‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 65 · Première audience, 21 février ijji · texte numérisé non relu

Première audience, 21 février ijji

2. « Meniez-vous les bêtes aux champs? — Non, depuis que j'eus grandi et que j'avais l'âge de raison. Je ne me souviens plus si je les ai gardées dans mon enfance. » (Troisième audience, Quiclicrat, Procès, etc., t. I, p. 66.)

autant que pieuse, elle aimait tendrement les pauvres et faisait le plus (ju'elle pouvait crauniùues. Il arriva plusieurs lois([u'elle niittlans son lit des misérables sans asile et passât la nuit dans l'âtre de la cheminée. Dès douze ans, elle cessa de prendre part aux jeux des jeunes gens et des jeunes filles de son âge; on ne la vit plus danser sous « l'Arbre des Fées ». Elle v suivait encore la troupe joyeuse, mais se tenait un peu à l'écart, non pas morose, mais pensive.

Cet « Arl)re des Fées » joue un grand rôle au procès et les juges perfides auraient bien voulu rattacher les victoires de Jeanne à cette source suspecte ou diabolique. Mais ils n'y purent parvenir; et c'est merveille de voir comme, en son ignorance, on ne trouve pas la moindre trace de superstition. « N'y avait-il pas un arl)re auprès de votre maison ? — Assez près de Domremy, il y a un arbre appelé l'arbre des Dames ou l'arbre des Fées ; et j'ai entendu dire que les fiévreux boivent de cette eau pour se guérir. J'en ai même vu boire; mais guérissent-ils, je n'en sais rien. On dit aussi que les malades, quand ils peuvent se lever, vont se promener près de cet arbre. J'y allais aussi quelquefois avec les autres filles et faisais des couronnes pour l'image de la Bienheureuse Vierge Marie de Domremy. Et plusieurs fois j'ai entendu des anciens qui n'étaient pas de ma famille dire que les Fées hantaient cet endroit. Une femme nommée Jeanne, qui fut ma marraine, mariée au maire Aubery, disait même avoir vu les Fées;

je ne sais si c'était vrai ou non. Mais moi je ne les ai jamais vues. J'ai voies jeunes filles suspendre les couronnes aux brandies de l'arbre; moi-même, j'en ai suspendu. Quand j'ai su que je devais venir en France, j'ai pris peu de part, et le moins possible, aux jeux et aux promenades. Je ne sais si depuis l'âge de raison, j'ai dansé auprès de cet arbre. J'ai bien pu • y danser quelquefois avec les enfants; mais j'y ai cbantc plus souvent que dansé. Il va un bois appelé le Bois-Chesnu' qu'on voit de la porte de la maison de mon père, sis à une demi-lieue. Je n'ai jamais entendu dire que les Fées y aient fréquenté. Quand je vins trouver le Roi, quelques-uns me demandaient s'il n'y avait pas dans mon pays un bois appelé le Bois-Chesnu, parce que d'anciennes prophéties disaient qu'auprès d'un tel bois paraîtrait une jeune fille qui ferait des merveilles. ]Mais je n'y ai pas ajoute foi^ »

Heureuse dans la maison paternelle, son enfance fut seulement troublée parles calamités publiques. La guerre était partout. Près de Domremy, Vaucouleurs, resté fidèle au roi de France, était entièrement cerné par les garnisons anglo-bourguignonnes qui occupaient la Champagne. A la faveur de l'état de guerre, le brigandage florissait; et l'on ne savait pas toujours si l'on avait affaire à l'ennemi

1. Bois-Chesnii, c'est-à-dire bois de chênes; et non Bois- Chenu, c'est-à-dire blanc.

2. Troisième audience, Quicherat, Procès, etc., t. I, p. 67 et 63.

L'KNFANCE. 9

OU ;iii\ voleurs, tant ils se confoiKliiicnt. En i425, tout le bétail eommunal de Greux et de Domremv (principale richesse de ce pays oîi la terre arable est médiocre) fut enlevé par un clief de bande, nommé Henri d'Orly, qui rentraîna jusqu'à Doulevant, à vingt lieues de là, où il fut repris, heureusement, par les hommes du comte de Vaudemont. A l'ordinaire, quand Domrcmy était menacé, on se réfugiait, gens et bétail, dans une île de la Meuse, que défendait un château fort. !Mais, en juillet i4^-8, l'ennemi parut si menaçant qu'on s'enfuit plus loin, jusqu'à Neufchàteau, situé en terre lorraine, à trois lieues au sud de Domremy. Jeanne y passa quinze jours, logée chez une honnête femme, appelée La Rousse. Plus tard la méchanceté de ses ennemis travestit cette hôtesse en aubergiste, qu'on prétendit que Jeanne aurait servie pendant plusieurs mois, ou même plusieurs années. La vérité est qu'elle ne fut que quinze jours à Neufchàteau, et sans se séparer un moment de sa famille.

A cette époque (juillet 1428) elle avait seize ans et demi; et, depuis quelques semaines, elle avait révélé à un petit nombre de confidents le secret de sa mission, longtemps gardé dans son cœur. Il y avait juste trois ans que, pour la première fois, Jeanne avait entendu la « voix » mvstérieuse qui ne devait plus se taire à son oreille, pendant trois années encore, jusqu'au jour du martyre.

C'était pendant l'été de l'année lAio ; à l'heure de midi, dans le jardin de son père, une voix lui

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avait parlr, venant de la droite comme du côté de l'égalise ; et la première fois qu'elle entendit cette voix a elle eut grand peur » [inai^niini tiniorein). Interrogée au procès, sur cette première vision, elle dit que « rarement elle entendit cette voix, sans voir en même temps un grand éclat de lumière du côté d'où elle venait ». Mais elle ne donna pas tous les détails que nous trouvons dans une lettre du sénéchal de Berry, Perceval de lioulainvilliers, écrite au duc de Milan à l'époque où Jeanne d'Arc venait d'arriver h la cour. Ces détails sont-ils authentiques? Nous préférerions les connaître de la bouche de Jeanne elle-même; il se peut toutefois que le témoin, qui est respectable, les ait tenus d'elle directement. Il raconte qu'elle courait par jeu, dans la prairie avec ses petites compagnes, si légère à la course que les autres, émerveillées, crovaient la voir voler plutôt que courir. Enfin, perdant haleine, elle sarrèta « ravie et comme hors de sens » ; à ce moment elle ouït une voix inconnue qui la rappelait à la maison, où sa mère avait besoin d'elle. Elle s'éloigna de ses compagnes; mais, comme elle approchait de la maison, elle entendit de nouveau la même voix; et c'est alors sans doute qu'elle fut eflrayée, comme elle dit à ses juges. « Mais, se hâte-t-elle d'ajouter, cette voix était bonne, cette voix venait de Dieu. Quand je l'eus entendue trois fois, je connus bien que c'était la voix d'un ange. — Jeanne, que vous disait cette voix pour le salut de votre âme ? — De me bien

l'enfance. 11

conduire, cVclre assidue à réi;lise. » La voix ne lui parla pas tout d'abord d'aller en France au secours du roi Charles VII. Mais, la troisième fois qu'elle rouît, elle sut que c'était saint Micliel qui lui parlait.

Depuis quinze ans saint Michel était regardé par les sujets fidèles au roi Charles VII, comme leur plus grand protecteur céleste. L'abbavc', qui lui était consacrée « au Péril de la mer » assiégée par les Anglais, n'avait pu être prise, et ne devait pas l'être; c'est le seul point du territoire normand qui échappa au joug de l'étranger. En juin i425, les Anirlais avaient même subi un ijraud désastre naval devant l'imprenable citadelle. Cependant les soldats de l'usurpateur Henri VI occupaient Saint- Denis, avec l'oriflamme et les tombeaux de nos rois ; et, maîtres des murailles et des reliques, ils croyaient, dans leur foi grossière, avoir en même temps attaché le saint lui-même à leur cause. Aussi Cauchon demandait-il à Jeanne avec inquiétude : « Saint Denis vous a-t-il apparu ? — Non que je sache », répondit-elle. Et celle réponse dut rassurer l'allié des Anglais.

Comprenons bien dans quelles circonstances Jeanne d'Arc reçut pour la première fois la révélation de ses voix. Elle avait treize ans et demi. Jusqu'à ce temps rien ne la distinguait encore des autres enfants de son âge et de sa condition; elle paraît seulement plus douce, plus pieuse, plus ré-

:. Le mont Saint-Michel.

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fléchie que ses compagnes; moins amie des jeux, des chants, des danses; elle a plus de goût pour la prière et les longues stations dans l'église. Au reste, nulle trace chez elle, à treize ans, d'exaltation ou de mysticisme, ni religieux, ni patriotique. On a exagéré quelquefois le trouble que la guerre apporta dans ses années d'enfance. Combien de provinces eurent à souffrir de pires misères que cette m;iiche de Lorraine, relativement épargnée! Le mal s'y réduisait à des alertes non sanglantes; menaces de bandes pillardes; fuites précipitées avec le bétail qu'on leur voulait ravir. Très probablement Jeanne d'Arc, avant de faire la guerre, n'a vu couler d'autre sang français que celui des petits garçons de Domremy qui se battaient à coups de pierre avec les « Bourguignons » de JNIaxey. Ainsi les premières « voix » l'ont surprise, et comme éveillée, en pleine tranquillité de son âme adolescente, pendant l'été de i425. Ce sont les « voix » qui, peu à peu, ont créé l'état d'exaltation patriotique où nous verrons Jeanne d'Arc arriver trois ans plus tard; ce n'est pas l'exaltation qui a précédé, et, pour ainsi dire, provoqué les voix. Observons encore que les voix ne lui ont pas parlé tout d'abord de sa mission , mais longtemps se sont tenues à de pieux conseils. Puis l'âge croissant, et la raison, celte mission lui fut peu à peu révélée; d'abord elle la repousse avec angoisse; puis elle l'accepte; enfin elle l'embrasse, avec une ardeur passionnée. Toute cette marche et ce progrès des

faits doivent être retenus avec beaucoup de soin. On voit (|ue Tintcrvention mystérieuse, de quelque façon qu'on l'explique, a lentement façonné l'ànie et la volonté de Jeanne d'Arc, bien loin que ce soit Jeanne tl'Arc ^comme plusieurs semblent l'avoir cru, hors de toute preuve, et contre tous témoignages), qui, par son exaltation solitaire et personnelle, ait sollicité, provoqué, presque contraint l'intervention mystérieuse. Aussi, la première fois qu'elle ouït la voix, elle eut « grand peur », tant elle était loin de l'avoir attendue, appelée; d'avoir, pour ainsi dire, prêté loreillc et l'âme au miracle.

Saint .Michel ne lui apparaissait pas tout seul « mais bien entouré d'anges du ciel ». — « Je les ai vus, dit-elle solennellement à ses juges, des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois; et quand ils s'éloignaient de moi, je pleurais et j'aurais bien voulu qu'ils m'emmenassent avec eux*. »

Jeanne d'Arc n'a dit nulle part dune façon précise à quelle époque la voix lui révéla sa mission. Il semble que cette révélation se fit peu à peu et à diverses reprises. Il lui fut dit d'abord qu'elle irait en France, au secours du Roi. « Et l'Ange lui racontait la pitié qui était au rovaume de France. » Il lui promettait d'autres apparitions : sainte Catherine et sainte ^Marguerite viendraient la réconforter, la conduire. Et en effet ces saintes commen-

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