‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

LA MISSION DE JEANNE d'aRC — HÉSITATIONS DE CHARLES VII A SUIVRE LE PLAN DE LA PUCELIE — LE DUC DE BOURGOGNE VIENT A PARIS RES- SERRER LES LIENS DE SON ALLIANCE AVEC l' ANGLE- TERRE ET ENTAME EN MÊME TEMPS DES NÉGOCIA- TIONS AVEC LA FRANCE

Le roi de France est donc sacré: les prédictions de la Pucelle réalisées, et les deux grandes œuvres qu'elle a données comme preuves de sa mission divine accomplies : après la délivrance d'Orléans, la cérémonie de Reims.

Jeanne triomphe, le bonheur a suivi ses pas, la réalisation par elle du vouloir divin a été accompagnée de tous les succès humains et de toutes les consolations possibles. Le roi Tentoure d'honneurs; si elle a refusé les armoiries glorieuses quil lui a proposées, Charles Vil se prépare à en gratifier ses parents et ses frères. Elle a, à la cour, rang de comte, brillantshabits, grande maison et argent à son vouloir des bourses du roi. Par-dessus tout, elle est vénérée de ceux qui la connaissent, et les populations,

la regardant comme une envoyée du Ciel, cherchant à la toucher, sinon elle, ses vêtements, ses armes, son coursier même, l'entourent d'un culte que des gens pieux et sages lui reprochent, le traitant même d'idolâtrie, et à l'enivrement duquel Jeanne d'Arc avoue qu'elle ne peut se soustraire que par l'aide de Dieu.

Le cœur de la noble enfant est en même temps rempli de la meilleure consolation; malgré toutes les résistances, les voix de ses saintes conseillères sont entendues et obéies en temps opportun, et de plus les êtres si chers qu'elle a dû abandonner en les courrouçant, hé'las! contre elle, lui sont revenus; son vieux père, conduit à Reims par Durand Laxart, l'oncle de Jeanne croyant à sa parole dès la première heure, l'a serrée dans ses bras, et lui a répété cette parole qu'il lui avait fait porter depuis longtemps déjà : « Je te pardonne, car je » comprends les desseins de Dieu sur toi. »

A cette heure, la Pucelle connaît donc le bonheur terrestre, dans ce qu'il peut avoir de plus pur ; mais ses yeux n'en sont pas éblouis, elle demeure ce qu'elle a été jusque-là, humble, pieuse, douce, mortifiée. Puissante maintenant, elle est devenue la protectrice des petits et des pauvres, accessible à tous les misérables, sachant bien, dit-elle, que c'est à eux surtout que Dieu l'a envoyée. Elle leur fait le bien de

ses propres ressources, et, ce qu'elle ne peut donner par elle-même, elle le demande aux autres. C'est ainsi qu'elle sollicitera des échevins de Tours une dot pour la fille de Hennés Polnoir, le peintre de sa bannière, et qu'elle obtiendra du roi l'exemption perpétuelle d'impôts pour les deux villages de sa paroisse natale, Domremy et Greux.

Jeanne d'Arc a-t-elle songé un instant à quitter en ce moment la cour et l'armée, croyant sa mission terminée, comme beaucoup l'ont prétendu? Qu'on ne le pense pas un seul instant. L'envoyée de Dieu savait trop bien le rôle que le Tout-Puissant voulait qu'elle remplît relativement à la France, elle l'avait trop nettement proclamé et dans ses interrogatoires de Poitiers, et dans sa lettre aux Anglais, au début de sa carrière, et dans mainte occasion depuis ce temps, pour lui supposer une semblable pensée.

Jeanne a reçu de Dieu une grâce assez forte pour délivrer sa patrie; mais il faut que sa patrie veuille être délivrée. Elle peut conduire la France à la victoire, mais il faut que la France la suive.

A rencontre de Jeanne et de sa mission, il y avait les péchés de la France; il fallait que la patrie se lôs fît pardonner pour que Jeanne pûl la sauver. Gomme obstacles, il v avait devant

la Pucelle toutes les mesquines passions de la politique, tous les égoïsmes des favoris, toutes les intluences néfastes des cours. Comme adversaires, le conseil royal qui voyait la puissance de Jeanne grandir au détriment de la sienne, et les succès de la sainte héroïne se multiplier en supprimant les siens. Enfin, chose incroyable, le roi lui-même, Charles VII, subissant, sans le savoir peut-être, le joug de ses courtisans, rougissait de voir une direction surnaturelle faire disparaître la sienne, et l'action directe de Dieu supprimer son initiative personnelle dans la restauration du royaume.

Jusqu'à ce jour, Jeanne d'Arc, qui connaissait parfaitement cette situation, n'en avait rien redouté, parce que ses voix l'avaient positivement assurée que nul obstacle, jusqu'au sacre du roi, ne pourrait entraver ses triomphes. Mais maintenant, il n'était plus permis ni au roi ni au conseil, ni aux capitaines, ni à la France, de douter de la mission de Jeanne; la part allait être faîte plus grande à leur liberté, et rien désormais n'était promis par Dieu pour empêcher leur mauvaise volonté d'annihiler l'action surnaturelle représentée par Jeanne.

Aux chefs de la France de se souvenir de la parole que le grand Gerson leur a adressée, au mois de mai dernier, en terminant son travail

sur la Pacelle: « Que le parti qui ajuste cause » prenne garde de rendre inutile, par incrédu- » lité ou ingratitude, le secours divin, qui » s'est manifesté si miraculeusement. »

Hélas! ce que Gerson, sur le seuil de la tombe, avait redouté dans sa prophétique sagesse, allait arriver, et nous en serons désormais les témoins attristés.

Si l'on avait cru Jeanne d'Arc, la France eût été en peu de temps, en moins d'un an sans doute, délivrée enfin de tous ses ennemis, et des horreurs de la guerre ; elle eût, par l'épée de la Pucelle, rendu à l'Eglise de Dieu d'éclatants services en frappant sur l'erreur des coups inouïs jusqu'alors, et peut-être, comme conséquence de sa victoire, empêché les maux effroyables que l'hérésie protestante, fruit du mouvement social se dessinant déjà, devait produire au siècle suivant.

La France n'a pas cru l'envoyée du Seigneur ; elle a été privée du secours d'En-Haut. Elle a dû employer de longues années de guerre pour chasser l'Angleterre, humilier la Bourgogne, et réprendre la tête du monde, trop tard, hélas! pour empêcher bien des malheurs, et pour remplir le rôle salutaire qu'il était dans les desseins de Dieu de lui faire jouer.

Après le sacre de Reims, la Pucelle voulait que le roi partît directement pour Paris ; nul

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doute que s'il eût écouté cette sublime conseillère, quittant Reims le lendemain même du sacre, il eût continué, par l'aide de Dieu, sa marche triomphale à travers la France, et eût vu sa capitale lui ouvrir bientôt ses portes, « par amour ou par force », mais en tout cas sans grand obstacle.

Les Anglais eux-mêmes s'y attendent, et d'avance ils tremblent ; ils ont supplié le duc de Bourgogne de venir à Paris. Arrivé dans la capitale le 10 juillet, ce prince français, combattant contre sa patrie, voit tout employé autour de lui pour raviver sa haine de la France et fortifier les nœuds de son alliance anglaise. Le 15, le régent, le duc, le grand Conseil et le Parlement de Paris, les docteurs de l'Université et de notables bourgeois se rendent en procession à la Table de Marbre du Palais de Justice, et ils tiennent une audience solennelle. Là, on relit le traité qui unit les Anglais et les Bourguignons, et on retrace, en termes pathétiques, le meurtre deMontereau, où Jean-sans- Peur, le père de Philippe-le Bon, fut assassiné par trahison, aux pieds de Charles VIL Le duc de Bourgogne se lève alors, rempli d'émotion,etadjure les Parisiensde l'aideràsevenger des meurtriers de son père.

On lui répond par des acclamations et des cris de : « Mort aux Armagnacs ! » Bedfort pro-

fite de ce mouvement pour faire renouveler à tous les personnages présents le serment de loyauté et d'obéissance k Henri VI, roi de France et d'Angleterre.

Au sortir de cette séance, Bedfort nomme capitaine de Paris un des plus fougueux Bourguignons, Villiersde l'Isle-Adam, le même qui, en 1418, avait surpris la ville et présidé à un aifreux massacre de ses adversaires. Puis le régent remplace les échevins par des hommes complètement dévoués à sa cause. Enfin, il va en grande hâte au-devant de son frère, le cardinal de Winchester, qui, sur sa demande, lui amène de Londres une armée de 5000 Anglais.

Le lendemain 16, le duc de Bourgogne quitte Paris pour se rendre à Laon, et de là, le lundi 18, malgré tous ses serments de Paris, il envoie des ambassadeurs aux ministres de Charles YII, peut-être dans la seule intention de les tromper, peut-être aussi pour maintenir l'équilibre entre la puissance anglaise et la puissance française, qu'il ne tenait à voir augmenter ni l'une ni l'autre.

Toujours est-il que cette ambassade eut pour la cause nationale les plus funestes conséquences. Les ministres du roi ne remportaient pas de victoires sur les champs de bataille. Leurs victoires, à eux, eussent été des négociations habilement conduites, et aboutissant ;

aussi voulurent-ils en essayer une fois déplus, toujours hélas, comme précédemment, à rencontre des intérêts de la patrie.

Jeanne n'était pas adversaire systématique de toute négociation ; comme elle l'écrivait la veille encore au duc de Bourgogne, elle accepte la paix, mais bonne et loyale, sauvant l'honneur du roi et de la France, et si telle n'est pas celle qu'on lui propose, elle veut que Ton continue à marcher de victoire en victoire pour imposer par les armes aux adversaires de la patrie cette paix si désirable.

Les envoyés du duô de Bourgogne arrivèrent à Reims le 18 au soir. Le conseil royal exploita habilement leur présence pour retarder le départ du roi, et pour entamer devant lui-même une négociation. Cependant les préliminaires durent prendre fm, et le 20 juillet^ Charles VII se décida enfin à se mettre en route ; mais, comme nous allons le voir, son conseil, qui a repris sur lui sa néfaste influence, saura bien l'empêcher de suivre le plan de la PuceJk, et de courir droit sur Paris.

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