CHAPITRE VII
JEANNE LA PUCELLE — LE VOYAGE — EMBUSCADE PERFIDE — ARRIVÉE A CHINON — LE CONSEIL Rt)YAL — PREMIÈRES ENQUETES — LADMÏSSION AU PALAIS
A son départ de Vaucouleurs, Jeannette changea de nom; le respect dont l'entouraient ses compagnons leur i\l adopter le nom de Jeanne comme moins familier, et c'est ainsi qu'on la désigna tout le reste de sa vie. La vénération populaire y ajouta un surnom : la Pucelle, c'est-à-dire la vierge.
Jeanne la Pucelle s'avançait donc à cheval sur la route de France, entourée de ses six compagnons également montés. Elle portait un habit d'homme, c'est-à-dire un pourpoint relié avec ses chausses par vingt aiguillettes, et au-dessus une robe courte; elle avait coupé en rond, à la hauteur des oreilles, ses longs cheveux noirs. Un plastron de fer lui couvrait la poitrine; elle avait comme armes une lance, uneépée, une dague. Elle était de grande taille et d'une force peu commune ; elle avait dixsept ans, un mois et quelques jours.
Jeanne d'Arc.
Le voyage qu'elle entreprenait était plein de périls. Il fallait chevaucher longtemps en pays ennemis, parcourus en tous sens par des bandes de soldats et de pillards cherchant aventure; traverser plusieurs rivières ordinairement grossies par les pluies à cette époque de l'année, et dont les ponts étaient gardés par les Anglais et les Bourguignons. Les compagnons de Jeanne, malgré leur bravoure, étaient loin d'être rassurés; ils continuèrent leur route pendant toute la première nuit, et n'avancèrent tout le temps du trajet qu'avec les plus grandes précautions; mais Jeanne leur disait souvent: « Ne craignez rien; nous » arriverons sans encombre au but de notre » voyage, et le roi à Chinon nous fera bon « visage. »
Toutefois une chose pesait à la piété de Jeanne; ses compagnons, par mesure de prudence, et de crainte qu'elle ne fût reconnue, l'empêchaient d'assister au Saint Sacrifice : » Si nous pouvions, répétait-elle, nous ferions » bien d'entendre la messe. » Elle put toutefois pendant la route y assister deux fois : à l'abbaye de Saint-Urbain et à la cathédrale d'Auxerre. Onze jours ils marchèrent ainsi; les compagnons de Jeanne étaient parfois comme étonnés de la sainte et confiante audace avec laquelle ils suivaient l'impulsion de la
pieuse enfant, et plusieurs fois dans le chemin ils l'interrogèrent avec anxiété: « Mais Jeanne, » ferez-vous bien tout ce que vous nous avez » dit ?
— N'ayez aucune crainte, leur répondait-elle; » ce que je fais, j'ai ordre de le faire ; mes » frères du paradis m'enseignent ma mis- » sion; il y a déjà quatre ou cinq ans qu'ils me » répètent, et Dieu lui-même me dit qu'il » faut que j'aille à la guerre pour reconquérir » le royaume de France. »
Et ce que Jeanne leur affirmait de ses célestes relations était confirmé par la vie très édifiante qu'elle menait sous leur regard ; ils la voyaient pleine de bonté, de simplicité, de religion, de piété, régulière en toutes choses et toute pénétrée de l'amour de Dieu ; elle conservait la générosité qu'elle avait toujours montrée à Domremy pour les misérables ; afin de les secourir le long de la route, n'ayant pas d'argent à elle, elle suppliait ses compagnons de lui en prêter pour l'amour de Dieu. Aussi avaient-ils en elle une foi absolue ; ils se sentaient comme pénétrés par l'amour divin qui embrasait son âme ; ils la considéraient comme une envoyée du ciel et rendaient tous témoignage (et tous ses compagnons d'armes dans la suitefirent de même) qu'ils n'éprouvèrent jamais à son occasion la moindre mauvaise pensée.
La petite troupe passa la Loire à Gien. Depuis qu'on était en terre française, elle ne cachait plus le but de son voyage ; aussi, de cette ville même de Gien, partit pour Orléans la nouvelle qu'une vierge envoyée de Dieu arrivait au secours de la ville assiégée.
Elle s'arrêta enfin à Sainte-Catherine de Fierbois, en Touraine, village proche de Chinon, dans l'église dédiée à l'une des saintes qui la visitaient de par Dieu ; et là, pour satisfaire sa dévotion, en même temps que pour étancher la soif d'amour de Dieu allumée
Portail de l'église Sainte-Catherine de Fierbois. l
davantage encore dans son cœur par la privation prolongée de la route, elle entendit trois messes, puis elle écrivit, ou plutôt fit écrire au
roi pourlui demander audience : « J'ai fait cent » cinquante lieues, lui dit-elle, pour venir » jusqu'à vous, et j'ai bien des choses excel- » lentes à vous révéler. Comme preuve de ma » mission, je vous reconnaîtrai entre tous. »
Jeanne et ses compagnons continuèrent ensuite leur route, et voilà qu'aux approches de Chinon une embuscade leur était dressée. Des soldats du parti du roi, attirés par l'appât du pillage et prévenus de l'arrivée de Jeanne, étaient venus en nombre se porter sur sa route, décidés à s'emparer de sa personne et à dévaliserson escorte. Bientôt ces brigands entendent le pas des chevaux, Jeanne et six hommes sont en vue; les gens du roi s'élancent; mais, ô miracle, ils sont cloués sur la place, immobiles, ne pouvant bouger, et la petite troupe passe tranquille et paisible au milieu d'eux, sans même se douter en ce moment du danger qu'elle avait couru.
Jeanne et sa petite escorte arrivèrent à Chinon le lundi 6 mars 1429 vers midi. Ils se rendirent de suite aune hôtellerie, sans doute pour y prendre leur repas en même temps qu'un peu de repos ; pour descendre de cheval, Jeanne mit le pied sur la margelle d'un puits qui fut longtemps conservée et montrée avec respect. En quittant l'hôtellerie, la petite troupe se dirigea vers le château royal, mais
s'en vit refuser l'entrée pour le moment. Il fallait donc, en attendant l'audience, procurer à Jeanne un gîte convenable ; on le trouva chez
Tour de l'Horloge du château de Chinon
une bonne femme dont la maison était située tout proche du château. Jean de Metz, Bertrand de Poulengy commencèrent alors d'activés démarches au nom de Jeanne pour obtenir une audience royale.
Le conseil du roi était alors composé de Georges de La Trémouille, baron de Sully, favori du prince; de Kegnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France ; de Robert Le Masson, seigneur de Trêves, en Anjou, et de Raoul de Gaucourt, alors bailly d'Orléans. Ce conseil n'était guère disposé à accueillir favorablement l'arrivée de Jeanne,
et cela pour deux raisons : la première, très raisonnable, était qu'il ne fallait pas, à la légère et sans preuves bien établies, accueillir une personne se disant envoyée de Dieu et privilégiée demerveilleuses visions; la seconde, basée sur des considérations humainement égoïstes, c'est que dès l'instant oii une révélation surnaturelle guidait les conseils du roi de France, leur habileté politique et leur diplomatie devenaient inutiles, et leur rôle auprès du roi n'était plus que secondaire.
Le roi lui-même n'était guère très disposé à accueillir Jeanne. En premier lieu, il ne devait pas compromettre sa dignité par une entrevue trop facilement accordée à une personne dont la mission ne lui était pas encore démontrée, et qui pouvait bien n'être, après tout, qu'une aventurière. De plus, élevé au milieu des périls et des troubles, il avait un caractère naturellement défiant. Enfin, jaloux du souverain pouvoir, il ne se sentait nullement entraîné à abandonner entre les mains d'un être, même surnaturel, le soin de prendre des décisions capitales sur ses affaires personnelles et sur celles de son royaume.
Il chargea donc tout d'abord quelques-uns de ses oflSciers de voir Jeanne et de l'interroger; bien que les réponses de la jeune fille fussent nobles, pieuses et claires, les rapports qui en
furent faits ne semblent guère avoir conclu en fayeuF de son désir d'audience. Alors le roi lui envoya quelques ecclésiastiques qui l'examinèrent sommairement; elle répondit avec sagesse et leur déclara que le ciel lui avait donné plusieurs mandats, dont deux devaient être exécutés à brève échéance : faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims pour qu'il y fut sacré et couronné ; mais avant tout, c'était le roi lui-même qu'elle voulait voir.
Les ecclésiastiques concluent que le roi pouvait la recevoir sans se compromettre. D'autre part, les compagnons de Jeanne d'Arc rendaient témoignage à sa piété et à sa vertu extraordinaire; Robert de Baudricourt lui avait remis une lettre pour le roi. Enfin deux envoyés venaient d'arriver d'Orléans : c'étaient les assiégés qui, à la nouvelle de la venue vers le roi d'une vierge pour les délivrer, avaient député à la cour le seigneur de Villars et Jamet du Thillay, pour en rapporter des nouvelles de ce secours céleste inattendu. Mù par ces divers événements et considérations, Charles Vil se décida, sur l'avis de son conseil et après deux jours et demi d'attente, à accorder audience à Jeanne la Pucelle.