Hugo, Mariage de Roland
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sure qu'elle avait ouverte. Elle n'était pas un combattant, mais l'âme de l'armée entière ou plutôt l'àme de la patrie, incarnée dans ce corps fragile et dans ces formes virginales. Mais bien éloignée d'être sanguinaire, elle n'aspire (ju'à la paix; la paix, plus belle que toutes choses, hormis le droit cependant. Il faut que les Anglais rendent la France qu'ils ont volée. S'ils veulent la rendre sans guerre, Dieu soit loué; Jeanne n'exige pas qu'Azincourt soit vengé; mais qu'ils s'en aillent; qu'ils rendent la France à son Roi. Qu'ils sortent de France; on ne les poursuivra pas'. Ce n'est pas le langage d'une femme entètéed'exploits guerriers. Sur le champ de bataille, elle émerveille tous les hommes d'armes par son enthousiasme intrépide. Au conseil, elle étonne les capitainesparsonbon sens militaire et parun instinct divinateur qui souvent lui fait voir plus juste que l'âge ou que l'expérience. Et, parmi nos contemporains, des juges compétents qui ont étudié de près ses campagnes, déclarent qu'il y avait en elle des parties de grand capitaine, et comme un certain génie de la guerre*. Le génie, peut-être; non l'amour. Elle n'aimait que la France ; elle guerroyait pour l'affranchir; mais la guerre ne Va/nusait pas. Lehar-
1. Témoignnge de Simon Beaucroix, son écujer, qu'elle empêcha un jour de poursuivre l'ennemi en fuite.
2. Voir sur ce point la déposition très curieuse du duc d'Alençon [Procès de réhabilitation). Elle excellait, dit-il, à bien disposer les troupes, surtout l'arulicrie. Elle en eût remontré là-dessus à des capitaines qui avaient vingt ou trente ans d'expérience.
nais déposé, le conseil fini, on la irtroiivait douce, effacée, modeste; parlant très peu, priant beaucoup, elle semblait une petite paysanne dévole, bien plutôt qu'une jeune guerrière. On eût dit qu'il y avait deux femmes en elle; mais ces deux femmes n'en sont qu'une seule qui sans cesse s'attache à faire ce que Dieu veut qu'elle fasse, et à jouer le rôle que Dieu veut qu'elle joue. A toute heure, elle semble écouter, pour obéir aussitôt.
Une preuve de sa sagesse et de sa modestie, c'est qu'au plus fort de ses merveilleux succès, jamais elle ne se laissa entrahier à la moindre outrecuidance. Entièrement persuadée que Dieu l'avait envoyée, que Dieu la conduisait, elle ne négligeait toutefois aucun moyen de prudence humaine; elle eût craint de tenter le Ciel en lui demandant d'inutiles miracles pour réparer sa négligence ou ses fautes. C'est ainsi qu'elle apportait, en campagne, une extrême attention à se bien garder des surprises'. C'est ainsi qu'elle consentit aisément à faire campagne sur la Loire, quoiqu'elle eût souhaité d'abord de marcher sur Reims, sans perdre un jour. Elle se rendit volontiers à la raison, et Dieu récompensa sa prudence ; car cette campagne sur la Loire fut aussi rapide et peut-être plus merveilleuse que la délivrance d'Orléans.
I. Témoignage de Perceval de Caguy, maître d'hôtel du duc d'Alençon et le plus ancien des historiens de Jeanne d'Arc. Il écrivait sur elle dès i436.