‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

JEANNE DEVANT LE TRIBUNAL EST ASSISTER CONSTAM- MENT PAR SES VOIX — SA NOBLE ATTITUDE — SES RÉPONSES SAGES ET PLEINES d'uNE SUBLIME INSPIRATION — SES PRÉDICTIONS SUR LE CHATI- MENT DE SES JUGES, SUR LA VICTOIRE DE LA FRANCE, SUR SON PROPRE SORT

C'est dans l'adversité que les grands courages se révèlent. Jeanne avait été héroïque dès ses premières années en obéissant à ses voix, malgré toutes les apparences contraires. Elle avait été sublime dans ses campagnes guerrières ; mais à Domremy, à Vaucouleurs, à Ghinon, à Poitiers, à Orléans, à Patay, à Reims, elle était soutenue par l'espérance de sauver sa patrie, elle avait des amis pour la consoler des secrets agissements de ses adversaires et des insultes de ses ennemis. Maintenant, elle est en proie à toutes les tortures physiques et morales ; elle est abandonnée des siens, entre les mains de ses pires ennemis, privée de la sainte messe, de la sainte communion, n'ayant pour confident et confesseur qu'un traître.

Cependant Jeanne ne se laisse pas abattre ; elle demeure ce que nous l'avons toujours connue, pieuse, sainte, bonne, ne vivant que pour la France, et toujours prête à mourir pour elle. Ses sentiments envers Notre-Seigneur Jésus -Christ sont bien ceux d'une sainte, privée, par la cruauté de ses bourreaux, du meilleur ami de son cœur. Passant parfois devant la porte close de la chapelle du château de Rouen, avec ses gardes, et conduite par Tappariteur Massieu, elle interroge ce prêtre : « Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est-il là ? », et sur sa réponse affirmative, pieusement elle s'agenouille, et prie. Massieu en est édifié, et malgré une grossière menace du promoteur d'Estivet, il continue de procurer à Jeanne ce pieux adoucissement à ses peines.

Devant ses juges, elle est constamment respectueuse, malgré la haine qu'elle leur sait au cœur contre elle, et si elle refuse de se soumettre à leur décision, c'est parce que sa conscience le lui défend, et qu'elle sait qu'ils agissent illégalement en ce procès. On veut lui faire nier ses révélations ; son devoir est de les affirmer : elle les affirme. On veut lui faire quitter l'habit d'homme ; elle refuse pour deux motifs : d'abord pour ne pas démentir indirectement par là sa mission surnaturelle ;

ensuite parce que, hélas ! elle a besoin de ses habits pour défendre sa pudeur : les trois Anglais qui sont dans sa prison lui font subir de tels outrages, qu'elle doit conserver son viril costume pour se préserver de leurs insultes.

On arrive par la perfidie, et grâce aux mensonges de Loyseleur, à jeter tant d'obscurité dans son esprit, qu'on lui fait dire qu'elle refuse de se soumettre à l'Eglise militante ; mais c'est parce qu'on a pris soin de lui cacher ce qu'il faut entendre par là ; et dès que des amis, comme le malheur en recueille souvent partout, risquent leur vie pour lui exposer la vérité sur ces questions délicates, elle déclare hautement que, refusant de se soumettre à Cauchon, son mortel ennemi, elle reste fidèlement soumise au Pape et au Concile. C'est après lui avoir fait passer cet avis que Jean de La Fontaine, son interrogateur, est forcé de prendre la fuite, et qu'il disparaît sans que nous sachions ce qu'il est devenu.

Il faudrait s'étonner de trouver tant de sagesse et de persévérance dans une enfant si jeune,- trompée de tant de façons, si ignominieusement trahie par le prêtre son confident, si l'on ne savait que les voix de ses Saintes, loin de l'abandonner dans sa prison, ne lui parlèrent jamais davantage qu'à ce moment

d'épreuve. Constamment elles la guidèroij ., vX si leurs indications n'ont pas été jusqu'à lui révéler tous les pièges de ses ennemis, elles lui ont toujours enseigné la manière d'en sortir à son honneur et à la confusion de ces misérables. Chaque jour, et souvent plusieurs fois dans la même journée, une grande lumière, visible d'elle seule, environnait Jeanne, et dans cette lumière ses voix se faisaient entendre, la consolaient, l'instruisaient, la guidaient. Si parfois elles se faisaient désirer, Jeanne se mettait à genoux, et récitait cette touchante prière :

« Très doux Jésus, mon Dieu, en l'honneur » de votre sainte passion, je vous requiers, si » vous m'aimez, de me révéler comment je » dois répondre à ces gens d'église. Je sais » bien, quant à l'habit, le commandement qui » me l'a fait prendre, et je ne sais quand et » comment je le dois laisser ; qu'il vous plaise, » ô mon Dieu, de me l'enseigner. » Aussitôt ses voix venaient, et lui parlaient.

Ceci connu, il ne faut plus s'étonner de ses admirables réponses; il n'y a plus qu'à les écouter, à les méditer et à les admirer. Pour ce faire, il faudrait lire une à une toutes les pages du procès de Rouen ; le cadre de ce petit volume ne nous le permettant pas, nous allons cueillir çà et là quelques-unes de ces

Jeanne prête serment devant ses juges.

admirables fleurs de sagesse, en suivant à peu de chose près l'ordre des interrogatoires.

On lui demande : « Avez-vous appris quelque » métier dans votre jeunesse? — Parfaitement, » répond Jeanne ; j'ai appris à filer et à coudf^e » le linge ; pour coudre et filer, je ne craif|s » femme de Rouen. »

Avec quelle noblesse et quelle fermeté ne parle-t-elle pas à Pierre Cauchon ; voici trois de ses apostrophes à son endroit : « Je vous » l'ai dit, prenez bien garde, vous prétendez » être mon juge ; vous assumez-là une (ourde » responsabilité et vous me tourmentez trop. » — Je viens de la part de Dieu, et je n'ai rien » à faire ici ; renvoyez-moi donc à Dieu, de » qui je suis venue. — Vous, évêque, qui pré- » tendez être mon juge, prenez bien garde à » ce que vou-s faites, car en vérité je suis » envoyée de Dieu, et vous vous mettez en » grand danger. »

On lui pose, un jour, une question qu\ yéwoUe un grand nombre des assesseiars eux-mêmes : « Croyez-vous être en état 4^ grâce ? » lui demande-t-on. Avec quelle sagesse ne confond-elle pas son juge, en lui répondant: « Si » je n'y suis pas, que Dieu m'y mette ; si j'y » suis, que Dieu m'y garde ! Je serais la plus )) affligée du monde si je savais ne pas être en » la grâce de Dieu ; mais si j'étais «n état de

» péché, je crois que la voix ne viendrait pas à » moi. »

Quand on lui demande : « Qui vous assure » que vous dites la vérité ? » Jeanne se souvient que l'Église l'a examinée officiellement, et a approuvé sa mission; et elle dit à son juge : « Si vous en doutez, envoyez à Poitiers, où j'ai » été interrogée. »

Si on lui demande ce qui la fait agir : « Tout )) ce que j'ai fait, dit-elle, je l'ai fait par l'ordre » de Notre-Seigneur ; et tout ce que j'ai fait » par l'ordre de Notre-Seigneur, je crois lavoir » bien fait, et j'en attends bonne assurance et » bon secours. »

On l'interroge sur le Souverain Pontife. (Rappelons-nous qu'en ce moment, quoique le schisme d'Occident fût éteint, il y avait un anti-pape) : « Que dites-vous de notre seigneur » le Pape? Et lequel pensez-vous qui soit le » vrai Pape ? — Est-ce qu'il y en a deux ? Pour » moi, je tiens et je crois que nous devons obéir » à notre seigneur le Pape, qui est à Rome. »

On lui demande comment est la voix qui lui parle : « Cette voix est belle, douce, humble, » et elle parle Français. — Le juge dit alors : )) Sainte Marguerite ne parle donc pas anglais? « — Comment parlerait-elle anglais, répond » Jeanne, puisqu'elle n'est pas du parti des » Anglais ? »

Voulons-nous connaître le fond de son âme, ses sentiments sur le péché, sur la vertu, sur l'Église ? Ecoutons-la toujours.

Le juge demande: « Quand vous vous con- » fessez, croyez-vous être en état de péché )) mortel ? — Je ne sais, mais je ne crois pas » en avoir fait les œuvres. A Dieu ne plaise » que j'aie jamais été en pareil état ! A Dieu ne » plaise que je commette ou que j'aie jamais » commis une action qui charge mon âme ! »

On lui dit que c'est son devoir de s'en remettre à la décision de l'Eglise . « Que mes » réponses, dit Jeanne, soient vues et examinées » par les clercs, et que l'on me dise ensuite s'il )) s'y trouve quelque chose contre la foi ; je » saurai bien dire ce quil en sera, car je dirai » ce que j'y aurai trouvé par mon conseil. » Cependant, s'il y a quelque mal contre la foi )) chrétienne que Dieu commande, je ne vou- » drais pas le soutenir, et serais bien cour- » roucée d'aller à rencontre. »

Et encore : « Toutes mes paroles et mes )) actions sont en la main de Dieu ; et de tout, » je m'en rapporte à lui. Je vous certifie, du » reste, que je ne voudrais rien faire ou dire » contre la foi chrétienne ; et si j'avais fait ou » dit quoi que ce soit, s'il y avait sur mon » corps quelque chose que les clercs sussent » dire être contre la foi chrétienne établie par

» Notre-Seigneur, je ne voudrais pas îe soute- ») nir, mais je le jetterais dehors. — L'Église, » je l'aime, et je voudrais la soutenir de tout » mon pouvoir pour notre foi chrétienne, et )) ce n'est pas moi que l'on devrait empêcher » d'aller à l'Eglise, ou d'entendre la messe. » Oh ! je vous en prie, en l'honneur de Dieu et » de Notre-Dame, permettez-moi d'entendre » la messe en cette bonne ville. — Il me semble » que Dieu et l'Église, c'est tout un, et qu'il » ne doit pas y avoir là-dessus difficulté. — Je » requiers d'être menée devant notre Saint-Pcre w le Pape lui-même, et alors je répondrai » devant lui tout ce que je dois répondre. »

On lui reproche son vêtement masculin : Hélas ! il ne lui était que trop nécessaire ! Elle répond : « Puisque je porte cet habit par le » commandement de Dieu et à son service, je » ne crois pas mal faire ; quand il plaira à Dieu » de me l'ordonner, je le quitterai aussitôt. » Aujourd'hui encore, si j'étais en cet habit » d'homme, au milieu des gens de mon parti, » il me semble que ce serait un des plus grands » biens pour la France, de faire comme je faisais » avant d'être prise. »

Elle se préoccupe aussi de l'hypothèse oii on lui ferait quitter son habit par force pour la mener au supplice ; et elle dit : « S'il arrive » qu'il me faille être conduite en jugement, je

» m'en rapporte aux seigneurs de l'Église, pour » qu'ils me fassent la grâce d'avoir une chemise » de femme et un capuchon sur la tête. J'aime » mieux mourir que de révoquer ce que Dieu » m'a fait faire. »

A cette parole de Jeanne, le juge lui pose cette question : « Yous dites que vous portez » l'habit d'homme d'après le commandement » de Dieu ; pourquoi demandez-vous alors une » chemise de femme à l'article de la mort ? — » Il me suffit qu'elle soit longue », répond Jeanne, dont la seule préoccupation, en cette circonstance, est de sauvegarder sa pudeur.

On lui parle de sa bannière : « Je portais » moi-même cette bannière quand j'attaquais » les ennemis pour éviter de tuer quelqu'un, » car je n'ai jamais tué personne. — J'ai porté » mon étendard dans l'église de Reims : il » avait été à la peine, c'était bien raison qu'il » fût à l'honneur. »

Elle n'a pas peur de dire la vérité à ses juges : « J'ai répondu en tout, avec le plus de sincé- » rite possible ; et si je savais quelque chose » qui me vînt en mémoire et que je n'eusse pas » dit, volontiers je le dirais. »

Jeanne connaît bien sa mission: pourquoi at-elle été choisie et favorisée plus qu'une autre? « parce qu'il a plu à Dieu d'agir par V) une simple pucelle pour repousser les ennemis

» du roi. » Et sa mission, elle désire que beaucoup la reconnaissent, parce qu'ainsi la volonté divine serait accomplie. « Je voudrais bien » que Dieu m'envoyât encore plus de révéla- » tions, afin qu'il fût plus évident encore que » je suis venue de par Dieu, c'est-à-dire que » Dieu lui-même m'a envoyée. »

Toujours très calme, en possession d'ellemême, elle nie énergiquement toutes les imputations calomnieuses dont d'Estivet la couvre, et qu'il ne peut prouver; mais comme on ne tient aucun compte de ses dénégations, elle en appelle au juge souverain de tous les hommes: « Je m'en rapporte à Notre-Seigneur », répétet-elle très souvent.

Après tout ce qu'on vient de lire, il est évident que Jeanne fut surnaturellement éclairée et soutenue pendant son procès, plus encore même, si c'est possible, que pendant tout le reste de sa vie. Aussi, ne sera-t-on pas étonné de voir les merveilleuses lumières que le ciel lui donna parfois pendant ce temps, sur son avenir comme sur celui des autres. A ses juges, elle prédit les châtiments de Dieu : « Vous. ne » ferez pas, dit-elle, ce dont vous me menacez, » sans qu'il vous en arrive mal et au corps et » à l'âme. »

Et l'histoire nous montre : le cardinal d'Angleterre frappé de folie; Cauchon mourant

subitement entre les mains de son barbier; d'Estivet se noyant dans un égout de Rouen ; Jean Le Maître, disparaissant immédiatement à la fin du procès, sans que l'on puisse retrouver ses traces ; Nicolas Loyseleur, frappé de mort soudaine à Bâle, cette année même, au moment oii il s'apprêtait à prendre part au concile schismatique; Nicole Midy, atteint, le jour même du martyre de la Pucelle, de ce mal hideux qui a nom la lèpre, et qui le conduisit au tombeau ; Bedfort enfin, mourant à la fleur de l'âge, à Rouen, dans ce château même oii il a fait enfermer sa sublime prisonnière.

Jeanne s'immole pour la France; mais Dieu lui fait voir que sa mort ne sera pas inutile : « Je sais, dit-elle à ses juges, que mon roi » gagnera le royaume de France; je le sais » aussi bien que vous êtes là devant moi, » siégeant à votre tribunal. Je serais morte, » n'était cette révélation qui me réconforte » chaque jour. — Vous verrez que bientôt les » Français seront victorieux dans une grande » affaire que Dieu enverra, et telle que tou»t le » royaume en sera ébranlé. Et je dis cela, afin » que quand ce sera arrivé, on ait mémoire que » je l'ai dit. »

« Dieu hait-il les Anglais? », lui demandet-on. — «De l'amour ou de la haine que Dieu » peut avoir pour les Anglais, répond Jeanne,

» et de ce qu'il fera par rapport à leurs âmes, »je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, » c'est qu'ils seront chassés de France, excepté » ceux qui y resteront et y mourront; et je sais w aussi que Dieu enverra la victoire aux Franw çais contre les Anglais. »

Quant à elle-même, ses Saintes lui ont prédit sa mort; mais par une permission providentielle. Dieu fait que le sens de leurs paroles en cette circonstance lui demeure caché, afin d'adoucir à la pauvre enfant les tortures d'une longue agonie morale : « Mes » voix m'ont dit : Prends tout en gré, n'aie pas » trop grand souci de ton martyre, tu viendras » finalement au royaume du Paradis.

— Qu'entendez- vous par votre martyre If » interrogent les juges. — Ce que j'entends par » mon martyre, c'est la p^me et adversité que » je souffre en prison ; je ne sais si je souffrirai » une plus grande peine que cela, d'ailleurs » je m'en rapporte à Dieu. »

Une grande consolation est en même temps donnée à Jeanne par ses saintes, c'est la certitude de son salut : « Je crois fermement, dit- » elle, que je serai sauvée; je le crois aussi » fermement que si j'y étais déjà. »

Voilà Jeanne, peinte par elle-même, et telle que ses paroles nous la représentent; mais notons-le bien, tous ces mots sublimes que

nous venons de lire, ce ne sont pas ses amis qui nous les ont rapportés; ce sont ses ennemis eux-mêmes qui les ont insérés au compte rendu officiel du procès de condamnation, et de plus, nous savons de source certaine qu'ils n'y ont pas tout écrit.

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