CHAPITRE XXVIII
MALADIE DE JEANNE — SES SENTIMENTS DE FOI El DE PIÉTÉ — EXHORTATION DANS LA PRISON — l'avertissement public — LA DÉLIBÉRATION DE l'université DE PARIS ARRIVE A ROUEN — LE PIÈGE DU FOURBE
Les souffrances physiques et les tortures morales endurées par Jeanne dans sa prison altérèrent sa santé. Elle tomba gravement malade ; ce fut une nouvelle occasion pour l'Angleterre de dévoiler ses sinistres projets à l'endroit de la Pucelle. Le comte de Warwick dit en eff'et très nettement le vouloir de la cour royale aux médecins qu'il envoyait dans la prison de Rouen : « Soignez-la bien, car le » roi ne voudrait à aucun prix qu'elle mourût » de mort naturelle. Il l'a chèrement achetée » et payée, il ne veut pas qu'elle périsse autre- » ment que par la sentence des juges et sur le )) bûcher. Faites donc en sorte de la guérir. » Et comme les médecins, après examen, décla-
raient une saignée nécessaire: « Pas de » saignée, reprit Warwick, elle est rusée, » elle pourrait se tuer. » Néanmoins on la saigna et la malade se trouva mieux.
Mais le Tribunal ne voulait pas perdre de temps, il tenait à presser les choses. Malgré la maladie de Jeanne, Cauchon vint dans sa prison lui faire une exhortation, demandée par un grand nombre des docteurs consultés sur les douze articles. Il prit un ton de fausse douceur, et l'engagea à rétracter ses erreurs, et à veiller ainsi au salut de son âme et de son corps. La Pu celle, étendue sur son lit, épuisée par le mal, eut la force de remercier révêque de Beauvais du souci qu'il prenait de son salut ; puis, dévoilant d'un mot les vrais sentiments de son âme à l'égard de l'Eglise, à l'heure même oii l'on voulait les obscurcir : « 11 me semble, dit-elle, que ma maladie me » met en grand péril de mort. S'il en est ainsi, » que la volonté de Dieu soit faite ; mais je » vous requiers de me faire administrer le » sacrement de Pénitence, et le corps de mon » Sauveur aussi. Enfin je demande d'être mise » en terre sainte. »
A cette touchante prière, le juge inexorable répond : « Si vous voulez les sacrements de la » Sainte Eglise, il faut, comme tous les bons » catholiques; vous soumettre à elle. — Je ne
» saurais maintenant vous dire autre chose », reprend la Pucelle, retombant sans forces sur sa couche.
Le juge insiste : « Plus vous craignez pour » votre vie, plus vous devriez vous amender. » Vous ne pouvez jouir de vos droits de catho- » lique, qu'en vous soumettant à l'Eglise. — » Si mon corps meurt en prison, je compte » que vous le ferez mettre en terre sainte. Si » vous ne le faites pas, je m'en rapporte à » Notre-Seigneur. »
Et malgré son état, on continue à la presser de la sorte. Tout à coup, la malade entend dire à l'un des assesseurs présents que, faute de sa soumission, on la traitera comme une païenne. A ce mot, Jeanne relève la tête, et rassemblant ses forces : « Je suis bonne chré- » tienne, dit-elle, j'ai été bien baptisée, et je » mourrai comme une bonne chrétienne.
» J'aime Dieu, je le sers, je voudrais aider et » servir l'Eglise de tout mon pouvoir. »
Enfin, la retrouvant aussi inébranlable dans l'épuisement de son corps que dans toute la plénitude de sa santé, les juges se retirèrent sans avoir rien obtenu.
Cependant Jeanne se remit, et Cauchon s'empressa de constater et de faire constater publiquement son refus de soumission. Le 2 mai, il réunit dans une salle du château de
■louen 63 assesseurs ; et devant eux, Jean de Châtillon, archidiacre d'Évreux, chargé de faire l'exhortation à l'accusée, lui exposa, sous une forme oratoire, le contenu des douze articles, dont toutefois on ne communiqua jamais le texte à Jeanne. Puis il lui expliqua de nouveau, bien succinctement toutefois, ce que c'est que l'Eglise militante, et lui demanda de s'y soumettre.
« Je crois bien, répondit la Pucelle, à l'Eglise » qui existe ici-bas, mais de mes actions et de » mes paroles, comme je l'ai déjà dit, je m'en » rapporte à Dieu, Notre-Seigneur. »
Nous voyons évidemment ici l'action de Loyseleur, inspirant les réponses de la pauvre enfant, et lui faisait croire, comme l'affirmèrent d'ailleurs les témoins du procès de réhabilitation, qu'elle ne pouvait soumettre ses actes à l'Eglise, sans reconnaître par le fait même, que Cauchon était son juge légitime, et sans se soumettre à lui. Et l'interrogatoire que nous citons nous le prouve surabondamment, puisque, quelques instants après, la Pucelle demande par deux fois à être conduite au Souverain Pontife, affirmant qu'elle lui répondrait volontiers.
Jean de Châtillon lui demandant encore:
« Pourquoi vous en rapportez-vous toujours à » Dieu? — Parce que mes révélations, répon-
» dit-elle, viennent de Dieu, sans autre inter- » médiaire humain. »
Cependant, on voudrait à tout prix la confondre. Jeanne avait toujours refusé de faire connaître le secret apporté par elle à Charles VII ; et pourtant, comme on la pressait outre mesure de parler sur ce point, elle avait eu recours, pendant son procès, à une fiction de nature à la débarrasser des instances de ses juges. Elle leur avait dit qu'elle avait apporté au roi de France la plus précieuse couronne qu'il y eût sur la terre, et que c'était là le signe de sa mission donné à Charles VII.
Or, des renseignements pris par le Tribunal de Rouen ont démontré, sinon nettement, au moins presque certainement, que Jeanne n'a pas porté de couronne à Chinon : cest pourquoi ses juges vont à ce moment lui tendre un nouveau piège :
« Au sujet du signe remis à votre roi, lui » demanda Jean de Châtillon, voulez-vous » vous en rapporter à l'archevêque de Reims, » au sire de Boussac, à Charles de Bourbon, » au duc de La Trémouille et à Etienne dit » La Hire ? — Donnez-moi un messager, » répond d'abord Jeanne, et je leur écrirai au M sujet de tout ce procès. — Pourquoi ne » voulez-vous pas vous en remettre à leurs » attestations, contresignées de leurs sceaux '/
» — Donnez-moi un messager, répète la Pucelle, » je ne veux croire et m'en rapporter à eux » que de cette façon. »
Le piège en effet était trop grossier : le Tribunal voulait se faire intermédiaire entre Jeanne et ses partisans ; elle devinait bien ce qu'on pouvait obtenir par une semblable entremise. Pour la même raison, elle refusa de s'en rapporter d'une telle façon à trois ou quatre ecclésiastiques de son parti, et même de réglise de Poitiers. C'est à la fin de cette mémorable séance qu'elle prédit à ses juges le châtiment de Dieu, selon ce que nous avons rapporté plus haut.
Toutefois, répétons qu'afin de bien comprendre les réponses de Jeanne sur tous ces points délicats et embarrassants, il ne faut pas oublier que le traître Loyseleur, prévenu à l'avance par Gauchon des pièges que les interrogatoires de la Pucelle devaient contenir, allait, sous les apparences d'une fausse pitié, dicter à la pauvre enfant des réponses de nature à la perdre.
Malgré toutes ces précautions, on n'avait, somme toute, contre Jeanne que deux choses bien constatées et de nature à être interprétées contre elle ; le port des habits d'homme, et le refus de se soumettre à l'Église militante, en tant que représentée par GaucJion et ses assesseurs.
Ce n'était pas assez. Aussi le 9 mai, la Pucelle fut-elle conduite dans la grosse tour du château de Rouen, oii l'on avait préparé tous les instruments de torture. Le bourreau et ses aides étaient là, prêts à agir, si elle ne voulait avouer qu'elle avait trompé ses juges. Jeanne alors fièrement releva la tête, et s'écria : « Vraiment, quand vous devriez me faire » arracher les membres, et me faire partir » l'âme du corps, je ne vous dirais pas autre n chose ; et si je vous disais autre chose, je » vous dirais toujours ensuite que vous me » l'avez fait dire par force. »
Devant tant d'énergie, on n'osa passer outre, craignant sans doute que son corps, usé par la souffrance, ne fût achevé dans les supplices. Et quand, un peu plus tard, on consulta douze assesseurs sur l'opportunité d'appliquer la torture à Jeanne, il n'y en eut que trois qui la votèrent, et parmi ces trois, comble d'infamie, le traître Loyseleur.
Cependant, la délibération de TUniversité de Paris arriva ; supposant acquis les faits contenus dans les douze articles, elle condamnait Jeanne sur toute la ligne. On s'empressa d'assembler les assesseurs, en le plus grand nombre possible, pour leur lire l'avis de tous ces célèbres docteurs, ainsi que deux lettres de félicitations et d'encouragement, écrites
par l'Université au roi d'Angleterre et à Pierre Cauchon, les louant de leur zèle pour lEglise et leur demandant de ne plus tarder à faire de la coupable, bonne et prompte justice.
La plupart des assesseurs s'empressèrent d'adhérer aux délibérations de l'Université purement et simplement; les autres y souscrivirent avec plus ou moins de réserves, en demandant que Jeanne fût de nouveau avertie de se soumettre.
Le mercredi 23 mai, Pierre Cauchon et Jean Le Maître, assistés de neuf assesseurs, firent comparaître Jeanne. Sur Tordre de l'évêque de Beauvais, Pierre Maurice, chanoine de Rouen, exposa à l'accusée les points sur lesquels l'Université la déclarait coupable, et termina par une pathétique exhortation à s'en rapporter au jugement de l'Eglise et à sa décision sur ces points.
Jeanne écouta et dit : « Je maintiens tout » ce que j'ai répondu dans le procès. — Ne » savez-vous pas, reprit Cauchon, que vous » vous exposez à être brûlée ? — Quand je » verrais le feu allumé, les fagots préparés, le » bourreau sur le point démettre le feu, quand » je serais sur le bûcher, je ne dirais pas » autre chose, et je soutiendrais ce que j'ai dit » dans le procès, et cela jusqu'à la mort. »
L'évêque de Beauvais l'interrogea une der-
nière fois : « Avez-vous quelque chose à ajou- » ter? — Non, répondit-elle. «L'indigne prélat déclara la cause entendue, et remit au lendemain le prononcé du jugement.
En conclusion, on n'avait rien obtenu de Jeanne qui fût capable d'altérer aux yeux des personnes de bien, et même des gens du peuple, l'éclat qui entourait le nom de la Pucelle. Malgré la perfidie de ses juges, la trahison de son confident, la vue des instruments de torture, et la menace du bûcher, Jeanne avait soutenu la vérité de ses révélations; elle avait maintenu sa mission divine : on pouvait bien la brûler, mais faire disparaître de son front l'auréole d'envoyée de Dieu, ou essayer seulement de l'obscurcir, c'était impossible.
Fallait-il donc que Cauchon se déclarât vaincu? Fallait-il que ce misérable eût reçu tant d'argent, fait preuve aussi de tant de néfastes talents en pure perte, et quMl avouât aux Anglais, ses maîtres, qu'il avait bien pu arriver à faire mourir Jeanne, mais non à la déshonorer?
Or, c'est à l'heure où tous les préparatifs d'un crime semblent prêts à devenir inutiles, que les malfaiteurs deviennent plus audacieux et plus rusés? Tel est Cauchon à la dernière période de sa lutte contre l'innocence. Il
veut à tout prix faire rétracter k la Pucelle des erreurs prétendues, afin d'empêcher que Ton croie à sa sincérité et à sa mission. Pour cela, rien ne lui coûtera désormais, et la plus grossière fourberie lui semblera légitime. Jusqu'à présent, s'il a supprimé des pièces au procès, il n'en a pas encore substituées : il va le faire. Il n'a pas encore pris la responsabilité de promesses fausses et mensongères ; il va l'encourir sans hésiter. Enfin, il est un mode de séduction qu'il n'a pas encore employé : c'est de faire briller aux yeux de Jeanne l'espoir de reprendre les armes pour la France, ce qu'il sait son unique rêve, elle le dit assez haut; il tentera ce moyen.
Et tout cela, il le fera non plus seulement avec la menace sur les lèvres, mais au pied d'un bûcher, sur lequel un bourreau prépare sa torche incendiaire, et au moment où le directeur d'une conscience aussi diversement agitée, changeant tout à coup de tactique, par une infâme trahison, déclarera coupable une résistance qu'il a jusqu'alors conseiUée et encouragée, et demandera à Jeanne, au nom de Dieu, de sauver son âme en se soumettant au tribunal de Cauchon.
Telle est la scène de Saint-Ouen, que nous allons décrire.