‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LE DUC D'aLENÇON COMMANDANT AVEC LA PUCELLB l'expédition DE LA LOIRE — PRISE DE JARGEAU — PRISE DU PONT DE MEUNG — LE CONNÉTABLE DE RICHEMONT — SIÈGE DU CHATEAU DE BEAU- GENCY — ARRIVÉE DE FALSTOFF ET DE L' ARMÉE ANGLAISE

Parmi les nobles seigneurs qui les premiers ajoutèrent foi à la mission de la Pucelle, et lui demeurèrent toute leur vie fidèles, il faut placer le duc d'Alençon. Prince du sang royal, à peine sorti des prisons anglaises, oii, prisonnier de guerre, il avait été retenu deux ans, il s'était rendu à Chinon peu de jours après l'arrivée de Jeanne, et ne l'avait plus quittée depuis ce temps, hormis pendant la marche sur Orléans, ne pouvant encore prendre les armes contre les Anglais, car sa rançon ne leur était pas entièrement soldée. Jeanne l'aimait, parce qu'il était parent du roi et gendre du duc d'Orléans; la délivrance de ce dernier prince, prisonnier des Anglais, était en effet un des objets de la mission de la Pucelle.

Elle avait été rendre visite à la duchesse d'Alençon, et comme celle-ci tremblait de voir son mari prendre de nouveau part à ces terribles luttes dans lesquelles il avait déjà tant souffert, Jeanne la rassura en disant : « N'ayez » point de crainte, noble Dame, je vous » promets de vous ramener votre mari sain » et sauf. »

Ce fut le duc d'Alençon que le roi nomma au commandement du corps expéditionnaire dirigé contre les forteresses des Anglais sur la Loire, mais il plaça la Pucelle à ses côtés, avec Tordre de suivre ses conseils en toute chose.

Jeanne étaità Selles-en-Berry, le lundi 6 juin, quand le roi arriva en cette ville. Charles VII lui manda de venir à sa rencontre. Jeanne obéit, et Guy de Laval, qui accompagnait le roi, raconte qu'il la vit ce jour-là s'avancer au-devant du souverain, armée de toutes pièces, sauf la tête, et tenant la lance en main. Quand le roi et les siens furent arrivés, le même seigneur de Laval, avec son frère André, s'empressèrent d'aller rendre visite à Jeanne. La Pucelle les accueillit très bien, et fit venir du vin ; en le leur offrant, elle leur dit qu'elle leur en ferait bientôt boire à Paris.

Le soir du même jour, Jeanne quitta Selles pour se rendre à Romorantin avec un premier

corps de troupe. On lui amena son cheval à la porte de son logis : c'était un grand coursier noir; il se mit' à se démener si fort qu'il fut impossible à Jeanne de le monter. Cependant l'heure du départ pressait. Dans cette moindre circonstance comme dans les plus solennelles, la Pucelle mit sa confiance en Dieu ; elle dit à ceux qui maintenaient péniblement l'animal : « Menez-le à la croix. » Cette croix était devant l'église, tout auprès sur le chemin. Dès que le cheval fut devant la croix, Jeanne monta, sans que le coursier bougeât plus que s'il eût été lié. Ce fait frappa tous les assistants, qui le considérèrent comme un miracle. Jeanne, une fois montée sur son cheval, se tourna vers la porte de l'église qui était en face, et y voyant tout le clergé réuni, elle dit : « Vous, les prêtres et gens d'église, faites pro- » cession et prières à Dieu. » Puis, se tournant vers ses soldats : « En avant, en avant I » commanda-t-elle, et elle se mit en marche; elle avait une petite hache à la main, et un gracieux page portait derrière elle son étendard plié.

Le même jour arriva à Selles le duc d'Alençon, et ensuite le lendemain et le surlendemain, successivement Dunois, Gaucourt, Vendôme, Boussac, et enfin La Hire, ce brave capitaine que Jeanne avait, par son ascendant, corrigé

de la vilaine habitude de blasphémer le nom de Dieu; si bien que, dans la suite, au témoignage des contemporains, il ne jura plus jamais que par son bâton. Tout ce monde se mit en devoir de rejoindre Jeanne, et le jeudi 9 juin, la Pucelle et sa petite armée entrèrent dans Orléans ; la ville reçut avec joie l'armée royale, mais autour de Jeanne d'Arc l'enthousiasme fut inimense; les Orléanais ne pouvaient se rass^ier de contempler leur libératrice.

Le 11, l'armée quitta Orléans; elle comptait huit mille hommes, dont douze cents lances. Elle s'avança vers Jargeau; le comte de Suffolk y était enfermé, avec une garnison d'élite ; la place était forte et abondamment pourvue de canons.

L'armée française étant en vue des murs de Jargeau, un différend éclata parmi ses chefs; quelques-uns d'entre eux, redoutant l'arrivée des grands renforts que Falstoft' amenait aux Anglais, et considérant d'ailleurs la difficulté de s'emparer d'une ville aussi fortifiée, gardée par un capitaine aussi brave et expérimenté que Suffolk, étaient d'avis qu'il fallait se retirer sans attaquer; mais Jeanne, pleine d'assurance en la promesse de ses voix et de confiance en sa divine mission, s'écria : « Ne craignez aucune » multitude, et ne faites pas difficulté de donner j» assaut aux Anglais, car Dieu conduit cette

» œuvre... Si je n'étais pas sûre que Dieu même » conduit ce grand ouvrage, j'aimerais mieux, » croyez-le bien, garder les brebis que de » m'exposer à tant de contradictions et de » périls. wLaconfiancesurnaturelle deJaPucelle l'eiTiporta cette fois encore, et le siège de la ville fut décidé.

Suivant l'avis de Jeanne, on se dirigea de suite vers les faubourgs pour les attaquer ; mais à ce moment, le comte de Sutfolk fit une vigoureuse sortie, et repoussa victorieusement l'avant-garde française. Ce que voyant, la Pucelle saisit son étendard, se jeta au milieu des ennemis; les chevaliers, piqués d'émulation, la suivirent, et les faubourgs furent pris ce soir-là ; on s'y établit : « Mais, raconta » plus tard le duc d'Alençon, il faut bien croire • que Dieu était avec nous, car cette nuit-là, » nos gens firent si mauvaise garde que si les » Anglais fussent sortis de la ville, l'armée du » roi eût couru un grand danger. »

Dès le lendemain matin, les batteries furent dressées, et l'on commença à bombarder la place. Or, voici que sous les ordres de la Pucelle, les pièces de canon furent si merveilleusement disposées, qu'au bout de quelques heures, les tours et les murailles étaient à moitié démolies, et cela, malgré les décharges de l'artillerie de la ville, qui ripostait vivemeiit.

C'est pendant ce combat d'artillerie que Jeanne, grâce à son inspiration prophétique, sauva la vie du duc d'Alençon. Le duc s'était avancé en vue des murailles pour se rendre compte de l'état des choses, quand la Pucelle, qui n'était pas loin de lui, cria en lui montrant de la main un des canons du rempart : « Jetez- » vous de côté, sinon cette machine-là vous » tuera ». Le duc suivit ce conseil immédiatement, et bien lui en prit, car quelques instants plus tard, la pièce tira et tua raide un chevalier, nommé du Lude, qui venait de se mettre à la place occupée précédemment par le prince.

Peu de temps après, l'assaut est décidé. Sutfolk essaye de parlementer, mais c'est en vain; il demande quinze jours de suspension d'armes, et tout ce que la Pucelle consent à lui accorder, c'est de quitter la ville de suite avec ses hommes désarmés et ses chevaux.

Les trompettes donnent donc le signal, les hérauts crient partout: « A l'assaut 1 » et Jeanne s'adressant à d'Alençon lui-même: « En avant, » noble duc, dit-elle, à. l'assaut! » Et comme le duc semblait hésiter un peu : « Ah ! noble duc! » reprend-elle, as-tu peur? Ne sais-tu pas que » j'ai promis à ta femme de te ramener à elle » sain et sauf? »

L'assaut dura quatre heures, terrible et meurtrier. Les Anglais se défendaient comme

des lions furieux. Comme à la défense de la bastille des Augustins, il y avait parmi eux un soldat taillé en hercule, sorte de géant, qui se portait vers les endroits de la muraille les plus menacés, et qui, brisant les échelles, jetant d'énormes pierres, repoussait toujours les assaillants ; par bonheur, l'artilleur Jean Le Lorrain était là aussi. Le duc d'Alençon lui montra le colosse anglais, et d'un coup de sa couleuvrine l'habile pointeur envoya le géant rouler mort dans la ville.

Cependant, Tassant se prolongeant, la Pucelle et le duc d'Alençon descendent euxmêmes dans le fossé. Apercevant le duc, Suffolk essaye encore une fois de parlementer ; mais on refuse de l'écouter. Jeanne se mêle à l'action, elle monte sur une échelle à l'endroit oii la lutte est plus acharnée. Un Anglais l'aperçoit, et du haut des remparts lui jette une énorme pierre ; le projectile atteint sa bannière, et vient ensuite se briser sur son casque. La courageuse enfant roule dans le fossé ; un cri de terreur sort de la poitrine des Français, et les Anglais font entendre une clameur de triomphe ; mais au même instant Jeanne se relève et crie : « Amis ! amis ! sus ! sus ! ayez )) bon courage ; INotre-Seigneur a condamné » les Anglais ; à cette heure ils sont tous

nôtres. » Les Français, excités par cette

parole de feu, se précipitent de nouveau à l'escalade et emportent la ville d'assaut; les Anglais, qui ont déjà perdu onze cents hommes dans le combat, battent en retraite précipitamment, et vont, Suffolk en tête, se retrancher sur le pont construit sur la Loire ; mais les assiégeants les pressent si vivement qu'ils sont obligés de se rendre tous. Le comte de Suffolk lui-même, serré de près par un écuyer nommé Guillaume Renault, lui demande : Es-tu » gentilhomme? — Oui, répond Guillaume. — » Es-tu chevalier ? — Non. » Sur le champ, le comte le fait chevalier et se rend à lui.

Le lendemain lundi, la Pucelle et le duc d'Alençon, après avoir pourvu à la garde de Jargeau, revinrent à Orléans. Dans cette ville on rallia l'armée française, et le jour suivant Jeanne dit au duc : « Je veux demain après- » midi aller voir ceux de Meung ; faites que la » compagnie soit prête à cette heure. )) Le mercredi, tout le monde était prêt à l'heure dite. On partit pour Meung; on prit d'assaut le pont de cette ville, on y mit bonne garnison chargée d'observer la place, et on se dirigea de suite vers Beaugency, où commandait Talbot.

A l'approche de la Pucelle, les Anglais désemparèrent cette ville, et le gros de leurs forces s'en retira avec Talbot, laissant seule-

ment le pont bien gardé, et le château aux mains d'une garnison résolue à le défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang. Les Français disposèrent l'artillerie et commencèrent à bombarder le château et le pont le jeudi 16, dans la soirée. La nuit, on fit bonne garde afin d'empêcher les Anglais de profiter de l'obscurité pour s'échapper.

Le lendemain maLin arriva à l'armée une nouvelle capable de semer la division parmi ses rangs. Le connétable de France, comte de Richemont, s'avançait avec un fort corps de troupes, demandant à combattre sous les ordres du duc d'Alençon. Rien de plus simple en apparence, mais le roi, qui s'était brouillé avec le connétable, avait donné à d'Alençon défense expresse de le recevoir. Le duc déclara en conséquence qu'il se retirerait, si l'arméo accueillait Richemont.

La situation devenait donc critique ; mais là encore ce fut Jeanne qui arrangea toutes choses. L'annonce de l'approche d'une armée anglaise étant arrivée en même temps au camp, la Pucelle dit au duc qu'il était obligé d'accepter tous les secours que là Providence lui envoyait, et qu'elle-même se portait garant du consentement du roi Charles VIL Le connétable jura donc, devant elle et devant les seigneurs, fidélité au roi, et il fut admis.

L'armée anglaise qu'on signalait était celle que le régent Bedfort envoyait sous les ordres de Falstoff au secours des places de la Loire ; Falstofî avait marché lentement, pour attendre tous les renforts envoyés des diverses provinces ; il espérait toutefois arriver à temps pour sauver Jargeau, quand il apprit en route la prise de cette place ; ayant rallié peu après Talbot et la garnison sortie de Beaugency, il connut par lui le siège du château et du pont de cette ville, en même temps que la prise du pont de Meung. Apprenant ces revers successifs, FalstoflP, capitaine sage et expérimenté, n'était pas d'avis de livrer bataille aux Français ; il exposa sa pensée au conseil des capitaines de son armée :

« Nos soldats, leur dit -il, sont décou- » rages par ces échecs. !1 est bien préférable » de temporiser ; nous disperserons nos hommes » dans les diverses places fortes des environs » appartenant encore au roi d'Angleterre, et » ainsi nous attendrons les renforts que le » régent nous prépare . Pendant ce temps, les » Français s'épuiseront à faire des sièges, et )) quand notre armée sera au complet, nous » aurons facilement raison de leurs troupes » fatiguées. »

L'avis était sage; mais Talbot, brûlant de venger ses récentes défaites, ne voulut rien

entendre : « 11 faut combattre l'ennemi, répé- » tait-il, avec l'aide de Dieu et de saint Geor- » ges, patron de l'Angleterre. » La plupart des autres capitaines partageaient cette opinion; en vain Falstoff leur représenta-t-il que, si la fortune tournait contre eux, tout ce que le défunt roi Henri avait conquis en France avec tant de peines serait bien en danger d'être perdu, ils s'obstinèrent dans leur projet, et la bataille fut décidée.

C'est pourquoi l'armée anglaise s'avançait vers Meung. Les Français vinrent de suite audevant d'eux entre Meung et Beaugency; ils se portèrent sur une éminence; les Anglais se rangèrent devant eux en ordre de bataille; mais comme les Français ne bougeaient pas, ils les envoyèrent défier par des hérauts leur demandant de descendre dans la plaine. Jeanne, qui était aux avant-postes^, répondit aux envoyés : « Allez vous loger pour aujourd'hui » car il est tard; mais demain, s'il plaît à Dieu » et à Notre-Dame, nous nous verrons de plus » près. » Les Anglais se replièrent vers Meung dont ils étaient les maîtres, et pour ne pas perdre de temps, ils résolurent d'employer la nuit à bombarder le pont de cette ville, occupé par les Français.

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