CHAPITRE IV
La campagne de la Loire fut achevée en une semaine. Le samedi ii juin, rarmce royale, forle de huit mille hommes, arrivait devant Jargeau. Le dimanche 12, on attaqua la place; le duc d'Alençon hcsiiait à donner l'assaut. « Gentil duc, as-tu peur? lui dit Jeanne. J'ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf. » La défense fut viiroureuse. Une pierre vint frapper le casque de Jeanne etla renversa. Elle se rele\a aussitôt en criant : « Sas ! sus ! amis. Notre Seiijneur a condamné les Angolais. « La ville fut prise et Sufifolk, qui la commandait, fait prisonnier. Cinq cents Anglais avaient péri; le reste capitula. Le 1 5, on emporta le ponl de Meun. Le i6, on attaqua Beaugency, qui se rendit le i-. Une armée de renfort, envoyée de Paris sous le commandement de Falstolf, arriva trop tard et commença de battre en retraite. On la poursuivit, on la rejoignit à Patay (le i8 juin). Les funestes souvenirs de Crccv, Poitiers, Azincourt, hantaient encore les Français; la supériorité des Anglais en bataille rangée semblait
chose établie. Leur position était bonne et forte. On hésitait à les attaquer. « Au nom de Dieu, dit Jeanne, il faut combattre. Et quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons ! Avez-vous de bons éperons?
— Quoi! dit le duc d'Alençon, fuirons-nous donc?
— Nenni; ce sont les Anglais qui fuiront; mais il vous faudra des éperons pour les poursuivre.» Tout s'élança sur ses pas. Elle avait une action merveilleuse sur les soldats et ce don d'entraîner qui fait les vrais capitaines. La bataille fut courte ; des deux ailes de l'armée anglaise, l'une, par défaut d'entente, se retira, l'autre fut taillée en pièces; quatre mille ennemis furent pris ou tués. Tout le cours de la Loire était libre, comme Orléans.
Il semble que la cour, après de si merveilleux succès, ne pouvait plus refuser sa confiance à Jeanne d'Arc, et que tout ce qui entourait le Roi aurait dû s'attacher à elle aussi passionnément que faisaient le peuple et l'armée. Jl n'en fut rien ; la jalousie persista ou plutôt grandit, au cœur de LaTrémoille, avec l'autorité de la Pucelle dans le pays. La Trémoille était le maître de Charles VII, non seulement par l'empire absolu qu'il avait su prendre sur la faiblesse du souverain; mais encore par l'argent qu'il lui prêtait et qui était la principale ressource de cette royauté aux abois. Le favori riche faisait au prince besogneux d'énormes avances, d'ailleurs à gros intérêts. Ennemi juré du connétable de Ricliemont, dont il avait voulu et obtenu la disgrâce, LaTrémoille n'avait pas vu, sans un violent dépit et une mortelle inquiétude,
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Joaniu* d'Arc accepter devant Beaugency un renfort de quinze cents hommes que Richemont lui amena à ses frais; puis s'entremettre entre le Roi et le connétable disgracie, et promettre à celui-ci qu'elle le ferait rentrer en grâce. Il y eut sur ce point lutte ouverte entre LaTrémoille et Jeanne; et, cette fois, Jeanne fut vaincue; Richemont reçut défense de se présenter devant le Roi et fut exclu du voyage de Reims, auquel, après bien des tergiversations, la cour enfin se décidait.
Ce n'est là qu'un exemple entre cent des obstacles où se heurtait incessamment la mission de Jeanne. L'opposition, sourde ou déclarée, que rencontra Jeanne d'Arc à la cour de la part de presque tous les politiques et de plusieurs des capitaines, depuis son arrivée à Chinon jusqu'à ce jour funeste où elle fut prise (d'autres ont dit livrée, disons au moins abandonnée) à Compiègne, est un fait absolument certain. Après la levée du siège d'Orléans, on ne veut pas la suivre à Reims. Après sa merveilleuse campagne de la Loire, on hésite encore. C'est elle qui part la première : il faut bien la suivre; on la suit en maugréant. Au premier obstacle, devant Troyes, on veut reculer. La ville se rend; le sacre est célébré. Elle veut marcher sur Paris au plus vite. On se détourne de Soissons vers Château-Thierry, Provins, Bray-sur-Seine, et l'on s'engage dans des négociations dilatoires avec le duc de Bourgogne. Jeanne, qui a deviné le jeu des Bourguignons, veut revenir sur Paris, et entraîne une partie de l'armée.
Le Roi suit lentement, contrai'nt et foreé, avec quinze jours (le retard. L'attafjuc a Heu, le lloi absent, comme s'il protestait. Elle échoue; Jeanne, blessée, veut persévérer. On remmène de force. Le lendemain, elle veut recommencer l'attaque ; on fait rompre un pont qui pouvait la ramener vers Paris, et Cbarles VII abandonne Saint-Denis et défde avec toute Tarmée vers la Loire. L'hiver se passe sans qu'on lui laisse rien tenter, que des choses insignifiantes, où elle échoue, faute de moyens suffisants. Le printemps venu, on ne lui parle pas de reprendre la campagne. C'est elle qui, sans demander le congé du Roi, s'évade de cette cour oisive. Un mois après, elle est prise; l'archevêque de Reims écrit au peuple de cette ville qu'elle Ta bien mérité ; puis la cour se tait sur elle et la laisse traîner de prison en prison, mettre à la chaîne, juger, condamner et brûler, sans dire un mot, sans faire un mouvement; Charles VII et tous les siens semblent souhaiter seulement qu'on n'en parle plus, qu'on l'oublie. Et c'est tellement un mot d'ordre de ne plus nommer Jeanne d'Arc, pas plus que si elle n'eût jamais existé, qu'aux Etats de Dlois, ti'ois ans après sa mort (i 434)» dans un mémoire officiel, où l'on retrace, en rendant grâces à Dieu, les succès obtenus par les armées royales depuis la levée du siège d'Orléans, le nom de Jeanne n'est même pas prononcé.
Prévoyait-elle déjà cette ingratitude des hommes, lorsque, même au milieu de sa voie triomphale, elle se montrait souvent si triste (mais non jamais dé-
couragôe) ? Pouvail-elle ne pas sentir les hésitations (lu Roi au commencement du voyage de Reims? Il ne souilVait pas que la Reine l'y suivît; il la renvoyait au delà de la Loire, en sûreté ; il n'osait la fier à Jeanne d'Arc, à sa petite armée de sept à huit mille hommes*. C'était peu pour traverser quatrevingts lieues de pays presque entièrement occupé par Tennemi. L'entreprise eût même été imprudente si les rapides succès des deux derniers mois n'eussent jeté un grand trouble parmi les Anglais, et en même temps réveillé l'ardeur et les espérances du parti royaliste dans beaucoup de villes que leurs garnisons tenaient en respect, mais qui n'étaient devenues anglaises que de nom. Les Français eux-mêmes savaient-ils toutce que leur cause avait gagné dans les esprits depuis deux mois ? On en peut douter à voir que l'armée de Charles VII n'osa traverser Auxerre, qui était aux Bourguignons, et qui tint ses portes fermées, tout en ravitaillant l'armée h prix d'argent. Le 5 juillet, on fut devant Troyes, qu'occupait une garnison moitié anglaise, moitié bourguignonne. La veille, Jeanne avait envoyé aux « bourgeois et habitants » la lettre suivante, dont ils commencèrent par se moquer; l'événement prouva, dès le lendemain, qu'il n'était plus permis de railler la Pucelle :
Jésus, Maria. — Très chers et bons amis, seigneurs, bourgeois et habitants de la ville de Troyes, Jeanne la Pucelle vous mande et fait savoir, de par le Roi du Ciel,
1. D'autres témoignages portent l'armée à douze mille hommes. ]Mais on n'avait ni argent ni approvisionnements.
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son droiturier et souverain seigneur..., que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France, qui sera bien bref [bientôt) à Reims et à Paris, qui qui vienne contre; et en ses bonnes villes du saint royaume, à l'aide de Dieu ; en toutes les villes (jui doivent être du saint royaume; et y ferons bonne paix ferme, qui qui vienne contre. A Dieu vous commande.
Les « bourgeois et liabitants » ne répondirent rien et se tinrent muets et défiants, derrière leurs fortes murailles. Un moine cordelier', frère Richard, très célèbre prédicateur, avait quitté Paris récemment, éloigné par les Anglais, que sa popularité bruyante inquiétait. Il se trouvait àTroyes et voulut connaître Jeanne. On en parlait autour de lui comme d'une sorcière. Il vint au camp royal, et Jeanne le vit s'approcher d'elle d'un pas défiant, en faisant de grands signes de croix et en jetant de l'eau bénite : « Mais approchez donc hardiment, lui cria-t-elle; je ne m'envolerai pas. » Il revint émerveillé d'elle; mais toute son éloquence ne décida pas les gens deTroyes à ouvrir leurs portes au Roi et à la Pucelle.
Les Français n'avaient ni approvisionnements pour durer devant la ville, ni matériel de siège pour essayer de la prendre. On était fort embarrassé, et déjà le Conseil du Roi parlait de rebrousser chemin. Jeanne d'Arc obtint, en suppliant, qu'on lui fît grâce de deux jours ; elle promit qu'avant ce terme la place serait rendue.
I. Selon d'autres témoignages, frère Richard était augiistiu.
Elle le fut en cfTct par un coiip (riicurcuse audace, dont Jeanne eut seule tout riioinieur. Sans moyens sérieux d'attaque, elle donna ordre de préparer l'assaut. Son étendard en main, elle marcha la première vers le fossé; des milliers d'hommes la suivirent confusément, mais remplis d'ardeur. Elle leur commanda de faire des fascines pour combler les fossés; on travailla tout ce jour et la nuit suivante. Le lendemain matin, elle fit lancer les premières fascines en criant : « A l'assaut ! » Mais aussitôt l'évêque et les bourgeois offrirent de capituler. La garnison sortit par une porte; le Roi entra par l'autre, le dimanche lo juillet.
Jamais Jeanne d'Arc n'avait encore montré plus de bon sens dans sa témérité apparente. Elle seule avait compris, dans l'armée royale, que sa force n'était pas seulement dans l'épée, ni dans les flèches, ni dans les machines de siège ; mais qu'elle était avant tout une force morale; que le signe de Dieu était sur son Iront ; et que presque sans ressources matérielles, mais aidée de ce prestige sacré, elle pouvait faire des choses que les habiles et les sages, réduits aux moyens ordinaires, n'osaient même pas concevoir. 11 est certain que Troyes fut pris parce qu'elle feignit de l'attaquer; mais l'heureux succès de cette feinte témoigne également de sa foi en Dieu et dans sa mission, et d'un sentiment juste du moment et des circonstances.
La soumission de Troyes entraîna celle de Châlons-sur-Marne ; celle de Châlons détei^mina celle
de Reims. Quoique la ville, officiellement, fût soumise au roi anglais, la grande majorité ties habitants faisait des vœux pour Charles VII; libres de garnisons étrangères et d'ailleurs entraînés et couverts par l'exemple de Troyes et celui de Chfdons, malgré les lettres, les objurgations, les promesses des Anglais et des Bourguignons, quand le i() juillet, les notables de Reims apprirent que le roi de France était à quatre lieues de leur ville, ils envoyèrent une députation pour le supplier d'entrer. Il entra le même jour; et le lendemain, le dimanche in juillet 1429, Charles VII fut sacré solennellement dans sa cathédrale de Reims, par la main de l'archevêque de Reims. Les six pairs laïques et trois des pairs ecclésiastiques manquaient à la cérémonie, où tous devaient avoir leurs fonctions ; d'autres suppléèrent les absents ; et pour avoir été rapidement préparée et exécutée, la cérémonie du sacre de Charles VII n'en est pas moins demeurée fameuse entre toutes celles du même genre que la France a vu célébrer. C'est qu'on y voit toujours Jeanne d'Arc debout, aux côtés du Roi, son étendard en main « car ayant été à la peine, il était juste qu'il fût à l'honneur » . Et l'évocation de cette scène efface toutes les splendeurs de tant d'autres sacres royaux où la France prodigua ses richesses '.
I. Au reste, la cérémonie ne fut pas sans éclat. Trois gentilshommes angevins, témoins du sacre, la décrivaient ainsi dans une lettre adressée à la reine de France, et à la reine de Sicile, sa mère. « Et a été moult belle chose à
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« Quanti laPucelle vit (|ue le Roi et ait sacré etcouronné, elle s'ag^onouilla, présents tous les sei^^neurs, devant lui, et, en l'embrassant par les jambes, lui dit, en pleurant à chaudes larmes : « Gentil Roi, or est « exécuté le plaisirde Dieu, (pii voulait que je fisse « lever le siège d'Orléans, et vous amenasse en cette « cité de Reims recevoir votre digne sacre, en monte trant que vous êtes vrai Roi, et celui auquel le « royaume de France doit appartenir ». Et moult faisait grand'pitié à tous ceux qui la regardaient'. »
Ce récit ne dit pas que Jeanne, au soir du sacre, ait demandé au Roi de la renvoyer cbez elle et dévoir le beau mystère, car il a été aussi soleuuel, et (le roi) a trouvé toutes choses appoiutées aussi bien et si conveuablement (tant comme habits royaux et choses à ce nécessaires), comme s'il l'eût mandé un an devant; et j a eu tant de gens que c'est chose infinie à écrire, et aussi la grand'joie
que chacun y avait Et durant ledit mystère, la Pucelle
s'est toujours tenue joignant du Roi, tenant son étendard à la main. Et était moult belle chose de voir les belles manières que faisait le Roi et aussi la Pucelle.... Et à l'heure que le Roi fut sacré, et aussi quand l'on lui assit la couronne sur la tète, tout homme cria ; Noell et tromjiilles sonnèrent en telle manière qu'il semblait que les voûtes de l'église dussent fendre. » Parmi les assistants, il ne faut pas oublier le père de Jeanne, Jacques d'Arc, dont la présence à Reims le jour du sacre et les jours suivants est attestée par les comptes de la ville. Mais nous ne savons rien de la rencontre du père et de la fille après celte séparation de six mois qui avait amené de si grandes choses. Peut-on douter toutefois que si Jacques d'Arc vint de Domremy à Reims, au-devant de Jeanne, c'est qu'il lui avait pardonné, c'est qu'il était fier d'une telle fille.
I. Journal du Sieste — et Chronique de la Pucelle (dans ce dernier texte, il n'est pas fait mention d'Orléans).
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clarc sa mission remplie '. Sur ce point fort délicat, les témoignages semblent se contredire, et les historiens ne sont pas d'accord. Rien n'est plus intéressant (jue la déposition très complète de Dunois an procès de réliabilitation : il raconte que, peu de jours après le sacre, passant avec le lloi par Crépy-en-Valois (le lo août 1429), le peuple vint en foule au-devant du cortège criant : « Noël ». Jeanne qui chevaucliait entre rarclicvèque de Reims et Dunois, leur dit : » Voici un bon peuple; et je n'ai jamais vu se rejouir si bien de l'arrivée d'un si noble roi. Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, à la fin de mes jours, pour être inhumée en ce pays ! » L'archevêque lui dit : « O Jeanne, en quel lieu espérez-vous de mourir ? — Où il plaira h Dieu; car je ne suis, pas plus que vous-même, sûre ni du temps ni du lieu. Plût à Dieu mon créateur que je me retirasse maintenant, déposant les armes , pour aller servir mon père et ma mère, et garder leurs brebis avec ma sœur et mes frères, qui tous auraient grand'joie de me revoir. »
Ce récit tend h laisser croire que Jeanne d'Arc croyait sa mission terminée au sacre. Mais il contredit d'autres témoi<jna£res non moins considérablés. Il semble que Jeanne elle-même ait varié dans la façon dont elle expliquait sa mission; tantôt la
I. Il serait intéressant de savoir, mais nous ignorons tout à fait si Jacques d'Arc, ])ère de Jeanne, présenta lleims le jour du sacre, exhorta sa fille à rester auprès du Roi, ou à revenir chez ses parents.
faisant si étendue, qu'elle annonçait des projets de croisade et de délivrance du Saint Sépulcre; tantôt la réduisant à quatre points, dont deux étaient déjii chose accomplie : la délivrance d'Orléans; le sacre du Roi; la reprise de Paris; la liberté rendue au duc d'Orléans que l'Angleterre tenait prisonnier depuis quatorze ans et qu'elle devait garder onze ans encore*. Tantôt même comme au jour où elle répondait ainsi à l'archevêque de Reims, Jeanne semblait croire sa mission terminée après la délivrance d'Orléans, après le Roi sacré et couronnée
Un témoignage curieux de Dunois, dans sa déposition au procès de réhabilitation, nous permet vraisemblablement de concilier les divergences des autres récits : « Quand elle parlait en façon de jeu, dit-il (Jocose), elle annonçait des exploits qui tous n'ont pas été réalisés. Quand elle parlait sérieusement de sa mission, elle la bornait à faire lever le siège d'Orléans et sacrer le Roi. »
Et certainement, si l'on fait toutes réserves sur les intentions de la Providence, lesquelles nous sont inconnues, et sur les ordres que Jeanne a reçus, et bien ou mal interprétés ; si l'on juge des choses selon les vues (souvent trop courtes, je l'avoue) de