CHAPITRE XVIII
NOUVELLES HESITATIONS DU ROI ET DE SON CONSEIL SUR LE VOYAGE DE REIMS — JEANNE PAR SON DÉPART ENTRAINE CELUI DE CHARLES VIT ET DE l'armée — ON SIGNE UNE CONVENTION AVEC AUXERRE, ET L'ON ARRIVE DEVANT ir.OYES QUI FERME SES PORTES
La Pucelle revint le dimanche matin, 19 juin, de Patay à Orléans; les habitants lui renouvelèrent, et à plus de titres que jamais, leur accueil enthousiaste. Ils espéraient même que le roi profiterait de cette occasion pour venir visiter leur ville ; ils firent dans ce but de magnifiques apprêts, mais le roi ne vint pas.
Chose incroyable ! Malgré les merveilleux événements auxquels il assistait depuis quelques semaines, Charles Vil subissait plus que jamais l'ascendant de son ministre favori, La Trémouille, et' c'était dans le domaine de ce personnage, à Sully-sur-Loire, qu'il résidait en ce moment.
Or, La ïrémouille n'était pas satisfait; l'influence prise par Jeanne était au détriment de
la sienne. De plus, la Pucelle ne venait-elle pas de négocier les préliminaires de la réconciliation du roi et du duc de Richemont? Or, le connétable de Richemont étant l'ennemi capital de La Trémouille, le rapprocher du roi, c'était en éloigner ce ministre, ou tout au moins lui enlever son rôle prépondérant.
C'est dire que Jeanne, arrivant à Sully-sur- Loire auprès du roi, trouva le conseil de Charles VII, toujours docilement soumis au premier ministre, peu favorable au départ pour Reims.
Bien que ce projet ne puisse plus loyalement être reculé davantage, puisque la Pucelle a rempli les conditions imposées à son accomplissement, les politiques s'efforcent de le remettre en question. Ne ferait-on pas mieux de s'avancer avec l'armée au cœur de la Normandie et d'attaquer Rouen? Ou bien encore ne serait -il pas plus prudent d'occuper les forces françaises à déloger les Bourguignons des bords de la Loire, comme on en a chassé les Anglais ?
Cependant, rien ne décourage la sainte héroïne;" tandis qu'elle presse, auprès des chefs de l'armée, les préparatifs d'une entrée en campagne, elle continue ses supplications auprès du roi, dont l'incompréhensible résistance la peine profondément. Le 22 juin, elle
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est auprès de lui à Saint-Benoît-sur-Loirc. Sa fatigue est extrême, mais malgré cela, elle continue à se donner mille peines. Le roi, la voyant ainsi épuisée, en a pitié.
« Vous vous donnez beaucoup de mal, Jeanne, » lui dit-il avec bonté, reposez-vous, je vous » l'ordonne. »
Se reposer, c'était pour Jeanne retarder l'exécution des ordres de son Seigneur et Maître, Jésus-Christ, et dùt-il lui en coûter plus encore, elle ne le veut à aucun prix. Aussi, l'héroïque enfant, en entendant les paroles du roi, se prend-elle à pleurer à chaudes larmes, en lui répondant, d'un ton plein à la fois de supplication et d'énergie : « Pourquoi doutez- » vous, sire ? Vous aurez votre royaume, et » vous serez bientôt couronné. »
Enfin, malgré tant d'hésitations, leroi et son conseil prirent la décision qu'on leur demandait, et consentirent à partir pour Reims ; mais on fut loin de presser le départ, toutes les raisons semblèrent même bonnes pour le retarder. Ainsi, on résolut d'abord d'attendre la reine, Marie d'Anjou, afin qu'elle fût couronnée en même temps que le roi. Puis, quand elle fut à Gien, on refusa de l'emmener, soit par crainte des dangers de l'expédition, soit pour éviter la grande dépense de l'entretien 4'une cour.
On fit mine ensuite de vouloir s'emparer avant d'aller plus loin, de Bonny, de Cosne, de La Charité, villes que les Bourguignons détenaient encore sur la Loire. La Pucelle ne l'entendait pas ainsi : dès le 25, elle écrivait aux habitants de Tournay, si fidèles à la cause royale, une lettre mémorable, où elle leur racontait les succès que le ciel lui avait accordés, et les invitait à venir au sacre du roi à Reims. Apprenant ensuite que l'amiral Louis de Culan avait pris Bonny le 26 juin, sans permettre que Ton s'arrêtât davantage aux autres villes nommées plus haut, elle partit dès le 27, et établit sa tente en pleine campagne. Jeanne partie, il ne restait qu'à la suivre, ou à renoncer au voyage de Reims.
On la suivit, et le 29 juin, le roi entouré du duc d'Alençon, des comtes de Clermont, de Vendôme, de Boulogne, du bâtard d'Orléans, du maréchal de Boussac, de l'amiral de Culan, des seigneurs de Rais, de Laval, de la Hire, de Pothon, des membres de son conseil, et de beaucoup d'autres, la suivit avec toute son armée. Il y avait environ douze mille hommes.
On prit d'abord le chemin de Montargis, mais au lieu de continuer vers Sens comme on le croyait généralement, on changea de direction, et le 1" juillet on fut devant Auxerre. Les
portes de la ville étaient fermées, la Pucelle voulait que la cité se rendît, ou qu'on la prît; mais à son insu, des négociations s'engagèrent entre la ville et le roi, et grâce à la Trémouille, qui avait, dit-on, reçu deux mille écus pour appuyer les propositions faites, on conclut un singulier compromis : la ville tenait ses portes fermées au roi, mais elle s'engageait à fournir, moyennant finance, des vivres à l'armée, car on en manquait; et promettait de plus d'imiter la conduite des villes de Troyes, Châlons et Reims, vers lesquelles le roi se dirigeait.
En apprenant ce qui venait de se passer, Jeanne fut très mécontente, et avec raison ; car le moyen de mener vite et à bonne fin la campagne était bien de frapper un grand coup sur la première ville forte qui aurait tenté la résistance.
Quoi qu'il en soit, après trois jours passés devant Auxerre, on partit; on reçut en route la reddition de trois petites places que l'on devait traverser : Saint-Florentin, Brinon et Saint- Phal. C'est de Brinon, le 4 juillet, que le roi écrivit à Reims, pour apprendre aux habitants de cette ville le succès que ses armes venaient de recueillir « plus par grâce divine que par » œuvre humaine », et pour les engager à le recevoir comme ils avaient coutume de faire pour ses prédécesseurs, sans rien craindre du
passé, « assurés d'être traités par lui en bons et loyaux sujets. »
Le même jour, mais de Saint-Phal, Jeanne écrivit aux bourgeois de Troyes une lettre pleine de bonnes paroles, de loyauté française et de patriotique énergie, les invitant à recevoir le roi, mais les menaçant en même temps dans leurs corps et dans leurs biens, s'ils refusaient de le faire.
Le mercredi 5 juillet, à 9 heures du matin, l'armée française étai sous les murs de Troyes; elle dut commencer par repousser une sortie de la garnison, qui s'était portée à sa rencontre; la refouler fut chose très vivement exécutée. Quelques instants après, Charles VII envoya à la ville, par uii héraut d'armes, des lettres signées de sa main et scellées de son sceau.
Aux portes, on refusa de laisser entrer le héraut, mais on prit les lettres de sa main, et quelques heures après, on envoya la réponse, qui était ainsi conçue : « Les seigneurs, cheva- » liers et écuyers, qui occupent la ville de » Troyes, au nom du roi Henry VI et du duc » de Bourgogne, ont fait jurer aux habitants » de ne pas admettre en la dite ville une force » supérieure à celle de la garnison, sans l'exprès » commandement du duc de Bourgogne. Les » bourgeois n'osent violer ce serment, et ils » prient qu'on les excuse; car, quel que soit
» leur bon vouloir, ils ne peuvent rien à cause » de la multitude des gens de guerre qui » occupent leur cité. »
On s'excusait donc de recevoir le roi, sur la crainte de la garnison étrangère, mais en même temps on écrivait aux bourgeois de Reims l'intention qu'on avait de se défendre jusqu'à la mort, et on les chargeait de réclamer des secours pour Troyes, du régent Bedford et du duc de Bourgogne. Pour la Pucelle on la traitait de hâbleuse, et on ajoutait: « C'est une » folle, sa lettre n'a pas le sens commun, nous » en avons bien ri, puis nous l'avons jetée au » feu sans y faire aucune réponse. »
Il y avait en ce moment, dans les murs de Troyes, un religieux célèbre par l'éclat des prédications qu'il avait faites à Paris, à Auxerre et dans d'autres villes. Celles qu'il donnait à Troyes en ce moment avaient également le plus grand succès. On l'envoya vers la Pucelle dont on n'avait pas sans doute un si grand mépris qu'on l'écrivait à Reims, puisqu'on voulait savoir par le moine ce qu'il fallait penser d'elle.
Avant l'entrevue, frère Richard, c'était son nom, tenait sans doute Jeanne en grand soupçon de magie et de sortilège, car il ne s'approcha d'elle qu'avec force signes de croix, et en l'aspergeant abondamment d'eau bénite^ Gela fit
rire notre bonne Française qui lui dit gaiement : <i Avancez sans crainte, je ne m'envolerai pas. »
Jeanne d'Arc et le religieux s'entretinrent ensuite ; la piété et le surnaturel rayonnaient tellement dans la jeune fille, qu'en la quittant, frère Richard était gagné à la cause française.
Cependant, le roi et son armée campaient depuis cinq jours sous les murs de Troyes, et rien n'avançait. La famine et la disette commençaient à se faire sentir au camp; la moitié des troupes en étaient réduites à parcourir la campagne, et à se nourrir d'épis de blé froissés dans les mains, et de fèves, dont les champs abondaient aux environs.
Le roi assembla son conseil. Tous furent d'avis de se retirer, les uns pour reculer, les autres pour avancer au delà, sans prendre la ville. Robert Le Masson fut le seul à émettre une réserve sensée : « Puisque, dit-il, la roi a » entrepris la joarche sur Reims uniquement par » l'avis de Jeanne la Pucelle, il est convenable » de la mander pour la consulter dans cette » critique circonstance. »
Mais on ne voulut pas écouter le vieux sage, et déjà le conseil était sur le point de prendre une résolution néfaste entre toutes aux intérêts de la France, quand on entendit tout à coup heurter fortement à la porte de la chambre. On ouvrit; c'était Jeanne.
En entrant, elle salua respectueusemeiii Charles VII; le chancelier alors, s'adressant à elle, lui dit : « Le roi et son conseil se trouvent » dans une grande perplexité, et ne savent à » quoi se résoudre. » Ensuite, il lui expose en détail toute la délibération, et la prie de dire au roi ce qu'elle en pense. La Pucelle se tourne alors vers Charles VII, et lui dit : « Croirez- » vous à mes paroles ? — Je ne sais, répond le » roi ; si vous me dites chose qui soit raison- » nable et profitable, je vous croirai volontiers. » — Serai-je crue if répète Jeanne. — Oui, » répond le roi, selon ce que vous direz. — » Noble Dauphin, dit-elle alors, ordonnez à vos » gens d'assiéger Troyes, et ne tenez pas de » plus longs conseils, car au nom de Dieu, avant )) trois jours, je vous introduirai dans cette » cité, par amour ou par force, et la fausse » Bourgogne sera bien stupéfaite. — Jeanne, » réplique le chancelier d'un air de doute, si » on était certain d'y être dans six jours, on » attendrait bien, mais je ne sais si ce que » vous dites est vrai. »
Peinée de ce doute qui accueille des paroles venant non d'elle-même, mais de ses voix célestes, Jeanne regarde le roi de son œil inspiré : « Cessez de douter, lui dit-elle ; demain » vous serez maître de la ville. »