CHAPITRE XV
CONSEIL DES CAPITAINES ANGLAIS — TALBOT LEVE LE SIÈGE d'ORLÉANS le 8 MAI 1429 — TRAITÉS DE
l'archevéque d'embrun et du chancelier gerson en faveur de la pucelle — jeanne, combattue dans ses projets par le conseil royal; obtient du roi qu'il ira se faire sacrer a reims — condition mise a ce consentement
La nuit même qui suivit la prise des Tourelles, les capitaines Anglais tinrent conseil. Quel parti devaient-ils prendre dans leur situation présente ? Ils avaient perdu la bastille de Saint-Loup sur la rive droite à l'est de la ville, puis tour à tour toutes leurs forteresses de la rive gauche. Orléans n'était plus bloqué. Il leur restait toutefois, à l'ouest delà place, sur la rive droite de la Loire, toute une suite de bastilles bien fortifiées, munies d'une artillerie abondante ; en sûreté derrière ces retranchements, les Anglais ne devaient-ils pas attendre les secours que le régent de France ne manquerait pas de leur envoyer?
Volontiers, les chefs eussent pris cette déci-
sion, d'accord avec leur orgueil national comme avec leur bravoure, mïiis leurs troupes étaientelles en état de résister? Sur ce point, pas d'illusion possible pour les généraux anglais; non seulement l'enthousiasme de leur armée était tombé, mais à l'ardeur presque téméraire dont les Français faisaient preuve depuis six jours, répondait chez les Anglais une terreur panique ; et cette terreur, c'était Jeanne qui la leur inspirait : elle n'était plus seulement pour eux un guerrier habile, courageux, c'était un être surnaturel devant lequel il leur fallait trembler, et les chefs eux-mêmes, ressentant au plus profond de leur cœur quelque chose de ce sentiment, redisaient bien haut les mots de sorcellerie, intervention diabolique, prétendant excuser ainsi leur défaite et celle de leurs hommes.
Le conseil renonça donc à continuer le siège, et décida une retraite immédiate; mais il fallait à tout prix empêcher cette retraite de tourner en déroute; il fallait surtout sauvegarder l'honneur de leur armée. Voici l'expédient que Talbot imagina pour cela :
Le dimanche 8 mai, de grand matin, les gens d'Orléans virent les Anglais sortir de leurs bastilles et se ranger en bataille ; ils formaient deux corps et semblaient menacer la place; tout aussitôt l'alarme retentit, et les chevaliers
sortirent de la ville et se disposèrent à repousser l'attaque. Jeanne elle-même parut bientôt, revêtue d'une simple cotte de mailles à cause de sa blessure de la veille, et disposa l'armée française en rangs de combat ; mais guidée par ses voix, elle défendit d'engager l'action : « C'est le plaisir et la volonté de Dieu, dit- » elle aux Français, qu'on leur permette de » partir s'ils le veulent; mais s'ils nous assail- » lent, défendez-vous hardiment et n'ayez nulle » peur, car vous serez les maîtres. »
Puis comme c'était le jour du Seigneur, qu'il y avait obligation d'entendre la sainte messe, qu'il fallait de plus invoquer le secours et la lumière de Dieu, elle fit construire un autel en plein air, s'agenouilla pieusement avec toute l'armée et les Orléanais réunis en grand nombre, et entendit deux messes; le plus profond silence ne cessa de régner dans toute cette multitude, et les Anglais, immobiles et stupéfaits, n'eurent garde d'interrompre le service divin.
Comme la seconde messe finissait, Jeanne, toujours agenouillée, demanda de quel côté étaient tournés les visages des Anglais : c'est que, comme la veille à l'assaut des Tourelles, comme maintes fois ensuite dans sa vie, s'étant remise pleinement entre les mains de la sainte Providence, elle avait eu révélation du signe
auquel on reconnaîtrait le vouloir divin; la veille il lui avait été révélé qu'à l'instant oiï son noble étendard s'approcherait des Tourelles la place serait sienne; aujourd'hui ses voix lui ont dit que la volonté de Dieu et la conduite à tenir lui seront connues par cette simple indication : la direction vers laquelle se tournent les visages des Anglais.
On lui répond qu'ils regardent vers la ville de Meung : « Au nom de Dieu, répond-elle » aussitôt, ils s'en vont, laissez-les partir, et » allons rendre grâces. Il ne plaît pas à Dieu » qu'on combatte aujourd'hui, vous les aurez » une autre fois. »
Ainsi l'ennemi leva le siège d'Orléans; il avait mis sept mois à fortifier une terrible ligne de blocus, et avait réduit la ville aux dernières extrémités. En sept jours, Jeanne, l'envoyée de Dieu, avait brisé le cercle de fer des bastilles, fait perdre à l'ennemi des milliers de combattants, et réduit une des plus fières armées qui furent jamais au monde, toujours victorieuse jusque-là, à battre en retraite précipitamment.
Quand les Anglais furent hors de vue, l'armée et le peuple d'Orléans se précipitèrent vers les bastilles abandonnées; tout fut pillé, puis brûlé et détruit. On rentra alors triomphalement dans la ville, entraînant les nom-
breuses pièces d'artillerie laissées parl'ennemî, Jeanne conduisit la multitude d'église en église pour remercier le Seigneur, et demanda aux prêtres la célébration d'un obit pour les nombreuses victimes tombées pendant ces joL.rs sanglants, inaugurant ainsi la procession et le service divin que les siècles voient se succéder depuis ce jour à Orléans chaque année, le 8 mai. Aujourd'hui encore ces cérémonies sont l'une des plus grandes réjouissances religieuses et nationales de notre belle France.
Tout fut préparé ensuite pour le départ, et, dès le lendemain matin, Jeanne quitta Orléans pour se rendre vers le roi. La vierge inspirée venait d'accomplir le premier miracle indiqué par Dieu comme signe de sa divine et patriotique mission. Déjà le bruit en courait partout, et les extrémités de la France en tressaillaient d'allégresse. Les hommes de Dieu, les docteurs pouvaient maintenant se prononcer en complète certitude sur le compte de la Pucelle.
C'est à ce moment, en effet, que Jacques Gelu, archevêque d'Embrun, fait paraître un traité pour prouver la divinité de la mission de Jeanne ; c'est à cette époque également, c'està-dire en mai 1429, que le célèbre chancelier Gerson, la lumière de l'Eglise de France, publie un livre sur la libératrice de la patrie. Ce pieux
auteur écrit, après le miracle qui a eu lieu à Orléans par la levée du siège des Anglais : telles sont ses propres expressions dans le titre de son ouvrage. On peut pieusement et sainement, conclut Gerson, regarder comme venant de Dieu le fait de la pucelle Jeanne, à cause des circonstances actuelles, de l'effet qui en résulte et surtout de la justice de ses prétentions, qui sont de rendre un royaume à son roi légitime et de vaincre ses ennemis. Sa sagesse et la piété de sa conduite, prouvées depuis sa plus tendre enfance, plaident pour elle. Quant aux habits d'homme dont elle est revêtue, il considère que la défense générale de les porter doit céder devant un cas de nécessité ou d'utilité. Or telle est la position de Jeanne : elle revêt cet habit pour pouvoir vivre décemment au milieu des camps, pour combattre les ennemis de la justice, défendre les Français et prouver que Dieu confond, quand il le veut, les hommes les plus puissants par la main d'une femme.
Cependant Jeanne, victorieuse, était retournée en grande hâte vers le roi de France ; .la nouvelle de son miraculeux succès l'avait précédée à la cour. Le roi quitta Chinon, et vint au-devant d'elle jusqu'à Tours.
La Pucelle se présenta devant lui, l'étendard à la main, et lui fit une profonde révérence : le roi. plein d'enthousiasme et de reconnaissance,
ôta son chaperon et embrassa Jeanne. Il continua de faire grand accueil à l'héroïne, et il voulut dès lors lui donner pour armoiries les lys de France avec la couronne et l'épée tirée pour la conquérir. Mais. Jeanne n'était pas venue pour chercher une récompense ; elle suppliait le roi de lui laisser continuer Taccomplissement de sa divine mission, et de venir avec elle à Reims pour y recevoir le sacre royal : « Je ne durerai guère plus d'un an, » lui disait-elle, songez donc à faire beaucoup » de besogne en cette année. »
Mais le conseil royal arrêtait le roi. Ces hommes de calcul et de politique n'acceptaient qu'à contre-cœur l'intervention divine, et à l'heure oii, par pitié pour la France, Dieu consentait à prendre miraculeusement en main la direction des affaires de notre pays, ils s'obstinaient à préférer à ce bonheur inattendu la réalisation de leurs conceptions personnelles, et la mise en pratique des plans de leur humaine et, courte sagesse., Le roi, hélas! pour trop longtemps encore devait subir la néfaste influence des hommes de son conseil; il résistait donc aux sollicitations de Jeanne.
La vaillante et surnaturelle enfant souffrait de ces hésitations et de ces retards ; guidée el encouragée par ses Saintes qui, très souvent, lui parlaient, elle résolut de vaincre ces résis-
tances ; elle se rendit donc un jour avec Danois au château de Loches oii le roi s'était arrêté après avoir quitté Tours, et pénétrant jusqu'à sa chambre particulière elle frappa à la porte pour être introduite. Charles VII était en conférence avec Christophe d'Harcourt, Gérard Machet, évêque de Castres son confesseur, et Robert le Masson; il fit entrer Jeanne, et elle, tout aussitôt, se jetant à ses pieds et embrassant ses genoux : « Noble dauphin, lui dit- » elle, ne tenez plus tant et de si longs con- » seils, mais venez au plus tôt à Reims pour » recevoir votre digne couronne. »
Et comme le roi la regardait, ne sachant que lui répondre, Christophe d'Harcourt lui demanda si ses voix lui avaient dit cela: « Oui, » répondit-elle, et je suis fort aiguillonnée » touchant cette chose. — Ne voudriez-vous » pas, ajouta d'Harcourt, nous dire ici, en pré- » sence du roi, comment font vos voix quand » elles vous parlent? — Je comprends bien, dit » Jeanne en rougissant, ce que vous voulez » savoir, et je vous le dirai volontiers. » Cependant elle était en proie à une visible émotion: « — Vous plaît-il, Jeanne, lui dit le roi avec » bonté, de vous expliquer devant les personnes » présentes ? »
La Pucelle reprit en ces termes : « Quand je » suis affligée qu'on n'ajoute pas foi facilement
» aux choses que je dis de la part de Dieu, » je me retire à l'écart et prie ce souverain » Maître, me plaignant à Lui, et lui demandant » pourquoi on ne croit pas mes paroles. Ma n prière faite, j'entends une voix qui me dit : » Fille de Dieu, va ! va ! va ! Je serai à ton aide, » va! Et quand j'entends cette voix, j'éprouve » une grande joie, et je voudrais toujours être » en cet état. »
A mesure que la Pucelle parlait, la timidité de la jeune fille se dissipait pour faire place à l'enthousiasme de l'envoyée de Dieu, et au moment oii elle répétait les paroles de ses Saintes, son visage rayonnait, et son œil inspiré regardait le ciel.
Cette démarche impressionna vivement le roi et les autres personnages présents : elle emporta enfin le consentement au projet du sacre de Reims, avec une seule condition posée par le conseil royal, c'est que, pendant que l'on rassemblerait l'armée qui devait accompagner Charles VII, Jeanne, avec les troupes victorieuses à Orléans et quelques renforts qui arrivaient à ce moment, délogerait les Anglais des positions qu'ils occupaient encore sur la Loire. Ils tenaient, en effet, sur ce fleuve, entre Blois et Orléans, Beaugency et Meung, et audelà de cette ville Jargeau, trois solides forteresses oii ils s'étaient retranchés,» et d'oii ils
eussent menacé les derrières d'une expédition dirigée sur Reims. La Pucelle accepta avec joie la condition, et se mit de suite en mesure d'entrer promptement en campagne.