CHAPITRE XVII
REDDITION DU CHATEAU DE BEAUGENCY — RETRAITE DE l'armée anglaise — VICTOIRE DE PATAY — LA PDCELLE PROTÈGE LES PRISONNIERS ANGLAIS ET SOIGNE ELLE-MÊME UN DB LEURS BLESSÉS
A peine vit-elle ce mouvement de l'armée anglaise, que Jeanne, instruite par ses voix, résolut d'en profiter et de s'emparer de suite du château de Beaugency, afin de ne pas laisser sur les derrières de ses troupes une place forte au pouvoir des Anglais. Seulement, comme toujours, la Providence travailla pour elle, et au lieu d'être obligée d'attaquer le château, elle le vit se rendre de lui-même entre ses mains; en effet, le gouverneur de la place, Richard Guétin, bailli d'Évreux, voyant les Français revenir de suite et investir le château, s'imagina que les secours anglais s'étaient retirés devant eux sans combattre; aussi ne songea-t-il qu'à arrêter les termes d'une capitulation honorable. Vers minuit on s'était mis d'accord; les cinq cents hommes de la garnison sortiraient au lever du soleil, emmenant leurs chevaux avec les harnais, et
emportant en espèces ou en objets divers la valeur d'un marc d'argent ; ils s'engageaient de plus à ne pas reprendre les armes avant dix jours.
Aussitôt le château de Beaugency occupé, la Pucclle se retourna vers les Anglais qui étaient à Meung ; elle leur avait, la veille, promis la bataille pour ce jour, et elle voulait ienU parole. L'avant-garde s'ébranla de suite, commandée par Richemont, La Hire, Pothon ; le corps de bataille commandé par Jeanne ellemême, le duc d'Alençon, le Bâtard d'Orléans» suivit de près. Au moment où l'avant-garde se mit en marche, la Pucelle dit au comte de Richemont : « Ah I beau connétable, vous » n'êtes pas venu de par moi, mais puisque » vous êtes venu, vous serez venu bien à » point. »
De leur côté, les Anglais, après avoir bombardé toute la nuit le pont de Meung, s'apprêtaient à lui donner l'assaut, quand un poursuivant d'armes accourant leur apprit la reddition du château de Beaugency. Ils comprirent que, dans ces conditions, ils ne pouvaient se défendre à Meung, que l'armée française allait nécessairement attaquer, et ils donnèrent précipitamment l'ordre de la retraite sur Janville, abandonnavit une partie de leurs bagages dans Meung.
Quoique précipité, ce mouvement des ennemis s'exécuta avec un ordre parfait; en tête de leur armée marchait un corps de troupes commandé par un chevalier anglais ; puis venaient l'artillerie et ce qu'on avait pu emporter de bagages, avec les marchands et autres personnes non militaires, qui, suivant la coutume de l'époque, accompagnaient l'armée; marchait ensuite tout le corps de bataille, sous les ordres de Raveston, Falstoff, Talbot; en dernier lieu, l'arrière-garde, composée d'Anglais de race.
Meung était donc abandonné quand les Français y arrivèrent croyant y trouver encore les Anglais; voyant la ville en leur pouvoir, ils s'arrêtaient hésitants ; ils avaient rempli leur mission et s'étaient emparés de toutes les villes possédées par l'ennemi sur la Loire ; l'Anglais fuyait ; pourquoi le poursuivre ? Et puis, était-il prudent de risquer la fortune d'une bataille rangée? Depuis des années, les Français n'y avaient recueilli que des défaites ; les noms sinistres de Crécy, Poitiers, Azincourt, Gravant, Verneuil, faisaient hésiter bien des chefs eux-mêmes.
Tels étaient les sentiments qui agitaient l'armée française, quand Jeanne, sur l'ordre de ses célestes conseillères, communiqua aux siens la volonté de Dieu. « Qu'on aille hardi-
)) ment, dit-elle, contre les Anglais ; ils seront » certainement vaincus. Oui, au nom de Dieu, » il faut les combattre. Ils fuient, dites-vous; » mais quand même ils seraient pendus aux )» nuages, nous les aurions, car Dieu nous » a envoyés pour les punir. Oh ! n'hésitez pas; » le noble roi de France aura aujourd'hui » la plus grande victoire qu'il ait encore eue; » mes voix m'ont dit que les Anglais sont » tous nôtres. »
La Pucelle en parlant ainsi rayonnait ; sa surnaturelle puissance pénétrait les âmes ; son patriotisme enlevait les cœurs. On lui obéit, et cette fois sans hésitations ni restrictions. L'armée française s'ébranla aussitôt, cherchant Tennemi, et se hâtant pour le rejoindre ; un bon nombre de chevaliers des mieux montés la précédaient comme éclaireurs ; on marcha rapidement et plusieurs heures durant sans rien rencontrer ; mais tout à coup les cavaliers d'avant-garde firent lever un cerf qui s'enfuit devant eux à toute vitesse ; à quelques centaines de mètres, le cerf disparut derrière un pli de terrain, et un instant après, des cris tumultueux retentirent : les chevaliers écoutèrent et reconnurent des cris de soldats anglais : l'animal, en fuyant, venait de donner en plein dans un corps ennemi rangé en bataille.
Que s'était-il donc passé du côté des Anglais depuis leur sortie de Meung ? Ils s'étaient avancés en effet vers Janville aussi vite qu'il leur avait été possible, mais leur marche, forcément ralentie par leurs bagages et les marchands, était moins rapide que celle des Français, et ils venaient d'être avertis par leurs coureurs d'arrière-garde que l'armée française était sur le point de les atteindre ; leurs chefs avaient aussitôt examiné le terrain; il leur avait paru favorable à une bataille. On était proche de Patay ; en avant de ce village il y avait un petit bois, à partir duquel le sol allait en pente douce jusqu'à un bas-fond ; dans ce ravin étaient plantées et s'élevaient dans la direction du petit bois deux haies parallèles très fortes. Le terrain adossé au bois parut aux capitaines anglais bien disposé pour y ranger leur armée en bataille; l'avantgarde, l'artillerie et les bagages y étaient déjà arrivés ; on les fit faire halte, mais il s'agissait pour tout le reste de l'armée d'y parvenir, et les Français gagnaient du terrain à chaque instant; il fallait donc les contenir, jusqu'à ce que le corps de bataille et l'arrièregarde ait eu le temps de se rallier près de l'avant-garde , et de prendre rang de combat.
Pour cela on posta Talbot dans le bas-fond
entre les deux haies, avec cinq cents archers d'élite; il promit d'y tenir ferme jusqu'au moment où l'armée anglaise aurait, derrière lui, Uni de s'organiser; il devait alors se replier le long des haies, et rejoindre le corps de bataille. Or, c'était sur cette ligne d'archers dérobée comme tout le reste des troupes anglaises par la disposition du terrain, que le cerf fugitif était venu tomber. Les éclaireurs avertirent immédiatement les Français, qui s'avançaient rapidement derrière eux en très bon ordre de bataille. Les chefs entouraient la Pucelle, quand le duc d'Alençon lui dit : « Jeanne, voici les Anglais en bataille ; que » faut-il faire? — Avez-vous de bons éperons? » demanda la noble enfant à d'Alençon et aux » autres chefs. Et tous de répondre, anxieux : » Comment cela ? Serons-nous donc obligés » de fuir? — Non, non, répondit Jeanne ; » allez sans crainte sur eux, ils seront défaits; » vous perdrez peu de vos gens; les Anglais » s'enfuiront, et il nous faudra de bons éperons » pour les poursuivre. »
Aussitôt, on donna le signal de l'attaque. La Pucelle voulait charger elle-même sur Talbot et ses archers; mais on la retint, et La Hire fut désigné pour cette besogne; on lui recommanda de ne pas trop pousser l'attaque au commencement, afin que l'armée française
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put elle aussi an iver tout entière sur le terrain ; mais La Hirc s'y prit au contraire avec tant d'impétuosité, qu'en quelques instants la ligne des archers anglais fut culbutée, puis bientôt la plupart d'entre eux tués, et Talbot lui-même fait prisonnier.
Ce que voyant, Falstoff voulut se hâter pour prendre position avant Tattaque des Français ; il mit sa cavalerie au galop ; l'avant-garde, le voyant arriver sur elle avec cette allure, crut qu'il fuyait, et immédiatement, abandonnant ses postes, se sauva en grande hâte.
A partir de ce moment, la panique des Anglais devint universelle, et le sauve-quipeut général. Les Français mirent, eux aussi, leurs chevaux au galop, et firent un affreux carnage des ennemis ; ils leur tuèrent ou prirent cinq mille hommes, tandis que, chose incroyable, les Français ne perdirent que trois hommes, ainsi que Jeanne l'avait prédit. Lord Scales, Thomas Raveston, Hungerfort furent avec ïalbot parmi les prisonniers ; comme on amenait ce dernier au duc d'Alençon, le jeune prince lui dit : « Vous ne » pensiez pas ce matin que cela vous arri- )) verait. Il répondit : C'est la fortune de la » guerre. »
Pour la Pucelle, au milieu de l'éclat du triomphe, elle veillait sur ceux qui étaient le
plus exposés à pâtir des brutalités des soldats enivrés par la victoire, les pauvres prisonniers de guerre ; et comme elle en apercevait un, qu'un Français furieux venait de frapper violemment à la tête, elle descendit de cheval et le prit dans ses bras comme ferait de nos jours une Sœur de Charité ; puis s'apercevant que la blessure était mortelle, elle l'exhorta, les yeux pleins de larmes, le consola affectueusement et lui soutint la tête, tandis qu'un prêtre appelé par elle s'inclinait vers lui et le réconciliait avec Dieu.
Les effets de la victoire de Patay furent immenses ; le pays, qui détestait les Anglais, se souleva en masse contre eux. Janville, où ils avaient laissé leur trésor de guerre, refusa de leur ouvrir ses portes, et les garnisons anglaises de Mont-Pipeau, de Saint-Simon et d'autres forteresses voisines se hâtèrent de s'en retirer en y mettant le feu.
C'est ainsi que Jeanne, suscitée par Dieu pour relever la France abaissée, remporta à Patay la plus grande et plus miraculeuse victoire qu'elle eût gagnée en bataille rangée. Et, mystère de la Providence, c'est à ce même Patay que, quatre siècles et demi plus tard, en 1871, les zouaves pontificaux, au service de la France, déployèrent l'étendard du Sacré-Cœur qui doit sauver la patrie : si leur immortelle
bravoure n'a pas, ce jour-là, à cause de nos péchés, remporté la victoire, elle a du moins offert au Dieu qui juge mais pardonne un sacrifice généreux de sang innocent et chrétien, un de ces holocaustes qui sauveront la patrie et la relèveront.