‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 20 sur 34 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

JEANNE PRÉPARE EN UNE NUIT l'aTTAQUE DE TROYES, ET LE MATIN LA VILLE CAPITULE — ELLE REPREND LES PRISONNIERS DE LA GARNISON, ET REÇOIT LA VISITE DE QUATRE HABITANTS DE DOMRE.MY — REDDITION DE CHALONS ET DE REIMS — SACRE DE CHARLES VII

Jeanne d'Arc, sortie du conseil, monte à cheval. Un b;iton à la main, elle court au camp, donne ses ordres et met tout le monde à l'œuvre. Il s'agit d'abord de construire des retranchements pour disposer l'artillerie en batterie. Elle fait a|y)el à toutes les bonnes volontés, et l'on voit chevaliers, écuyers, archers, ouvriers, gens du menu peuple, unir leurs efforts. Ils apportent qui des fagots, qui des poutres, qui des tables, qui des portes ou des fenêtres descellées ; en un mot, tous les matériaux qui leur tombent sous la main ; et le retranchement s'élève à vue d'œil.

Dès que l'ouvrage est terminé sur un point, une pièce d'artillerie se dresse en batterie, bien

abritée contre les projectiles des remparts. Jeanne parcourt les rangs des travailleurs, les excite ; elle a un encouragement pour tous ; elle se porte, avec une merveilleuse rapidité, d'un bout de l'armée à l'autre. En un mot, elle se conduit comme ferait le général le plus expérimenté. Ces travaux stratégiques se prolongent durant la nuit entière, et le matin, tout est prêt pour l'attaque.

Jeanne ordonne à ses hommes de se munir de fascines pour combler le fossé, et déjà sa voix énergique commande : A l'assaut! quand les portes de la ville s'ouvrent, et à la stupéfaction générale, on en voit sortir Tévêque et les principaux bourgeois, demandant à capituler.

Que s'était-il donc passé? — Les habitants de Troyes avaient assisté du haut des remparts aux préparatifs de l'attaque commandés par la Pucelle; en voyant les choses si bien disposées et si rapidement menées, ils avaient été saisis d'une terreur panique, et fermant l'oreille aux objurgations des chefs de la garnison, n'écoutant plus que les conseils de frère Richard et de leur évêque Jean Laiguisé, ils avaient décidé de se rendre.

Le roi, stupéfait et en même temps ravi de voir contre toute attente s'accomplir si vite la prophétie de Jeanne, se montra facile pour les

conditions de la capitulation : les habitants lui jureront obéissance, et il les traitera en loyaux sujets, avec amnistie pleine du passé. Quant à la garnison, elle pourra se retirer avec armes et bagages.

La nouvelle de Taccord est accueillie de part et d'autre, dans la ville et au camp, avec une joie délirante. Les habitants de Troyes accourent en foule vers les tentes des Français; on s'embrasse, on fraternise. Mais pendant ce temps, Jeanne qui pense à tout, et que le génie militaire anime, craignant sans doute quelque surprise, et voulant veiller à la stricte exécution du traité, se porte, avec un bon corps de troupes, sur le passage de la garnison qui se retire. Bien lui prend de cette précaution, car les Anglo-Bourguignons, se basant sur les termes de la capitulation, qui leur permettaient d'emporter tous leurs biens, emmenaient avec eux les prisonniers français. Jeanne leur barre la route :

« Au nom de Dieu, s'écrie-t-elle, ils ne » les emmèneront pas » ; et de fait, elle les retient. Mais Charles VII, respectueux de sa parole, paye séance tenante, de son propre argent, la rançon de tous les prisonniers.

Ce fait accompli, Jeanne entre en ville, dispose ses archers en files serrées, le long des rues, puis revient vers le roi. A 9 heures du

matin, Charles VII, la Pucelle à ses côtés, entre triomphalement dans une ville, dont la veille encore il désespérait de s'emparer.

De Troyes, l'armée se dirigea vers Châlonssur-Marne. Le 14 juillet, elle campa à Bussyl'Ëstrée; ce jour-là, les habitants de Châlons vinrent spontanément au-devant du roi lui faire leur soumission, et le 15, Charles Vil fit son entrée solennelle dans la ville.

Là, Jeanne eut une douce émotion du cœur. Quatre habitants de Domremy, l'àme remplie d'un patriotique enthousiasme pour les merveilleux faits d'armes de leur jeune compatriote, étaient accourus la saluer et l'acclamer. La Pucelle, loin de rougir de leurs habits de paysans, se souvint que quelques mois à peine auparavant, elle les portait aussi; et malgré le brillant de son armure et l'éclat de ses triomphes, elle sentit le désir de les reprendre de nouveau.

Il semble que son esprit prophétique devinait les angoisses terribles oîi la vie de guerre ne devait pas tarder à la conduire, et qu'elle croyait ces pauvres habits seuls capables de la préserver de la haine et de l'envie qui déjà s'accumulaient sous ses pas, car à l'un de ses rustiques visiteurs, Gérardin d'Epinal, qui lui disait : « Dans les grands dangers que vous » courez et dans les batailles, n'avez-vous point

» peur, Jeanne? elle répondit : Je ne crains » rien, si ce n'est la trahison. »

On n'était plus bien loin de Reims, mais à mesure que l'on approchait du but, le roi semblait redouter davantage une résistance de la cité du sacre. Jeanne dut encore une fois lui rendre courage : « Ne craignez rien, lui dit- )) elle, les bourgeois de Reims viendront à » votre rencontre, et feront leur soumission » avant que vous soyez arrivé aux portes de » leur ville. Marchez donc sans inquiétude, car » si vous voulez agir en homme, vous recon- » quefrez tout votre royaume. »

Reims en effet, depuis la nouvelle de la red-

Cathédrale de Reims.

dition de Troyes, n'avait plus les allures d'une ville décidée à faire grande résistance. C'est

Entrée triomphale de Jeanne d'Arc et du roi à Reims.

ainsi qu'elle avait fermé ses portes à son propre gouverneur militaire, Guillaume de Châtillon, qui, absent depuis quelque temps, revenait vers elle avec les seigneurs de Saveuse et de l'fsle-Adam, et un grand nombre de gens de guerre.

Le samedi 16 juillet, l'armée française campait à Sept-Saulx, à quatre lieues de Reims. Charles VII y était logé dans un château appartenant aux archevêques de cette ville. Il y reçut dès le matin une députation de la bourgeoisie rémoise, lui offrant la soumission de la ville, à certaines conditions qu'il accepta de suite. Le chancelier Regnault de Chartres partit immédiatement prendre possession de son archevêché, ce qu'il n'avait pu encore faire.

Vers le soir, Charles VII entra lui-même dans Reims, ayant la Pucelle à ses côtés. Tous les regards se fixaient vers elle; à mesure qu'elle avançait auprès du roi, l'enthousiasme et l'allégresse éclataient partout, et de toutes les poitrines sortait le vieux, cri de France : « Noël! Noël! »

La cérémonie du sacre fut fixée au lendemain même, dimanche 17 juillet. Toute la nuit se passa en préparatifs; on manquait de beaucoup de choses; ainsi tous les ornements qui servaient habituellement au sacre étaient à l'abbaye de Saint-Denis, prèsParis. Néanmoins,

avec l'aide de Dieu, l'enthousiasme et le dévouement populaires suppléèrent à tout, et toutes choses furent richement disposées.

Le dimanche, de grand matin, plusieurs seigneurs se rendirent à l'abbaye de Seiint-Remy, pour y chercher la sainte ampoule. L'abbé,

La Sainte Ampoule

revêtu des ornements sacerdotaux, et s'avançant sous un dais magnifique, escorté par les seigneurs, porta la précieuse relique à Notre- Dame, et la remit entre les mains de l'archevêque.

La cérémonie du sacre commença à neuf heures du matin et dura jusqu'à deux heures

après-midi. Le roi, entouré de six seigneurs, représentant les pairs de France laïques et de six évêques, pairs ecclésiastiques, soit par droit, soit par délégation, prêta les serments accoutumés, fut armé chevalier par le duc d'Alençon, reçut l'onction sacrée et enfin, eut le front ceint de la couronne royale, aux acclamations répétées de : « Noël! Noël ! » et au bruit retentisàant des trompettes guerrières.

A ce moment, se passe une scène d'une poignante émotion : Jeanne la Pucelle, qui jusqu'alors l'étendard à la main, s'était tenue debout près du roi, confie sa noble bannière à un seigneur, se prosterne devant Charles Vil, embrasse ses genoux, lui baise les pieds, et, pleurant à chaudes larmes, s'écrie : « Noble » roi, maintenant est exécutée la volonté de » Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims, » recevoir votre digne sacre, en montrant que » vous êtes le vrai roi, et celui auquel le » royaume doit appartenir. »

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