LA PRISON
subir. Cet abandon ne s'explique pas suffisamment par la faiblesse ou par la lâcheté de la cour; il faut en voir et en dire la véritable cause, qui fut une ingratitude calculée.
Si les Anglais rougissaient d'avoir été vaincus par une femme, les Français, ou du moins les courtisans et plusieurs d'entre les capitaines, rougissaient d'avoir été sauvés par une femme. Ils croyaient l'heure venue de montrer au monde qu'ils n'avaient plus besoin d'elle; que dis-je? qu'ils n'en avaient jamais eu besoin. Les merveilles de sa venue et de ses victoires commençaient à peser à beaucoup d'ingrats et aussi à beaucoup de faibles. Car, à force de l'entendre appeler sorcière par les
Rouen par les Anglais, qui l'avaient achetée dix mille couronnes. Sa prison était très étroite; et deux ou trois fois les Anglais voulurent la faire brûler comme hérétique. Mais le dauphin de France les en empêcha par grandes menaces. Nonobstant cela, à la troisième fois, les Anglais aidés par certains Français, et mal conseillés par leur haine, la firent brûler à Rouen. Avant son martyre elle parut très contrite, très résignée, et bien disposée. Madame sainte Catherine vierge lui apparut et la conforta en lui disant : « Fille de Dieu, sois ferme en la foi. Tu seras en gloire au Paradis parmi les vierges. » Elle mourut pleine de contrition. Messire le dauphin de France en porta un deuil très amer, et fit dessein d'en tirer une terrible vengeance sur les Anglais et les femmes d'Angleterre. »
Au lecteur de juger si celte relation vénitienne suffît à défendre la mémoire de Charles VII en l'absence de toute autre trace d'une intervention quelconque. Il nous importe peu « ce qu'on a dit » à Venise ou ailleurs ; nous voudrions connaître « ce qu'il a fait ». Et il n'a rien fait.
ennemis battus, plusieurs se prenaient à craindre qu'il n'y eût, en efiet, quelque sortilège mêlé à sa puissance; et, par mauvaise honte, ils jugeaient prudent de se dégager d'une alliance devenue suspecte. Le peuple, dont elle savait gagner le cœur, la ioule des simples, des soldats et des paysans lui fût demeurée fidèle, et, peut-être, eût pesé sur les grands pour qu'ils essayassent de la sauver; mais ses chefs eurent soin de l'aveugler, et lui prêchèrent l'ingratitude, non seulement en lui en donnant l'exemple, mais en osant, pour se justifier, faire de Dieu leur complice.
Ils annoncèrent, avec éclat, que Jeanne avait cessé d'être l'instrument choisi de Dieu pour sauver la France; un autre allait la remplacer dans ce rôle, et serait plus agréable au ciel, parce qu'il se garderait mieux de l'orgueil. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et chancelier de France, annonça par lettre à ses ouailles la prise de la Pucelle, et les invita, en même temps, à ne pas trop s'en affliger. Dieu la punissait justement : « Elle ne voulait croire personne, mais faisait tout à son plaisir. » D'ailleurs elle était déjà remplacée : « Il était venu vers le Roi, un jeune pastour, gardeur de brebis des montagnes du Gévaudan, en l'évêché de INIende, lequel disait, ne plus ne moins qu'avait fait Jeanne la Pucelle : qu'il avait commandement de Dieu d'aller avec les gens du Roi; et que, sans faute, les Anglais et les Bourguignons seraient déconfits.... Dieu avait