CHAPITRE XXIX
LE GsdETIERE DE SAINT-OLEN — MANŒUVRES INFAMES DE CAUCHON ET DE SES COMPLICES — CE QUE l'on APPELLE A TORT DANS l' HISTOIRE : l'abjuration DE JEANNE d'aRC
Le jeudi après la Pentecôte, 24 mai, le cimetière de Saint-Ouen, situé alors à droite de la belle église gothique que l'on voit encore à Rouen, présentait un aspect inaccoutumé. Sur ce terrain qui, comme les cimetières à cette époque, appartenait à l'Eglise, on avait tout préparé pour prononcer le jugement de Jeanne. Une estrade s'y élevait, richement décorée; là avaient pris place, à côté du cardinal de Winchester, l'indigne évêque de Beauvais, le pusillanime Jean Le Maître, juge de laPucelle, plusieurs prélats du parti anglais, et un grand nombre d'assesseurs et de savants.
Devant cette estrade s'en dressait une autre plus petite; on y amena Jeanne revêtue de ses habits d'homme ; et à ses côtés prirent place Guillaume Erard, chargé de prononcer un solennel discours, et d'exhorter officiellement l'uc-
cusée à se soumettre. Il y avait là aussi le chanoine Loyseleur, les greffiers Bois-Guillaume et Manchon, l'appariteur Jean Massieu, et non loin de là, mais hors de l'estrade, le greffier Taquel, le médecin De la Chambre, et divers fonctionnaires de la cour d'Angleterre. Une foule immense entourait ce tribunal en plein vent. C'est là que l'on devait livrer à Jeanne un assaut définitif, en vue de l'amener à un acte quelconque permettant de dire qu'elle avait rétracté ses révélations et son rôle d'envoyée de Dieu ; Cauchon y tenait plus qu'à la faire mourir de suite, certain de retrouver bientôt quelque prétexte pour l'immoler.
Il était, nous l'avons dit, décidé à ne reculer, pour obtenir cet acte, devant aucune perfidie. Aussi, avec quels soins n'avait-il pas préparé, d'une façon occulte cette fois, les moyens à employer durant cette sinistre séance! Le juge d'abord avait devant lui deux sentences : l'une contenant la condamnation, et livrant Jeanne au bras séculier, c'est-à-dire dans l'espèce, aux Anglais qui déjà avaient préparé son bûcher; l'autre ne prononçant que la détention perpétuelle, destinée à être lue si la Pucelle succombait aux pièges tendus.
On avait remis à Jean Massieu une formule d'abjuration, très courte, ne contenant
que deux clauses : acceptation de Thabit de femme, et soumission au jugement du Tribunal. Mais à Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre, on avait confié une autre formule sur laquelle était écrite, au nom de Jeanne, une longue renonciation à ses révélations et à tout ce qu'elle avait affirmé pendant sa vie et durant son procès. Cette formule, Laurent Calot l'avait glissée dans sa manche; le public devant évidemment croire à l'existence d'une pièce unique.
Quant à Jeanne, on l'avait bien et dûment avertie qu'on allait lui demander de choisir entre une mort cruelle ou bien une soumission plutôt apparente que réelle à la volonté de ses juges. « Il fallait, lui disait-on, pour le res- » pect des seigneurs d'Eglise qui la faisaient » comparaître, qu'elle reconnût leur autorité, » du moins extérieurement, et le témoignât » en reprenant l'habit de femme ; moyennant )) quoi elle aurait la vie sauve, serait tirée des » mains de ses geôliers anglais et mise dans » les prisons d'Église. »
Or, cette dernière faveur, toujours refusée à la Pucelle jusqu'à ce jour, bien qu'elle y eût un droit strict reconnu par les assesseurs euxmêmes, était pour elle un précieux bienfait et une lueur d'espérance. Dans les prisons ecclésiastiques, elle serait délivrée du contact
impur de ses gardiens et confiée à des femmes, ce qui eût rendu pour elle sans inconvénient l'usage du vêtement féminin ; elle aurait l'espoir, lors d'un changement d'évêque, ou d'une circonstance fortuite qui la mettrait en présence d'un prélat consciencieux, d'être envoyée au Souverain Pontife, ou jugée s^ nouveau, équitablement cette fois : de plus, la garde y étant moins sévère, peut-être eût-elle pu un jour s'évader et reprendre les armes.
Car, ne l'oublions pas, Jeanne n'avait pas compris ce que ses voix entendaient par son martyre ; en le lui annonçant, elles lui avaient prédit une grande victoire qui la délivrerait ; cette victoire, c'était le courage devant le bourreau, la persévérance dans sa mission, le martyre souffert pour rendre témoignage aux révélations divines ; la délivrance, c'était le ciel.
Mais la Pucelie ne l'entendait pas ainsi ; elle était d'un âge où l'on croit difficilement que l'on va mourir : elle désirait encore servir la France ; elle savait que le pays avait encore besoin d'elle : il lui restait t^nt à faire pour délivrer complètement notre patrie !
Précisément à cause de cela, Jeanne était décidée à tenter, par tous les moyens nobles et permis, d'échapper à la mort. Hélas ! jusqu'alors elle n'en avait pas vu ; se rendant au
cimetière de Saint-Ouen, elle n'en voyait pas encore ; si ses voix ne lui avaient pas défendu de quitter l'habit d'homme, elles ne le lui avaient pas permis non plus. Quant à se soumettre au Tribunal, elle sentait que c'était s'exposer à plus d'un danger et fournir des armes contre elle-même. D'ailleurs, ce sinistre coquin que l'on nommait Loyseleur avait eu soin jusqu'alors de lui persuader la résistance. C'est dire que la Pucelie, marchant vers le cimetière de Saint-Ouen, n'était nullement décidée à faire des concessions.
Toutefois elle s'avançait, le cœur rempli d'inquiétude, car sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient dit, avant qu'elle quittât sa prison ; « Jeanne, sois sur tes gardes, on va » chercher à te tromper, et Ton y parviendra. » Et Jeanne, par avance, protestait qu'elle ne voulait rien faire contre la volonté de Dieu et le désir de ses Saintes.
La voici donc arrivée devant cette foule innombrable: l'aspect en intimide tout d'abord cette enfant de dix-neuf ans, qui depuis douze mois n'est pas sortie de la solitude des cachots. Cependant, l'heure de gravir l'estrade n'est pas venue ; on fait attendre Jeanne sous une petite porte, et voici qu'à ce moment Loyseleur s'approche d'elle ; la mielleuse parole du fourbe lui annonce hypocritement la clémence
apparue dans le cœur des juges ; ils se contentent maintenant d'une soumission toute extérieure et du dépôt de l'habit masculin; que Jeanne le fasse, elle est sauvée : « Refuser » cette légère concession, dit le traître, serait » un crime de témérité ; ce serait tenter Dieu ; » et lui, Loyseleur, qui jusqu'alors a prêché )) la résistance aux juges, est obligé de s'in- » cliner devant leur magnanimité, et de con- » seiller à sa chère protégée de céder. »
La Pucelle est stupéfaite, mais non ébranlée : Que signifie ce langage nouveau ? Serait-ce donc la fourberie annoncée par ses voix ? Mais non, cette indigne manœuvre doit venir de ses juges, et non du conseiller de sa conscience. Déjà à cet instant ses idées s'obscurcissent, le trouble commence à s'emparer de son âme ; elle va jeter un cri vers ses célestes conseillères, mais on ne lui laisse pas le temps de se reconnaître. Loyseleur finit seulement de lui parler, et déjà on la pousse vers l'estrade.
A peine y est-elle montée, qu'Érard, troublé lui aussi, commence son sermon. Il eût niieux aimé, avoua-t-il lui-même plus tard, être en ce moment à Lille qu'à Rouen. Toutefois, ne pouvant y échapper, il s'acquitta avec un zèle étonnant de sa mauvaise besogne. Il reprochait surtout à Jeanne de s'être séparée de l'Eglise, et l'engageait avec toutes les ressources de son
éloquence à se soumettre enfin. Jeanne l'écoutait avec une respectueuse patience, mais le front pensif, et Tâme anxieuse.
Tout à coup, l'orateur s'écria : « 0 France I » tu es bien abusée! Tu as toujours été la nation » très chrétienne ; et Charles, qui se dit ton » roi, a adhéré, comme un hérétique et un » schismatique qu'il est, aux paroles et aux » faits d'une femme vaine, diffamée et désho- » norée. Et non pas lui seulement, mais tout » le clergé de son obéissance, par lequel elle a » été examinée et non reprise, comme elle l'a » dit. »
A ces injures contre sa patrie et son roi, la Pucelle frémissait, mais se contenait pourtant, quand l'orateur, TinterpeUant du geste, lui répéta: « C'est à toi, Jeanne, que je parle, c'est » à toi que je dis que ton roi est hérétique et » schismatique. »
C'en était trop : la Pucelle ne pouvait plus tarder à défendre son roi, et d'ailleurs, de ses voix célestes, elle entendit à cet instant même un ordre soudain: « Réponds », disaient les Saintes. Elle répondit, regardant l'orateur en face : « Par ma foi, sire, révérence gardée, je » vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma » vie, que c'est le plus noble chrétien de tous » les chrétiens, et que nul, mieux que lui, » n'aime la foi et l'Église. »
Éraid, stupéfait de cette fièreet ferme riposte, ne sut que dire, en s'adressant à Jean Massieu: « Faites-la taire. » Puis il continua son discours, et en le terminant, il interpella encore Jeanne, mais avec douceur cette fois : « Voici, » lui dit-il, mes seigneurs les juges, qui, à dif- » férentes fois, vous ont sommée et requise de » vouloir bien soumettre vos {paroles et vos )j actes, à notre sainte Mère l'Église en vous )> apprenant et en vous montrant que dans ces » paroles et ces actes il y avait plusieurs choses » qui, d'après ce qui semblait auxclercs, étaient » erronées et mauvaises à dire. »
Jeanne dit : « Je vous répondrai.
— Eh bien ! parlez maintenant, répliqua » maître Erard.
— Au sujet de la soumission à l'Eglise, je » leur ai déjà répondu. Pour mes œuvres, pour )) ce que j'ai dit ou fait, que cela soit envoyé à » Rome, à Notre Saint-Père le Pape, auquel, « et à Dieu d'abord, je m'en rapporte. Quant à » mes paroles et à mes actes, je les ai dites et » faits de par Dieu.
— Personne ne vous a fait agir ?
' — Je ne rends personne responsable de mes » paroles ou de mes actes, ni mon roi, ni » d'autres ; et s'il y a quelque faute, c'est moi » qui l'ai commise et non un autre.
— Voulez -vous rétracter vos paroles et
» vos actes, qui sont désapprouvés par les » clercs ?
— Je m'en rapporte à Dieu, et à Notre » Saint-Père le Pape.
— Cela ne suffit pas », dit Pierre Gauchon, intervenant dans la question : « Il est impos- » sible qu'on aille si loin pour chercher Notre )) Saint-Père le Pape. 11 y a aussi les ordinaires » qui sont juges, chacun en son diocèse. Aussi, » est-il nécessaire que vous vous en rapportiez à « notre Mère la sainte Eglise, et que vous teniez » pour vrai ce que les clercs et les personnages » compétents disent et ont décidé au sujet de » vos paroles et de vos actes. »
Et Jeanne répéta : « Je m'en rapporte à Dieu » et à Notre Saint-Père le Pape. »
L'évêque, selon les lois canoniques réitéra trois fois à l'accusée sa sommation de soumission à l'Eglise ; et par trois fois Jeanne maintint son appel au vicaire de Jésus-Christ.
La Pucelle, en appelant au Souverain Pontife, confondait ses juges, et renversait tout l'édifice qu'ils avaient si péniblement élevé contre elle. Cauchon et ses complices ne l'entendaient pas ainsi. Aussi Jeanne se vit -elle sur son estrade entourée et obsédée. Erard fit lire par Massieu, à haute voix, la courte formule d'abjuration, dont nous avons précédemment parlé, donnant en même temps ce commandement à
la Pucelle : « Tu abjuieras, et signeras cette cédule.
— Mais qu'est-ce qu'abjurer ? dit la pauvre » enfant. Je ne sais même pas ce que signifie » ce mot. Qu'on me donne au moins un conseil. — Conseillez-la donc », dit Erard à Massieu.
Et Massieu dit: «Rapportez- vous en à l'Eglise » universelle, pour savoir si vous devez abjurer, » ou non. »
Alors Jeanne, s'adressant à Erard, lui répéta à haute voix ces mêmes paroles : « Je m'en » rapporte à l'Église universelle, pour savoir si » je dois abjurer ou non. »
Erard furieux est obligé de démasquer le criminel dessein des juges : « Tu abjureras pré- » sentement, lui dit-il, ou tu seras brûlée. » Et sa main montrait à la pauvre Pucelle une charrette qui stationnait non loin de là. Jeanne y reconnut le bourreau, qu'elle avait déjà vu dans la salle aux instruments de torture, et elle comprit qu'il s'apprêtait à la mener au bûcher. Une effroyable terreur s'empara de son âme, sa voix se glaça dans son gosier : Les infâmes ! ils étaient donc prêts à réaliser toutes leurs menaces ! Ils iraient donc jusqu'à la brûler !
Elle se tut pourtant encore, mais son œil fixe et hagard ne quittait plus la sinistre charrette, et déjà l'effroi ne larendait plus maîtresse
d'elle-même. Cauchon profita de ce moment pour commencer à lire, d'une voix lente et grave, la sentence de condamnation, dans laquelle il eut l'audace de prononcer ces paroles : « De plus, vous avez, d'un esprit endurci » et avec obstination, expressément et à plu- » sieurs fois, refusé de vous soumettre à JNotre » Saint-Père le Pape et au Concile général. »
Cependant, durant cette lecture, les sollicitations adressées à Jeanne ne cessaient pas. Elles avaient toutefois changé de ton : après l'avoir ébranlée par la menace, on cherchait à l'achever par des prières : « Sauvez votre âme», gémissait Loyseleur. Et Erard lui-même : « Nous avons pitié de toi, nous ne voudrions )) pas t'abandonner à la justice séculière, et » pourtant nous allons y être obligés. »
Tout autour d'elle on criait : « Faites ce que » l'on vous conseille. Voulez-vous donc mou- » rir? » Et Jeanne répondait : « Mais quoi donc? ') Je n'ai rien fait de mal. Je crois au symbole )' des Apôtres, aux dix commandements de » Dieu. Ma foi est celle de l'Eglise, et je m'en » rapporte pour toutes choses à la cour romaine» .
Erard, se sentant vaincu, alla plus loin; mentait-il avec audace, ou était-il en cela de bonne foi. Dieu seul le sait : « Abjurez, Jeanne, )) lui dit-il, et nous vous délivrerons de prison. »
A cette promesse les yeux de Jeanne jetèrent
un éclat:. La liberté, était-ce possible? Il lui fallait donc choisir entre la charrette du bourreau et la délivrance. L'assaut était terrible : « Vous vous donnez bien de la peine pour me » séduire, » leur dit-elle ; et dans sa pensée elle examinait de nouveau les conditions qu'on mettait à sa liberté.
On allait la tromper, lui avaient prédit ses voix, mais était-ce à cet instant ? Elle n'avait plus alors assez de présence d'esprit pour le discerner : la terreur, comme une massue, avait écrasé son jugement et sa volonté ; les séduisantes promesses soumettaient ses facultés à une sorte d'hallucination imaginative. Jeanne n'avait plus pleinement possession d'ellemême : elle n'était plus ni responsable, ni véritablement libre.
Cauchon, la voyant hésiter, interrompit la lecture de la sentence de condamnation. Il jouait bien son rôle, car cette interruption fut considérée, par les Anglais et les ennemis de la Pucelle, comme un acte de faiblesse, et comme un témoignage de faveur envers l'accusée. Ils firent entendre de violents murmures, et tandis que des pierres étaient lancées contre les deux estrades, un des chapelains du cardinal adressa à l'évêque de vifs reproches et l'appela traître et complice de Jeanne.
Cauchon s'emporta : « Vous en avez menti, )) s'écria-t-il, car dans une telle cause, je ne » veux favoriser personne, mais c'est le devoir » de ma profession de chercher le salut de » l'âme et du corps de ladite Jeanne. Vous » m'avez injurié, et je ne passerai pas outre » que vous ne m'en ayez fait réparation. » Et de colère, l'évêque jeta le procès à terre. Le cardinal intervint : il réprimanda le chapelain et lui ordonna de se taire.
Cependant, cet incident donnait un nouvel argument à ceux qui entouraient Jeanne, et continuaient de la supplier de se soumettre: « Vous voyez bien, lui disaient-ils, que le » juge vous est favorable, et que sa clémence » irrite vos ennemis. » Érard lui répétait ses séduisantes promesses. Massiea, que Jeanne se savait favorable, se joignait à lui de très bonne foi. Loyseleur, avec l'autorité d'un directeur, lui imposait la soumission comme un devoir de conscience, tandis que la plupart des assistants, touchés de ses maiheurs, s'écriaient: « Signez! Voulez-vous donc mourir aujourd'hui ? Signez ! »
On relut alors à Jeanne la formule qu'on lui proposait. Et la Pucelle écoutant une seconde fois, travaillée d'une part par la crainte d'une horrible mort, et de l'autre par la séduction de la liberté promise, vit toutes choses d'un
autre œil. Reprendre l'habit de femme pour quelques instants, et retourner ensuite vers les siens, mais durant le procès elle y avait consenti. Se soumettre à ses juges, alors qu'ils lui offraient sa délivrance, mais ce n'était plus mal. Enfin, n'avait-elle pas le droit d'acheter, par cette humiliation, l'espoir de servir encore la France, les armes à la main ?
Il lui sembla alors que oui ; n'était-ce pas même un tour habile joué par elle à ses juges? Ils allaient être bien pris, pensait-elle ; et elle se mit à sourire, en faisant de la tête un signe affirmatif de consentement. Massieu lut de nouveau son anodine formule, et souriant toujours, Jeanne en répéta les mots. Restait à la signer. Laurent Calot, le secrétaire cité plus haut, s'avança tout de suite comme chargé de ce soin. Il prit la feuille des mains de Massieu, et habilement lui substitua celle qu'il cachait dans sa manche : puis il mit une plume entre les mains de laPucelle.
« Je ne sais ni lire ni écrire, lui dit-elle. — Peu importe, » reprit-il en lui tendant le papier. Jeanne, ayant toujours aux lèvres îe même sourire, traça un rond au bas de la feuille ; Calot fut mécontent, elle y fit alors une croix ; mais le secrétaire, prenant sa main, lui fit écrire son nom tout entier.
Un grand tumulte s'éleva en ce moment dans
l'assemblée. Les Anglais, entendant répéter de proche en proche que l'accusée consentait à l'abjuration, et la voyant en même temps sourire, tandis qu'elle en remplissait les formalités, criaient bien haut : « L'infâme ! » elle trompe le tribunal pour échapper à la » mort ; voyez comme elle rit ! Juges, ne vous » apercevez-vous donc pas que la coupable se » joue de vous, et que son abjuration n'est » qu'une moquerie ? » Et ce répétant, ils faisaient pleuvoir une grêle de pierres sur les deux estrades; mais le tumulte fut bientôt apaisé, et Cauchon, se tournant vers le cardinal : « Elle a abjuré, dit-il, que faut-il faire ?
— L'admettre à la pénitence, » répondit imperturbablement Winchester. Alors l'évêque de Beauvais prit le second jugement qu'il avait préparé, et se mit à le lire : il condamnait Jeanne à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse.
Après cette lecture, prit fin cette mémorable séance. Et comme la Pucelle descendait de son estrade, Loyseleur lui dit avec onction : « Jeanne, vous avez fait une bonne journée, » s'il plaît à Dieu, vous avez sauvé votre âme. » Mais elle, ne songeait qu'aux promesses qu'on lui avait faites et, s'adressant aux officiers ecclésiastiques qui l'entouraient : « Or çà, » gens d'église, leur dit-elle joyeusement,
» menez-moi à vos prisons, que je ne sois » plus en la main des Anglais. » Et comme plusieurs assesseurs joignaient leur demande à la sienne, Cauchon dit aux gardes : « Menez- » là oii vous l'avez prise ! » Et ses geôliers remmenèrent en la rudoyant et l'insultant. C'était une première trahison.
La soldatesque anglaise était furieuse de ce qui arrivait : la sorcière demeurait en vie, et elle vivante, ils se croyaient toujours vaincus d'avance. Les soldats qui formaient Tescorte d'honneur de Cauchon le menacèrent même de leurs lances, au moment oii il rentrait chez lui. Le comte de Warw^ick, ignorant de ce qui se tramait, dit en se retirant : « Cela va » mal pour le roi ; cette fille nous échappe. » Mais un des assesseurs au courant du complot était près de lui : « Soyez tranquille, lui dit-il tout bas, nous la rattraperons bien. »
Cependant Jeanne rentrée dans son cachot y était encore en proie à l'abattement et à la torpeur, ne se rendant nullement compte de ce qu'on lui avait imposé par la violence et la ruse, et attendant fiévreusement son transfert dans les prisons ecclésiastiques. Quelque temps se passa, la grille grinça sur ses gonds, et le pusillanime Jean Le Maître entra, suivi de Nicole Midy, Nicolas Loyseleur, Thomas de Courcelles, Isambart de La Pierre et de
quelques autres ; venaient-ils pour l'emmener ?
Pas encore, lui dirent-ils, parce qu'avant tout elle devait donner la preuve de sa soumission à des juges qui venaient de se montrer pour elle si miséricordieux ; pour cela, elle devait reprendre l'habit de femme.
La pauvre enfant ne demandait pas mieux, car elle avait hâte de quitter cet affreux réduit, ces chaînes lourdes et douloureuses, et surtout ces gardiens grossiers et inconvenants ; elle accepta donc le vêtement qu'on lui présenta et se laissa raser la tête, car elle avait jusquelà conservé la coupe de cheveux usitée à cette époque parmi les chevaliers.
Quand tout cela fut fait, la Pucelle regarda autour d'elle : on ne lui avait pas enlevé ses chaînes, ni les hommes infâmes qui la veillaient jour et nuit; la lourde grille de l'entrée était de nouveau fermée par ses trois serrures. Nul ne venait donc la tirer de son horrible tombeau, elle y était plus que jamais à la merci de ses pires ennemis !