CHAPITRE XIV
la journée du 7 mai 1429 — jeanne sort d'orléans, malgré les chefs de l'armée —
ASSAUTS repoussés — BLESSURE DE LA PUCELLE — MORT DE GLANSDALE — PRISE DES TOURELLES
Le samedi? mai, avant l'aube, Jeanne entendit la messe de son aumônier Pasquerel, puis revêtit son armure. Au moment oîi elle franchissait le seuil de sa demeure, un pêcheur se présenta, lui offrant le fruit de sa pêche nocturne, un poisson nommé alose. La Pucelle n'avait encore rien mangé ; sou hôtesse voulut la retenir : « Jeanne, mangeons ce poisson » avant votre départ. — Gardez-le jusqu'au » soir, répondit Jeanne, car je vous amè- » nerai un godon (ou goddam, sobriquet » désignant les Anglais), qui en mangera sa » part, et je repasserai le pont après avoir » pris les Tourelles. » Plusieurs personnes étaient présentes ; elles entendirent la parole de Jeanne et en furent émerveillées, car au pont dont Jeanne parlait, plusieurs arches étaient détruites.
Cependant, la Pucelle, suivie de beaucoup d'hommes de guerre et d'une multitude de peuple, arriva à la porte de Bourgogne. Cette porte était fermée, avec défense de l'ouvrir, en vertu de la délibération du conseil prise la veille au soir. Raoul de Gaucourt, gouverneur d'Orléans, homme énergique, était venu se mettre lui-même k la tête de ceux qui gardaient l'entrée, pour veiller à l'exécution de la consigne donnée. La foule, arrêtée dans son élan, se jetait exaspérée contre la porte, voulant la briser, tandis que quelques-uns se détachaient du gros de la troupe, pour aller menacer Gaucourt dont la vie fut un instant en péril. Alors Jeanne alla droit vers lui, et imposant silence au peuple, elle dit au gouverneur : « Vous êtes un méchant homme, mais que vous » le veuillez ou non, les soldats passeront, et » ils triompheront aujourd'hui comme ils ont » triomphé hier. » Puis donnant directement des ordres aux hommes de garde, elle se fit ouvrir cette porte ainsi qu'une autre plus petite donnant directement sur la Loire.
Le soleil se levait, au moment où Jeanne passait le fleuve avec ses soldats ; elle vint aussitôt rejoindre ceux qu'elle avait laissés la veille devant les Tourelles. Quand les chefs apprirent son départ, ne voulant pas lui laisser à elle seule l'honneur de la victoire, ils
s'empressèrent de la suivre; bientôt Dunois, La Hire, Rais, Graville, Pothon de Xaintrailles, Thibaut d'Armagnac, Jean de Gamaches, Louis de Culan et Gaucourt lui-même furent autour d'elle. Ils décidèrent de mettre tout en œuvre contre une place aussi fortifiée que les Tourelles, entourée d'un fossé plein d'eau, et audelà, du côté des terres, d'un rempart formidable avec d'autres fossés larges et profonds, munie en outre d'une excellente artillerie. Ils lui opposèrent donc, avec toutes leurs forces réunies, toute leur artillerie et leurs machines de guerre.
L'action s'engagea dès six ou sept heures du matin. Les Français, excités par l'exemple et la parole de la Pucelle, faisaient des prodiges de valeur. Entrant dans les fossés, malgré l'artillerie et les flèches des Anglais, se hissant par tous les moyens possibles jusqu'à la hauteur du rempart, on eût dit qu'ils se croyaient invulnérables ; mais quand ils étaient péniblement arrivés au faîte des fortifications, les lances, les haches, les maillets de plomb, s'abattant sur leur tête, les précipitaient de nouveau au fond du fossé. Et toujours la valeur des Français reprenait le dessus ; ils revenaient sans cesse à la charge, encouragés par la Pucelle, qui, au premier rang, servant de cible à l'artillerie ennemie, loin de s'en
émouvoir ne paraissait que plus ardente, et ne cessait de crier: « Ne craignez pas, la place est vôtre I »
Toutefois les forces humaines ont une limite que l'on ne peut dépasser. Vers une heure de l'après-midi, Jeanne voit ses soldats harassés, n'en pouvant plus, épuisés par tant d'inutiles efforts. Elle seule, soutenue par la force d'en haut, est toujours remplie de la même vigueur; l'heure de la victoire prédite par ses voix n'a-t-elle donc pas encore sonné ? Elle veut tenter l'assaut à son tour, en personne ; elle s'empare d'une échelle, et va la planter elle-même contre le rempart ; mais les Anglais l'ont reconnue : leurs meilleurs archers bandent leurs arcs ; une grêle de traits s'abat sur elle, et une flèche, lancée par une main sûre, transperce sa poitrine entre l'épaule et le cou.
La Pucelle roule dans le fossé. A ce moment, les Anglais, bondissant de joie et de triomphe, se servent de l'échelle même que Jeanne vient de poser contre la muraille, et se précipitent pour achever leur victime. Les Français, terrifiés, abandonnent l'assaut de toutes parts, et Jeanne, renversée, perdant son sang, luttant presque seule contre les ennemis, ne va pas tarder à succomber, quand un des chefs qui se sont le plus opposés à la Pucelle dans le Conseil,
avec lequel elle a même eu une vive altercation, Jean de Gamaches, se précipite à son secours, et, renversant de sa hache d'armes les assaillants de droite et de gauche, il arrive jusqu'à l'héroïne blessée, et lui offrant son cheval : « Acceptez ce don, brave chevalière, plus de » rancune, j'avoue mon tort quand j'ai mal pré- » sumé devons. — J'aurais grand tort, répondit- » elle, de garder rancune, car jamais je ne vis » chevalier si brave. »
Cependant Jeanne est emportée loin des fossés ; on la dépose sur l'herbe. Le trait sortait d'un demi-pied de l'autre côté de la poitrine ; se voyant si blessée, Jeanne eut peur et se mit à pleurer. Pourquoi craindre, la pauvre enfant? Pourquoi pleurer? ]N'était-elle pas assurée par révélation de la victoire prochaine? Ne savait-elle pas que sa mission n'était pas achevée? Elle ne doutait pas de tout cela; elle le croyait fermement ; mais la nature a ses défaillances sur cette terre, et le courage le mieux trempé faiblit parfois devant le malheur. Et ne nous fallait-il pas connaître tout le mérite de cette faible enfant, qui ne remplit son rôle surnaturel et si merveilleux qu'au prix des efforts les plus généreux, en refoulant au fond de son cœur toutes ses répugnances et en étouffant le cri de sa pauvre nature qu'elle immole au service de Dieu et de la patrie.
Cependant, Frère Pasquerel, Dunois et tous les chefs entourent Jeanne blessée. A ce moment, plusieurs hommes d'armes s'approchent, et voyant le sang s'échapper à flots et la jeune fille pleurer, ils proposent de la guérir par quelques sortilèges de leur connaissance, et de charmer sa blessure. A cette proposition inattendue, Jeanne répond vivement : « J'aime- » rais mieux mourir que de commettre un » péché ; la volonté de Dieu soit faite. Si l'on » sait à mon mal quelque remède permis, je » veux bien qu'on l'emploie. »
Cependant, la Pucelle a levé les yeux; ses célestes visions viennent de lui apparaître; elle a prêté l'oreille à leurs voix bien-aimées ; une fois de plus, elles lui ont promis la victoire; son courage et ses forces renaissent aussitôt : « Je suis bien consolée, » dit-elle. Puis, énergiquement, elle arrache elle-même le trait de sa blessure, sur laquelle on applique une compresse d'huile d'olive; immédiatement après, elle se confesse.
Les chefs pendant ce temps se sont retirés et ont tenu un rapide conseil. Pourquoi s'obstiner à continuer un combat qui tourne si mal? La prudence ne veut-elle pas qu'on rentre dans Orléans pour réparer tant de pertes et attendre de nouveaux renforts ? Tel est l'avis des capitaines, et s'approchant de Jeanne, ils
lui annoncent leur décision. En vain, plus courageuse que ces vieux guerriers, la jeune fille blessée les supplie de tarder encore un peu; ses paroles enflammées ne trouvent pas d'écho dans leur cœur, et elle entend Dunois donner l'ordre de sonner la retraite. A ce mot elle tressaille, se relève comme si elle n'était pas blessée, et prenant le ton de l'autorité, elle leur fait savoir la volonté du ciel :
« (Au nom 'de Dieu, dit-elle solennellement, » vous entrerez bientôt dans les Tourelles; n'en » doutez pas. Quand vous verrez flotter mon » étendard vers la bastille, reprenez vos armes, » elle sera vôtre. Maintenant, reposez-vous un » peu ; buvez et mangez pour prendre des » forces. » En même temps qu'elle parle, une force irrésistible agit sur le cœur des chefs : ils lui obéissent.
Cependant, elle, au lieu de se reposer, a demandé son cheval; oubliant à l'instant fatigues et blessure, elle saute en selle, laisse son étendard aux mains de d'Aulon, et se dirige avec un chevalier, vers une vigne située à quelque distance. Là, elle met pied à terre, et dit à son compagnon : « Observez mon » étendard, quand il touchera le rempart, » avertissez-moi. » Puis elle se met à genoux, se recueille en Dieu, réclamant son puissant appui, et montrant une fois de plus à toute
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Tarmée que du Très-Haut seul lui vient tout son secours.
Pendant qu'elle prie, d'Aulon ne peut contenir sa généreuse bravoure, et veut recommencer l'assaut ; il donne à tenir l'étendard à l'un des plus braves de l'armée, nommé le Basque, lui taisant promettre de le suivre; puis, se couvrant de son bouclier à cause des pierres lancées par les Anglais, l'écuyer de Jeanne s'avance jusqu'au pied même du retranchement, suivi de près par le Basque; à ce moment l'étendard de 'la Pucelle, flottant au vent, touche le rempart.
Aussitôt le chevalier en observation, qui voit la bannière contre le remblai, s'écrie : « Jeanne, la queue y touche ! » La Pucelle monte à cheval, et piquant des deux vers Tennemi : «En avant, en avant, s'écrie-t-elle, tout » est vôtre! » Elle s'élance vers son étendard, elle veut le reprendre en mains ; mais le Basque ne prétend pas se séparer do ce précieux dépôt, et avec lui va se porter absolument contre le rempart. Les Français, voyant Jeanne et sa bannière dans le fossé, sous le boulevard, s'élancent à l'assaut; ils sentent en eux je ne sais quelle miraculeuse force, car, eux-mêmes le racontèrent ensuite, ils gravissent la fortification aussi facilement qu'ils eussent fait d'un escalier.
Les Anglais, remplis de stupeur à la vue de Jeanne qu'ils croyaient avoir tuée, sont saisis d'une terreur subite; ils abandonnent en foule la courtine pour se renfermer dans l'intérieur même du fort des Tourelles, dont un pont de bois, jeté sur le fossé formé par un bras du fleuve, les sépare seulement. A la tête des Français, Jeanne s'est élancée ; le dernier des Anglais, leur chef Glansdale, protège leur retraite.
La Pucelle crie à Glansdale : « Glansdale ! » Glansdale! rends-toi au Roi du ciel; tu m'as » appelée prostituée; mais j'ai grand pitié de » vos âmes. » Sourd à cette offre de pardon, Glansdale s'est engagé tout armé sur le pont. Un sinistre craquement se fait entendre; c'est le pont, miné par le feu d'un brûlot amarré sous lui;, qui s'eflfrondre, entraînant dans la Loire Glansdale et bon nombre de ses meilleurs guerriers. Ainsi s'accomplit la prophétie de Jeanne faite à ce chef anglais quelques jours auparavant : « Les Anglais se retireront de » devant Orléans, mais tu ne verras pas leur * retraite. »
Cependant les Orléanais ne sont pas restés inactifs; le brûlot qui a détruit le pont de bois des Anglais, ce sont leurs hommes qui l'ont amarré là. Ils ont fait plus : avec des échelles et des poutres ils ont reconstruit les arches dé-
truites du grand pont, et rétabli ainsi les communications entre Bellecroix et les Tourelles. Sur ce pont improvisé, Nicolas de Giresme, commandeur de Saint-Jean -de -Jérusalem, s'élance le premier, suivi d'un grand nombre des siens, malgré l'héroïque défense des Anglais, et escalade ce côté des Tourelles au moment même oii Jeanne, y pénétrant d'un autre côté, fait flotter à leur sommet son étendard victorieux.
Il était soir alors ; Jeanne resta pourtant quelques heures encore dans la forteresse conquise, redoutant une nouvelle attaque des Anglais de la rive droite ; mais voyant qu'ils ne bougeaient pas, elle se décida enfin à rentrer en ville, où déjà, dans chaque église, les prêtres chantaient le Te Deum au son joyeux de toutes les cloches. Elle revint dans Orléans, comme elle l'avait prédit le matin, par le pont de la Loire rétabli, et Dieu sait avec quelle joie elle et ses gens y furent reçus.
La Pucelle avait combattu depuis le matin sans boire ni manger; elle avait été grièvement blessée, et pourtant elle ne voulut accepter pour toute réfection qu'un peu de pain trempé dans du vin mêlé d'eau, et ce n'est qu'après avoir épanché son cœur dans une fervente action de grâces qu'elle consentit enfin à prendre un repos si mérité.