Témoignage de Gol)crt Thibault, écuyer
2. On ne regrettera jamais assez la perte des procès-verbaux de l'enquête faite à Poitiers. Jeanne dans son procès ne cessa de les invoquer, opposant, avec grande raison, ce premier jugement de l'Eglise à celui qui la menaçait. Cette lacune déplorable dans son histoire nous laisse à peu près ignorants de son enfance. Les procès-verbaux de Poitiers ne sont pas allégués au procès de réhabililalion ; ils devaient être déjà perdus à cette époque.
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ont disparii) se prolongea trois semaines. Après les théoloi^iens, les j;ens du Parlement voulurent rintcirogner h leur tour. Peut-être parce qu'ils avaient moins tle souci de s'assurer que l'esprit qui l'animait n'était pas un esprit mauvais, ils semblent s'être plus facilement rendus que les docteurs à sa simplicité, à sa bonne foi, à son enthousiasme. Puis les femmes et les filles de Poitiers vinrent l'entretenir; et à toutes elle parla si gracieusement, qu'elle leur arrachait des larmes. Elles s'étonnaient toutefois de la voir habillée en homme. « Je crois bien, leur ditelle, que cela vous semble étrange (et avec raison ; mais puisque je dois servir en armes le gentil dauphin, il faut bien que je prenne Thabillement qui sied aux soldats; et quand je serai parmi les gens d'armes, si je suis habillée en homme, ils oublieront que je suis une femme; et il me semble qu'en cet état, je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait. »
L'obstination que mit Jeanne à garder le vêtement d'homme, tant qu'elle fut forcée de vivre parmi les hommes, combattante ou prisonnière, se trouve tout expliquée d'avance par cette réponse; et l'on n'en doit chercher aucune autre cause. C'est parce qu'ellemême était persuadée que la guerre n'est pas le métier des femmes, qu'elle voulut, par respect pour son sexe, en dépouiller le vêtement, lorsqu'elle dut guerrover pour obéir à Dieu. Cette fille de dixsept ans, seule et sans défense au milieu de soldats grossiers, finit par attacher une sorte d'idée mystique
à riiabit criiomme qui la protégeait. Il lui parut qu'autant qu'elle le garderait, nulle atteinte ne serait portée à la pudeur de son sexe ainsi déguisé.
A la fin la chaleur de sa foi semble avoir amolli le cœur des examinateurs. Les conclusions données par les docteurs de Poitiers furent favorables à Jeanne d'Arc; sans affirmer le caractère miraculeux de sa mission ; ou plutôt même, en écartant ce caractère (elle-même annonçait bien qu'elle ferait des merveilles, non qu'elle ferait des miracles\ les docteurs conseillaient au lloi d'user prudemment du secours que Dieu lui envoyait peut-être par le moyen de cette jeune fille, où rien de mauvais n'avait pu être discerné : « Le Roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume, et considéré les continues prières de son pauvre peuple envers Dieu, et tous autres aimant paix et justice; ne doit point débouter ni déjeter la Pucelle, qui se dit être envoyée de par Dieu pour lui donner secours; nonobstant que ces promesses soient seulement œuvres humaines. Ni ne doit non plus croire en elle tantôt et légèrement. Mais en suivant la sainte Ecriture, la doit éprouver par deux manières (par prudence humaine, et par dévole oraison) '. »
I. Il est bon de faire observer que ces docteurs de Poitiers qui examinèrent Jeanne d'Arc et rendirent d'elle un jugement favorable, avant qu'aucun fait merveilleux n'eût appuyé sa mission, furent des personnages ecclésiastiques très considérables, tbéologiens tout aussi qualifiés que ceux qui devaient la condamner plus tard : l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres; l'évêque Pierre de Versailles
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Le souvenir du séjour qu'elle avait fait à Poitiers demeura longtemps dans eette ville. Jean Houcliet, l'auteur des Annales (V yhjiiitainc, raconte avoir cntieienu, en i495j à Poitiers un vieillard de près de cent ans, nommé Christophe du Pevrat, qui lui montra la maison où Jeanne avait logé; et lui dit qu'il l'avait vue « monter à cheval tout armée à blanc » pour aller à Orléans; il désignait même, au coin de la rue Saint -Etienne, une pierre dont elle s'était aidée pour monter.
Elle revint à Chinon vers le milieu d'avril'. Le Roi était gagné, ou du moins décidé h tenter la chose. Son conseil céda lui aussi, mais de mauvais gré. jNi La Trémoille, ni l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres, n'eurent jamais foi en Jeanne d'Arc, On trouve partout les traces de la résistance opposée par eux et par beaucoup d'autres aux entreprises de la Pucelle. C'est assez dire que l'opinion
(depuis évêqiie de Meaux) ; Gérard Macliet, confesseur du roi; Pierre Seguin, carme; Guillaume Seguin et Guillaume Aymery, dominicains; Jean Raffanel, franciscain; Jean de Màcon, docteur d'Orléans ; Hugues Comparelli, évêque de Poitiers. La plupart de ces docteurs appartenaient à la fraction dissidente de l'Université de Paris.
I. Rappelons que le i3 avril 1429, René d'Anjou, duc de Bar (beau-frère de Charles VII) faisait hommage pour son duché de Bar au régent, duc de Bedford. Si Jeanne était liarroise, comme beaucoup l'ont soutenu, René serait son légitime souverain, et elle serait en révolte ouverte contre lui, en servant Charles VI[, tandis que René s'attache à Henri VI, et signe avec lui un traité d'alliance, le 6 mai 1429 (l'avant-veille de la délivrance d'Orléans!). Mais Jeanne est Française et Champenoise.
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de ceux qui ont vu clans sa « mission » le stratagème de quelques habiles est en contradiction absolue avec les faits établis; quoique cette opinion ait clé celle de plusieurs contemporains. Mais les contemporains ne savent pas tout; et, surtout à la cour de Cluulcs VII, la polilique était discrète, et la baine était silencieuse. Nous verrons trop bien tout à riieure que jamais Jeanne d'Arc ne put désarmer les animosilés, les jalousies elles défiances de beaucoup de gens de son propre parti. Seuls quelques capitaines eurent vraiment foi en elle : le duc d'Alençon, La Hire, Dunois, Poton de Xain- Irailles. Encore n'oserait-on affirmer que cette foi ait survécu à la défaite.
En attendant que l'armée fût prête, on envoya Jeanne à Tours, et le Roi attacha quelques compagnons d'armes à sa personne. Deux de ses frères, Jean et Pierre, l'avaient rejointe ; elle garda près d'elle Jean de JNIetz et Bertrand de Poulangv. Un brave écuyer, Jean d'Aulon, fut son maître d'hôtel. Louis de Contes, jeune garçon de quinze ans, fut son page; Jean Pasquerel, moine augustin, son aumônier et confesseur ordinaire.
Parmi les témoignages recueillis au procès de réhabilitation, un grand nombre émanent de prêtres ou de religieux à qui Jeanne s'était confessée, une ou plusieurs fois. Tous sont d'accord pour louer son humilité, sa dévotion, la foi et l'ardeur qu'elle apportait à s'approcher très fréquemment des sacrements de pénitence et d'eucharistie. Aucun tou-
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tefois ne paraît avoir exercé sur elle une influence suivie et personnelle. Elle eut beaucoup de confesseurs; elle n'eut pas tle directeur. Jean PasqucrcI, qui fut son chapelain depuis l'arrivée h Chinon jusqu'à la prison, fut celui qui la confessa le plus souvent « quasi tous les jours », dit-il dans son témoignage (avec un peu d'exagération sans doute); et il admire les larmes de contrition qu'elle versait en se confessant. Mais beaucoup d'autres Tentendirent en confession dans le temps même où ce moine était attaché à sa personne; et ni lui, ni eux ne semblent avoir jamais diri^^é sa conduite.
Après l'avoir ainsi entourée d'une escorte fidde et honorable, le Roi voulut l'équiper pour la guerre ; il lui donna des chevaux, une armure; mais elle refusa l'épée qu'il lui offrait, et demanda qu'on allât déterrer, dans la chapelle de Sainte-Catherine-de- Fierbois, une vieille épée enfouie derrière l'autel, toute couverte de rouille et marquée de cinq croix. Nul ne savait l'existence de cette épce ; elle fut trouvée à la place indiquée à Jeanne par ses voi\. On la fourbit à neuf et on la lui apporta. Cette m; !veilleuse découverte eut un grand retentissement'.
I. Jeanne elle-même a parle ainsi à ses juges de l'epée de Sainte-Catherine. « Interrogée comment elle savait que cette épée était à cette place, elle répondit que l'épée élnit en terre couverte de rouille, marquée de cinq croix. Elle avait su par ses voix que l'épée était à cette place ; elle n'avait jrmais vu l'homme qui alla chercher ladite épée, mais elle écrivit aux gens d'église de Tendrrjit pour leur demander s'il leur plaisait qu'elle eût cette épée ; ils la lui
Sk LA VÉNÉRABLE JEANNE D'ARC.
Jeanne commanda de nicme le dessin de son étendard, qu'elle fit faire en linon, brodé de soie, tout blanc, semé de fleurs de lis; d'un côté, on y voyait, au-dessous de l'inscription /<?j«^, Maria, l'image de Dieu le Père, assis sur les nuées, le globe du monde en main; deux anges agenouillés lui présentaient une fleur de lis. Au revers, les armes de France, tenues par deux anges. Outre l'étendard, elle se fit faire un pennon, où fut figurée l'Annonciation.
Le bruit de son retour à Chinon, et de son départ prochain pour Orléans commençait à se répandre au loin. Un fait très authentique et très digne d'attention nous apprend que, dès le milieu d'avril, on s'occupait beaucoup de Jeanne et de sa mission, même loin de la guerre, et loin de Charles VII; à Lyon, par exemple, et à Bruxelles'. Une lettre écrite de Lyon, le 01 avril 1429, atteste que la Pucelle est
envoyèrent. L'cpéc n'était pas très profondément sous terre derrière l'autel, à ce qu'il lui semble; cependant elle ne sait plus exactement si elle était derrière ou devant l'autel; mais elle croit avoir écrit alors que l'épée était derrière lautel. Après qu'on l'eut trouvée, les gens d'église de l'endioit la fourbirent, et aussitôt la rouille tomba sans effort. » (Quicherat, Procès, etc., I, 76.)
I. Voy. Procès, édit. Quicherat, tome IV, 425. La Clironique de Morosini fait foi que dans le même temps à Bruges, à Venise et en divers autres lieux on s'occupait de Jeanne d'Arc et de sa mission avec la curiosité la plus vive; et naturellement, selon ses préventions, chacun parlait d'elle différemment. Un certain Justiniani écrit de Bruges à Venise : « Chacun selon qu'il croit en elle ou n'y croit pas, ajuste et accommode ses exploits, amplifie ou retranche à sa fantaisie. »
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auprès du Roi, et qu'elle lui a dit : « Je sauverai Orléans; je mettrai en luite les Anglais qui l'assiègent. Moi-même dans la mêlée, je serai blessée d'un trait devant la ville; mais je n'en mourrai pas; et le Roi sera couronné h Reims l'été qui vient. » L'événement confirma toutes ces prédictions. Or il convient de remarquer que cette lettre fut reçue à Bruxelles, et consignée avec sa date (antérieure aux faits prédits) par le greffier de la chambre des comptes de Brabant.
Cependant les Anglais serraient Orléans de plus près tous les jours, et le siège était près de devenir blocus. Aussi, comme Jeanne elle-même, tout en promettant la victoire, ignorait combien de temps il faudrait combattre avant de la remporter; ravitailler la place parut à tous la mesure la plus urgente. Un grand convoi de vivres fut réuni à Blois, et une petite armée, commandée par le maréchal de Boussac et Gilles de Rais, et entraînée parJeanne d'Arc fut chargée de les faire entrer dans Orléans. Le chiffre de ces troupes n'est pas connu; ou plutôt les témoignages contradictoires varient entre trois mille et douze mille.
Avant de commencer la campagne Jeanne voulut une dernière fois sommer les Anglais de se retirer en paix. Elle leur adressa ce message :
Jhesus, Maria^. Roi d'Angleterre, faites raison au Roi du Ciel de son sang royal. Rendez les clefs à la Pucelle