscience en repos par une dernière sommation aux Anglais. Elle leur avait donné la veille, par sa victoire, une preuve de sa mission ; ils devaient reconnaître maintenant qu'elle venait de Dieu ; elle voulait une dernière fois tenter de les décider, à éviter, par une sage retraite, l'inutile effusion du sang. Pure et candide enfant! son r gard éclairé par les lumières surnaturelles voyait la vérité sur les événements, et il lui semblait que faire connaître cette Vérité aux autres hommes suffisait à les forcer à s'incliner devant elle ; elle ignorait encore jusqu'où va dans l'humanité l'aveuglement de l'esprit et l'obstination du cœur, quand l'intérêt et les passions masquent le vrai ou empêchent de l'admettre et de le suivre.
Jeanne dicta donc à frère Pasquerel, son chapelain, le billet suivant : « Vous, hommes » d'Angleterre, qui n'avez aucun droit sur le » royaume de France, le Roi du ciel vous » mande par moi que laissiez vos bastilles et » vous en alliez dans votre pays ; ou sinon je » vous infligerai une telle défaite qu'il en sera » perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous » écris pour îa troisième et dernière fois, et » je ne vous en écrirai pas davantage. :^ Jhésus
» Maria. Et plus bas : Je vous aurais envoyé ma » lettre plus honorablement, mais vous empri- » sonnez mes envoyés. Vous m'avez retenu » mon hérault Guyenne. Renvoyez-le moi, et » je vous enverrai quelques-uns de vos gens » pris à la bastille Saint-Loup, car ils ne sont » pas tous morts. »
En effet, Jeanne s'avança jusqu'aux avantpostes avec ce billet ; elle l'attacha elle-même à une flèche, et ordonna à un archer de la leur lancer en criant : « Lisez, voici des nouvelles. » Les Anglais ramassèrent la flèche et ayant lu le billet, ils crièrent à Jeanne : « Oui ce sont » des nouvelles de la prostituée des Arma- » gnacs. » En entendant cette injure, Jeanne soupira et pleura amèrement ; puis se tournant vers Dieu, elle le prit à témoin de son innocence ; tout aussitôt ses voix lui parlèrent ; elle se trouva toute consolée, et le dit à ceux qui l'entouraient.
Le lendemain, vendredi 6 mai, Jeanne et ses gens entendirent de grand matin la messe du l'rère Pasquerel. Puis, vers 9 heures, la Pucelle sortit d'Orléans, entourée des plus braves chevaliers et suivie de quatre mille hommes environ.
Le poste extrême des Anglais sur la rive gauche était la bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; moins fortifiée que les autres, elle avait surtout
pour objet de surveiller le passage du fleuve ; car devant Saint-Jean-le-Blanc, il y avait dans la Loire une île appelée alors île Saint-Aignan, et séparée seulement de la rive par un étroit canal. Cette île se prêtait donc merveilleusement à une attaque contre les Anglais ; aussi fut-ce dans l'île Saint-Aignan que les Français, amenés sur de nombreuses embarcations, vinrent prendre leur rang de bataille; puis, avec deux bateaux, ils firent un ppnt sur le canal pour atteindre la terre ferme.
En ce moment, on vit flamber la bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; les Anglais, ne s'y sentant pas en sûreté contre de pareilles forces, abandonnaient ce poste en le brûlant, et se retiraient dans la formidable bastille des Augustins, construite un peu en avant du fort des Tourelles, et défendant comme lui l'entrée du pont.
En voyant ce mouvement des Anglais, les chefs français hésitent à continuer leur mouvement en avant; mais Jeanne, entraînant avec elle une partie de l'infanterie, prend les devants et va établir ses positions dans le faubourg du Portereau, construit autour des deux bastilles anglaises, et s'avançant jusque sous le feu et les traits des ennemis, elle plante son étendard sur le rebord du rempart qui entoure la bastille des Augustins.
Mais, à ce moment, un frémissement de terreur parcourt Tarmée française ; le bruit s'est répandu que les Anglais arrivent en nombre de la rive droite au secours de leurs postes attaqués; la panique court de rang en rang; toutes les compagnies tournent le dos l'une après l'autre, se hâtent de battre en retraite, et vont précipitamment reprendre leur poste d'attente dans l'île Saint-Aignan; quelques braves seulement entourent encore Jeanne d'Arc et l'entraînent; d'ailleurs, il faut bien qu'elle recule; les Anglais, voyant la retraite des Français, sortent en foule de leurs bastilles, et menacent d'un grand carnage les derrières des fuyards ; il faut les tenir en échec pour permettre au mouvement de recul de s'exécuter sans désastre.
Jeanne est donc là, suivant les siens, empêchant leur massacre et tenant tête aux Anglais ; mais, en même temps, elle entend les injures dont ils l'accablent et les huées qu'ils poussent sur les Français en fuite. Enfin, tous nos soldats sont en sûreté dans l'île Saint-Aignan. Jeanne n'a plus à les préserver, et c'en est trop pour son ardeur guerrière , pour son noble cœur, de fuir si longtemps devant les ennemis : elle va les faire fuir à leur tour; ses voix célestes ne lui ont-elles pas prédit la victoire ? En avant, donc, sus aux Anglais 1
Et Jeanne, ayant La Hire à ses côtés, derrière elle quelques braves chevaliers, la lance en avant, fond sur les Anglais et les charge avec une incroyable vigueur. L'ennemi ne comprend rien à cette subite volte-face ; il se voit disséminé par la poursuite sur un chemin découvert loin de ses retranchements : c'est à son tour de fuir et bien lestement, car l'armée française ralliée a repris son sang-froid : elle a reconnu son erreur, et voyant l'Anglais s'éloigner à grands pas, elle marche de nouveau sur lui avec une mâle énergie ; en avant, ses braves chefs, des chevaliers honteux de leur premier échec et brûlant de le réparer ; à leur tête entr'autres, d'Aulon, l'écuyer de Jeanne, et un autre brave, qui se défient à qui le premier entrera dans la bastille des Augustins, sur le rempart de laquelle la Pucelle vient, pour la seconde fois, de planter sa bannière. D'Aulon et son compagnon arrivent les premiers à la porte d'un des retranchements ; ils s'efforcent d'y pénétrer, quand un Anglais d'une stature colossale et d'une force herculéenne les arrête, défendant à lui seul victorieusement tout ce passage ; d'Aulon, obligé de reculer un instant, signale cet adversaire à Jean Le Lorrain, ce canonnier si célèbre, qui abat le géant d'un seul coup de sa couleuvrine.
Aussitôt, les deux braves guerriers pénètrent
dans la bastille, suivis bientôt d'un grand nombre d'autres Français. La bastille des Augustins est prise ; à ce moment même, les églises d'Orléans sonnaient l'office des vêpres.
Pendant le combat, Jeanne s'était distinguée, non seulement par son incroyable bravoure, mais par une habileté militaire inouïe ; elle avait été blessée au pied dans une chaussetrappe.
On trouva dans les Augustins un grand nombre de prisonniers de guerre français et tout un précieux butin ; mais Jeanne, craignant de voir ses hommes s'amuser au pillage et se laisser pendant ce temps surprendre par un retour offensif de l'ennemi, fit tout brûler. Quant aux Anglais qui défendaient la forteresse, la plupart furent tués ; quelques autres, et avec eux Glansdale, n'eurent que le temps de se jeter dans la bastille des Tourelles, qui était toute proche.
Jeanne fit investir immédiatement cette forteresse qu'elle voulait assaillir le lendemain ; des postes importants de Français furent établis tout alentour. La Pucelle, quoique blessée, et ne tenant plus de fatigue, eût bien voulu rester parmi eux; mais les chefs la supplièrent de rentrer dans Orléans ; elle y consentit, sachant bien d'ailleurs que sa présence étai^
nécessaire dans la ville afin de tout disposer pour le lendemain.
En arrivant dans sa demeure, Jeanne fut contrainte de faire une exception à sa pieuse habitude déjeuner tous les vendredis. A bout de forces, elle dut faire un vrai repas, et non une simple collation comme de coutume.
Ce repas terminé, elle reçut la visite d'un noble et courageux chevalier, qui venait lui annoncer que les capitaines royaux avaient tenu leur conseil et l'envoyaient vers elle. Tousconvenaient unanimement, qu'étant donné le petit nombre de Français en comparaison des forces anglaises, la victoire obtenue était une grande grâce de Dieu ; mais, la ville étant pleine de victuailles et en état d'attendre un nouveau secours du roi, ils avaient décidé de ne pas combailre le lendemain. C'était pousser trop loin la défiance envers Dieu et son envoyée le jour même oii elle venait de donner, de l'aveu des chefs eux-mêmes, une nouvelle preuve de sa divine mission.
Aussi Jeanne, relevant la tête, répondit solennellement au chevalier : « Vous avez été » à votre conseil, et moi aussi j'ai été au mien. » Or, sachez que le conseil de mon Seigneur )) s'accomplira et demeurera stable, tandis que » le vôtre. périra. » Et se tournant vers frère Pasquerel, son aumônier, qui était près d'elle
en ce moment : « Demain, lui dit-elle, levez- » vous de très grand matin, plus tôt encore » qu'aujourd'hui, et faites en tout pour le » mieux que vous pourrez. Tenez-vous tou- » jours auprès de moi ; car j'aurai en ce jour » beaucoup à faire ; j'accomplirai de plus » grandes choses que je n'ai fait encore «jusqu'ici. Oui, demain je serai blessée, et » le sang sortira de mon corps à la poitrine. »
Cette blessure, Jeanne Tavait déjà prédite plusieurs fois, entre autres à Chinon, dans ses entretiens avec le roi. Une preuve matérielle indéniable nous est restée de cette prédiction, c'est une lettre écrite de Lyon quinze jours avant l'événement, le 22 avril 1429, par le seigneur de Rotslaer qui tenait le duc de Brabant au courant de cette guerre merveilleuse. Et pour qu'il ne nous reste pas de doute possible, le greffier de la Chambre des Comptes a pris soin de consigner cette lettre en son registre. On trouve encore aujourd'hui ce précieux monument de la prophétie de la Pucelle et de son accomplissement, aux archives de la Bibliothèque royale de Bruxelles.
La nuit fut fort agitée dans les deux camps. Les habitants d'Orléans l'employèrent à préparer tout ce qui pouvait être nécessaire pour le combat du lendemain, les Anglais à évacuer et à brûler leur bastille de Saint-Privé, dernier
poste sur la rive gauche avec les Tourelles ; ils en retirèrent la garnison dans la bastille de Saint-Laurent, leur position principale de la rive droite.