‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 28 sur 65 · I. Témoignage de Marguerite La Touroulde · texte numérisé non relu

I. Témoignage de Marguerite La Touroulde

a. Elle ne dit ni qu'il était mort ni qu'il ne l'était pas;

PARIS KT COMPIKGNE. 85

Elle avait traiilaiit plus liiison dose défciulre ainsi contre les excès imprudents de la faveur populaire, que les intrigants et les fous se pressaient autour irellc, essayant de la compromettre, et d'attacher leur cliiaièrc on leur feinte à sa cause sacrée. Sans parler du très bruyant frère Richard qui, depuis Troyes, s'acharnait à la suivre, de fausses prophétesses se présentaient à elle, et tâchaient de mêler leurs folies à sa mission. Une femme de la Rochelle, nommée Catherine, prétendait qu'une dame blanche lui apparaissait et lui révélait l'emplacementdes trésors cachés, pour les faire livrer èi laPucelle. Frère Richard voulait ;i toute force qu'on récoulàt. Jeanne lui dit de retourner vers son mari, pour soigner le ménage et les enfants. La visionnaire insista si bien qu'il fallut que Jeanne veillât deux nuits avec elle, attendant la dame blanche qui ne vint pas. Elle renvoya cette folle, mais elle en fut blâmée.

Vers le milieu d'avril (Pâques tombait, cette annéelà, le i6 avril) Jeanne d'Arc reprit la campagne. Melun venait de se donner au roi de France. Elle s'y rendit, et là ses « voix » lui annoncèrent, pour la première fois, qu'elle serait prise « avant la Saint- Jean » ; triste prédiction qui lui fut renouvelée, depuis, presque tous les jours. IMais comme ni le lieu, ni l'heure ne lui étaient annoncés, elle ne perdit pas courage, et résolut de continuer la campagne. A Lagny, elle enleva un convoi de quatre cents Anglais,

elle dit qu'il ne douiiait aucun signe de vie, et avait le teint tout noir.

commandés par un gentilliomme, Franquet d'Arras, véritable brigand, souilléde meurtres etde rapines Elle le laissa juger par le bailli de Senlis, condamner et exécuter, et cette exécution lui (ut ;i tort in> putéc plus tard par ses juges comme un homicide. Quelle que lut la culpabilité de Franquet d'Arras, dont Finfamie paraît établie, Jeanne d'Arc ne peut être rendue responsable de sa condamnation, prononcée dans les formes légales.

La trêve avec les Bourguignons ayant pris fin à Pâques, Philippe le Bon tenait à s'assurer de la possession de Compiègne, qui lui semblait, avec raison, nécessaire pour consolider sa situation dans Paris, où le roi anglais l'avait établi son lieutenant. Par une ncroyable impéritie qui, de la part d'un autre que le Roi, pourrait s'appeler trahison, Charles VII avait consenti secrètement à laisser les Bouri>-uiiïnons en- Irer dans cette ville: mais les bouri^cois de Conipiègne, meilleurs royalistes que le roi lui-même, avaient tenu obstinément leurs portes closes. Les Bourguignons résolurent d'assiéger la ville et Jeanne d'Arc résolut de la défendre'. Elle y entra le 24 mai,

I. Le prestige du nom de Jeanne d'Arc était encore presque intact, et peut-être plus chez les ennemis que parmi les Français. A Londres, les soldats anglais, ;( terrifiés par les enchantements de la Pucelle », refusaient de se laisser embarquer pour la P'rance, et Glocester dut sévir contre les réfractaires (3 mai i43o). Le clironiqueur bourguigmni Chastelain dit : « Le nom de la Pucelle était si grand et si fameux que chacun la resongnait (l'appréhendait) comme une chose dont on ne savait comment juger, ni en bien ni en

au lever du soleil. Guilhuunc de Flavy en élait le capitaine, et montrait beaucoup de résolution et de fidélité. Le soir du même jour, à cinq heures, elle voulut tenter une sortie pour déloger rennenu des positions qu'il oecupaitsur la rive droite de FOise; mais, après ([uelqucs avantages, sa petite troupe (cinq cents hommes environ) l'ut repoussée par les Bourguignons beaucoup plus nombreux. Elle recula, d'abord en bon ordre, en restant h Tarrière-garde. Elle s'engagea sur la longue chaussée qui menait à la porte de la ville à travers une prairie basse et humide. Les Bourguignons enhardis par leur succès s'y jettent à sa suite et cherchent h lui couper la retraite. Amis et ennemis mêlés roulent en flots confus vers la porte; la plupart des Français l'ont déjà franchie, mais leur arrière-garde, et Jeanne parmi elle, lutte pour se frayer passage. Ceux qui sont restés dans la ville n'osent pas tirer, de peur de tuer les leurs. La mêlée se rapproche, la porte est encore ouverte. Guillaume deFlavy s'efTraie; il craint que l'ennemi n'entre pêle-mêle avec les Français dans la place ; il fait dresser le pont-levis et abaisser la herse. Jeanne élait restée dehors avec un petit nombre de braves gens résolus à périr avec elle. Une nuée de Bourguignons les entouraient en les sommant de se rendre. Un archer du bâtard de Wandonne, qui était à Jean de Luxembourg, tira violemment Jeanne par ses

mal ; mais tant avait fait ja de besognes et achevées, que ses ennemis la redoutaient; et l'adoraient ceux de sou parti. »

vêtements et la fit tomber de cheval. Elle était prisonnière, avec son frère Pierre, avec d'Aulon, fidèle jusqu'au bout, avec Poton de Xainlrailles'.

Avait-elle été trahie, livrée, vendue par Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne? Beaucoup de contemporains l'ont cru et plusieurs historiens le croient encore^. Ce Flavy fit plus tard une fin qui le rend peu recommandable. Et toutefois, qu'il ait volontairement trahi Jeannne d'Arc, rien n'est moins vraisemblable. Il faut se souvenir que le même homme tint bravement dans Compiègne jusqu'au milieu d'octobre, c'est-à-dire plus de six mois, et finit par conserver au roi de France la place commise à son honneur. Est-il probable qu'un Français,

1. Ce fidèle Jean d'Aulon ne l'avait pas quittée un jour depuis que le Roi l'avait confiée à sa garde. Il est du petit nombre de ceux qui n'ont jamais douté d'elle. Il disait au procès de réliabilitatiou « que tous les faits de Jeanne semblaient divins et miraculeux; et qu'il était impossible à une jeune pucelle de faire telles œuvres sans le vouloir et conduite de Notre-Seigneur ».

2. On a raconté souvent, sur la foi d'un livre du xvi* siècle [le Miroir des femmes vertueuses) qui fonde ce récit sur le témoignage rendu en 1498 (soixante-huit ans après l'événement) par deux vieillards presque nonagénaires, que Jeanne d'Arc, le matin du jour où elle fut prise, avait ouï la messe et communié en l'église Saint-Jacques, et dit ensuite à quelques habitants et à une troupe d'enfants rassemblés dans l'église : « Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l'on m'a vendue et trahie, et que bientôt je serai livrée à la mort. Ainsi je vous supplie de prier Dieu pour moi; car jamais plus n'aurai puissance de faire service au Roi ni au royaume de France. » Mais ce récit romanesque n'a aucune authenticité.

PAUIS ET COMPIKOXE. 89

capable de trahir Jeanne d'Arc, n'eiU pas, aussi bien, livré Compiègne avec elle? Il est bien plus vraisemblable qu'il releva le pont pour sauver la ville, sans se soucier autrement de la Pucelle, et qu'il ne comprit pas que la prise de Jeanne d'Arc était un plus grand désastre [)()ur le Roi, etun pireaiTront, qu'une ville prise. Il entendit son devoir d'une façon fausse et funeste, et, si l'on veut, honteuse ; mais il ne fut pas un traître volontaire; et Jeanne d'Arc qui, dans sa prison, n'avait qu'une pensée, celle de s'échapper pour voler au secours de Compiègne assiégée, Jeanne d'x\rc absout Flavy par cette fidélité touchante.

Ajoutons que si le crime de Flavy, conscient ou inconscient, pèse éternellement sur sa mémoire, il est juste toutefois qu'il en partage la responsabilité avec une foule de complices secrets, mais non obscurs, qui lui avaient appris à croire que le sort de la Pucelle était chose de peu d importance; par exemple avec le Roi et avec toute la cour. Jeanne d'Arc allait vivre encore un an et cinq jours; pendant ce temps, si Charles VII ou quelqu'un des siens se soucia de savoir ce qu'elle était devenue, du moins n'avons-nous pu rencontrer nulle part la moindre trace de cette sollicitude'.

Voilà donc Jeanne d'Arc vaincue et prisonnière. PSous ne prendrons pas parti entre les historiens qui

I. Voir ci-dessous le peu de valeur dos arguments contraires récemment produits.

90 LA VKXKRAliLE JKANNH D'aUG.

ont clisculc (quelquefois un peu nii^icmcnt) si l'attaque cle Paris et la défense de Conqiiè^nie étaient, ou non, de la mission de Jeanne d'Arc. Selon les uns, puisqu'elle échoua, c'est que Dieu ne l'y avait pas envoyée. Selon les autres, si elle échoua, c'est par la faute des hommes et Dieu n'avait promis la victoire qu'à condition qu'elle fût méritée. La question nous paraît oiseuse. Nous avouons ne pas connaître exactement les limites de la mission donnée h Jeanne d'Arc. Mais il nous semble que le triomphe d'Orléans, le triomphe de Reims, l'échec devant Paris et le désastre de Compiègne peuvent être également de cette mission. La défaite ne diminue pas Jeanne d'Arc ; la prison ne la désavoue point, mais le malheur va consacrer sa vertu et sa sainteté; le supplice infâme y mettra le sceau. N'écoutons pas ceux que l'infortune scandalise. Il faudrait pourtant se souvenir que la plupart des saints ont fini leur vie mortelle par le martyre, non par l'apothéose,

Page 1