‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 17 sur 65 · I. Déposilion de Pasqucrel · texte numérisé non relu

I. Déposilion de Pasqucrel

fermaient le pont sur la Loire, au midi d'Orléans.

De grand malin, elle se leva el s'arma pour aller donner l'assaut. On avait lait présent à son hôte d'une belle alose. Il lui dit : « Jeanne, mangeons l'alose avant que vous ne partiez ». Elle répondit : « Au nom de Tien , que nul n'en mange avant le souper; nous repasserons le pont, et vous ramènerons un godon^, qui en mangera sa part avec nous ». Quoique naturellement sérieuse, elle ne se refusait pas à ces reparties de jolie gaieté, qui furent autrefois un signe de la race française.

Une partie des capitaines trouvait l'attaque des Tourelles imprudente et prématurée. Mais l'ardeur de Jeanne emporta toutes les résistances. Dès six heures du matin, l'attaque commença; des deux côtés, on se battit furieusement, jusqu'après midi sans grand résultat. Vers une heure, Jeanne descendit dans le fossé, pour dresser une échelle contre la muraille. A ce moment, elle fut blessée d'une flèche au-dessus du sein droit; elle se troubla d'abord; et, soit effroi, soit douleur, elle pleura. Mais elle se ressaisit vite, arracha le fer elle-même, et parut toute réconfortée. Quelques soldats voulaient charmer^ la blessure ; elle refusa en disant : « J'aimerais mieux mourir que de faire une chose que je crusse un péché, oucontrela volonté de Dieu. Je sais bien que je dois mourir, mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment,

I, Sobriquet des Anglais à cause de leur juron Goddam. a. Endormir la douleur par des paroles magiques

OULRAXS. 47

ni à (jticllc lifiirc. SI 1 On [x'iit soii,nicr ma Mcssurc sans pt'clié, je veux bu'ii ([ii On me soigne. » On lui appli(juu (.le 1 luiile d'olive, qui endormit la souffla née.

Les capitaines voulaient suspendre l'assaut jusqu'au lendemain. Elle s'y opposa vivement, et, faisant violence à son mal, elle retourna au combat après une courte prière. Tant d héroïsme diez une femme, chez une enfant de dix-se[)t ans, tranforme en héros les hommes qui en sont témoins. Les Français se ruent à l'attaque avec fureur. Les Anglais, qui croyaient Jeanne d'Arc tuée ou blessée h mort, se troublent en la voyant reparaître sur le fossé; agitant son étendard, elle crie aux siens : « Tout est vôtre! Entrez. » Le pont qui joignait le boulevard aux Tourelles s'étant rompu, plusieurs centaines d'Anglais tombèrent à l'eau et se noyèrent; parmi eux leur chef, Glasdale. Ce fut la fin de la résistance ; avant la nuit, les Tourelles furent occupées; tous les ennemis étaient prisonniers ou morts, au nombre de quatre à cinq cents. En voyant ce grand carnage, Jeanne se prit à pleurer; elle pria pour Glasdale et pour ses soldats noyés avec lui. L'auteur du /o/^/yzrt/ du Siège s'afllige aussi; mais dans des vues plus profanes. Il déplore le nombre des morts « grand dommage pour les vaillants Français qui, par leur rançon, eussent pu avoir grand'finance ».

Le samedi soir, Jeanne d'Arc rentra dans Orléans, au milieu des cris de joie et de triomphe ; mais ellemême ignorait encore l'étendue de sa victoire. Pen-

'•S LA vi':ni':rable jeannk d'auc.

dant qu'elle reposait la nuit, et faisait soigner sa blessure, les Anglais évacuaient en bon ordre leurs bastilles, et se rang-eaient en bataille. Du côté des Français, on hésita, le matin venu, s'il fallait accepter le combat qu'ils semblaient offrir. Brusquement ils firent volte-face et tournèrent vers Meun. Jeanne, fidèle à sa modération ordinaire, défendit qu'on les poursuivît. « Laissez-les aller aujourd'liui, dit-elle. Vous les aurez une autre fois. » Orléans était délivré. Avant la fin du jour, les habitants eurent achevé de démolir ou de briller les bastilles, et rapporté en . triomphe l'artillerie et les provisions abandonnées par les Anglais. Puis une procession solennelle parcourut les rues de la ville, et, d'église en église, alla rendre grâces à Dieu pour une si belle victoire. De quelle reconnaissance joveuse Jeanne se sentait remplie envers ce Dieu qui l'avait si bien conduite, et par une main si humble avait daigné faire de si grandes choses ! Mais, comme si sa modestie eût hâte de se soustraire à l'enthousiasme populaire, dès le lendemain de la victoire, elle quittait Orléans, pour retourner à Blois, puis à Tours, où le Roi vint de Chinon à sa rencontre. Il lui fit grand accueil, et montra une joie extrême; mais elle, s'agenouillant modestement devant lui, dit ces mots : « Gentil Dauphin, venez prendre votre sacre à Reims. Je suis fort aiguillonnée que vous y alliez. Et ne faites doute qu'en cette cité vous ne receviez votre digne sacre. »

Ainsi elle avait hâle d'accomplir sa missionj sa-

tli;tiii l)ien cl répétant volontiers (le duc tl'Alcnçon en témoig-na) « qu'elle ne durerait j^^uère ; un an peut-être, ou guère plus ». Mais plus elle montrait d'ardeur, plus la cour demeurait défiante. Et l'idée de marcher vers Reims, à travers un pays encore occupé fortement par les garnisons anglaises, paraissait irréalisable à tous les conseillers de Charles VII. Sans doute la délivrance d'Orléans était un fait militaire important, et qui s'était produit avec une rapidité merveilleuse. Mais il n'ap[)araissaitpas aux contemporains aussi nettement (juil apparaît à nous, comme le premier acte de la résurrection de la France. Satisfaits de celte bonne fortune, les sages, ou ceux qui se croyaient tels, craignaient d'en compromettre le fruit, en cherchant sitôt une seconde victoire. D'autres étaient jaloux du triomphe de la Pucelle. Le favori La Trémoille était parmi ceux-là. Les dilficultés h vaincre et les danijers h courir effrayaient la mollesse de plusieurs. Il y avait enfin ceux qui demeuraient obstinément perplexes sur la vraie nature de la puissance de Jeanne d'Arc. Les Anglais la tenaient pour sorcière; quelques Français craignaient encore que les Anglais n'eussent raison. L'illustre Gerson* (qui devait mourir quelques semaines plus tard , cinq jours avant le sacre) s'efforçait de rassurer ces timides, et, d'après tous les caractères de la mission de Jeanne, affirmait sans réserve

I. Réfugié à l^yon dans le couvent des Célestias depuis 1419, il y mourut le 12 juillet I-429.

50 LA VKNKllABLE JEANNE D'ARC

que celle mission venait de Dieu. <■<■ Mais, ajoutaitil, il faut croire en celle qu'il envoie; autrement, tout envoyée qu'elle soit, elle échouera, pour que notre incrétlulilé soit punie. »

Malgré l'autorité d'un tel garant, la cour n'osait « croire » encore. L'hésitation se prolongea jusqu'à la fin du mois de mai, Jeanne se désolait de voir perdre un temps si précieux. Après trois mois d'épreuves, après Orléans délivré, on l'importunait encore de questions et de scrupules. Un jour*, au château de Loches, comme elle était entrée brusquement dans la chambre du Roi, pendant qu'il délibérait avec Christophe de Ilarcourt, Gérard Machet, son confesseur, et Robert Le Maçon, l'ancien chancelier, sur le parti qu'on devait se décider à prendre, elle le supplia de nouveau de marcher vers Reims. « Vos voix vous l'ont dit ? demanda Christophe de Ilarcourt. — Oui. — Mais ne voudriez-vous pas, en présence du Roi, nous dire de quelle façon voli'e conseil vous parle?» Elle répondit en rougissant: « Je comprends bien ce que vous voulez savoir, je vous le dirai volontiers. Quand il me déplaît de ce qu'on ne veut pas croire aux choses que je dis de la part de Dieu, je me retire à part, et je prie Dieu; et je me plains à lui de ce qu'on ne veut pas me croire; et, ma prière faite à Dieu, j'entends une voix qui me dit : « Fille de Dieu, va, va, va; je serai à ton « aide; va ». Et, quand j'entends cette voix, je me

Page 1