CHAPITRE VIII
LE PROCÈS (suite). DATSS LA PRISOX
Le.io mars, au matin, Cauclion, avec cinq assistants, se rendit au château pour interroger Jeanne dans la petite chambre qui lui servait de prison. On la pressa de questions « sur le signe qu'elle avait montré au Roi pour qu'il criit à sa mission ». Elle refusa d'abord de répondre. Harcelée, elle finit par dire : « Un ange de la part de Dieu remit le signe au Roi ». Peu à peu, pressée davantage, et ce jour, et les jours suivants, elle se laissa entraîner dans cette voie peut-être fâcheuse. Résolue obstinément (je le dis h sa gloire) âne jamais livrer le secret du Roi, elle voulut à tout prix se délivrer de l'importunité de ses juges ; elle crut avoir le droit de leur présenter un fait réel dans une forme allégorique; et finit par leur raconter son entrevue avec Charles VII, enparantles choses, beaucoup plus simples, en réalité, des couleurs les plus merveilleuses : Cl Le signe, ce fut que l'ange certifia au Roi, en lui apportant la couronne, qu'il aurait tout le royaume de France par le secours de Dieu et le labeur de
Jeanne. La couronne qu'il apporta était tror fin; elle lut remise à rarchevêque de Reims; elle est encore dans le trésor du Roi. L'ange qui l'apporta entra par la porte, avec elle, et l'accompagna sans cesse. » C'était là un récit allégorique de l'entrevue de Chinon et du sacre de Reims ; l'ange, c'était elle-même ; envoyée de Dieu, pour rapporter au Roi la couronne de France, que l'archevêque devait poser sur la tête de Charles VII à Reims. Elle inventait cette mise en scène pour se débarrasser d'une question importune, et dérouter ses juges en payant leur curiosité de ces imaginations. Mais aucun travestissement de la vérité (même le plus excusable et le plus innocent) ne convenait à cette bouche courageuse et candide. Elle soutint mal ce personnage, se contredit plusieurs fois ; ses juges bientôt connurent qu'elle s'était jouée d'eux, et lui en firent dans leur cœur un mortel grief.
A partir du 1 2 mars, le vicaire de l'Inquisiteur de France, Jean Lemaître, se joignit aux juges ; il s'était tenu à part du procès jusqu'à cette date, sous prétexte que ses pouvoirs, limités au diocèse de Rouen, ne s'étendaient pas au diocèse de Beauvais, où, fictivement, se poursuivait la cause. Ses scrupules ayant été levés par une autorisation de l'Inquisiteur général, il assista dès lors aux interrogatoires ; mais, d'après le témoignage du greffier Manchon, il apporta peu de zèle dans cette affaire, et se tint toujours à la suite dans ce procès qu'il aurait dû conduire. Le rôle de l'Inquisition demeure
obscur pour nous dans le jugement de Jeanne d'Arc. Elle était plutôt favorable à l'accusée; quand Cauclion et VVarwick menacèrent de mort les trois juges qui avaient pressé Jeanne de se soumettre à l'Eglise pour sauver sa vie*, l'Inquisiteur fit mine de vouloir se retirer. Mais sa bienveillance ou son courage n'alla pas jusqu'à sauver celle que les puissants voulaient perdre.
Les interrogatoires faits dans la prison, parmi beaucoup de redites, qui ne semblent avoir eu pour objet que d'épuiser la pauvre fille, renferment quelques réponses remarquables, par où cette âme admirable achève de se peindre : « N'avez-vous pas cru pécher en vous éloignant de votre père et de votre mère, sans leur permission? — Ils m'ont pardonné. En toutes choses, je leur ai obéi, hormis ce départ. Dieu le commandait; quand j'aurais eu cent pères et cent mères, quand j'eusse été fille de roi, je serais partie. »
Le i3 mars, elle raconte ce que ses voix viennent de lui dire : « Prends tout à gi'é. N'aie souci de ton martyre. Tu viendras à la fin au royaume de paradis. — Vous tenez-vous donc pour assurée de votre salut ? — Je crois fermement ce que mes voix me disent. — Croyez-vous donc ne pouvoir pécher mortellement? — Je n'en sais rien; je me rapporte de tout à Dieu. — Alors vous n'avez pas besoin de
I. Jean de la Fontaine, Isambard de la Pierre, et Martin Ladvenu.
confession? — On ne saurait trop purifier sa conscience. — Quand vous avez sauté à Bcaurevoir, croyez-vous n'avoir pas péché? — Je crois que j'ai péché; mais je m'en suis confessée, et j'en ai eu pardon; jamais, d'ailleurs, je ne voulus me tuer.
— N'était-ce pas un péché mortel ? — Je n'en sais rien; je m'en remets à Dieu. — Comment savezvous que ce n'est pas l'ennemi qui vient h vous en forme d'ange ? — C'est qu'il me disait: « Sois bonne « fille, Dieu t'aidera. Tu iras au secours du Roi de « France. » Et l'Ange me racontait la grande pitié qui était au royaume de France. — Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent donc les Anglais? — Elles aiment ce que Dieu aime, et haïssent ce qu'il hait. — Dieu hait-il les Anglais ? — De l'amour ou de la haine que Dieu a envers les Anglais, je ne sais rien; mais je sais bien qu'ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront. — Quand vous alliez au combat, aidiez-vous à votre étendard, ou l'étendard à vous ? — Que l'étendard vainquît, ou moi, c'était tout un à Notre-Seigneur.
— ]Mais enfin l'espoir de vaincre était-il attaché à vous ou à l'étendard ? — Il était fondé en Notre- Seigneur, et non ailleurs. — Si un autre que vous l'eût porté, eût-il été aussi heureux? — Je n'en sais rien ; je m'en remets à Dieu. — Si vous perdiez votre virginité, vos voix viendraient-elles à vous ? — Cela ne m'a pas été révélé. -^-Si vous étiez mariée, viendraient-elles encore? — Je n'en sais rien. Je m'en rapporte à Dieu. — Pourquoi votre étendard
fut-il porté au sacre, plutôt que ceux, des autres capitaines?— Il avait été à la peine ; c'était bien raison qu'il lût ù l'honneur. » Sublime réponse, en sa simplicité. Mais on remar([uera la perfidie captieuse de toutes les questions; chacune est un dilemme, et quelque choix qu'elle fasse entre les deux termes, la réponse pourra être tournée contre elle. C'est merveille comme elle déjoue ces arguties à force de candeur, de franchise et de bon sens.
Mais, au procès de réhabilitation, tous les témoins furent d'accord pour accuser la partialité de l'interrogatoire infligé à l'accusée. Questions difficiles, obscures, subtiles, présentées d'une façon perfide et embarrassante ; « les plus grands clercs, dit frère Isambard, et gens les mieux lettrés eussent eu grand'peine à y répondre. Et beaucoup dans l'assistance en murmuraient. » Jeanne s'en plaignit quelquefois, mais le plus souvent trouva moyen de bien répondre « par la simplicité » disons-nous ; — « par une ruse diabolique » disaient ses ennemis, qui étaient eux-mêmes frappés, surpris, furieux de l'àpropos de toutes ses réponses. « Ah! c'était une femme bien subtile », disait à l'enquête de réhabilitation, un de ses juges, Jean Beaupère, acharné contre elle ; à ce point que, vingt-cinq ans après le supplice, il ne semble pas moins convaincu qu'au premier jour des crimes de Jeanne d'Arc; et paraît bien se féliciter tout bas d'avoir fait œuvre pie en brûlant une telle sorcière.
On réussit mieux à la compromettre en lui posant
des questions qu'elle ne pouvait pas comprendre. On lui dit (le 1 7 mars) : « Vous en rapportez-vous de tous vos faits à la détermination de FEglise ? — Je m'en rapporte à Dieu qui m'a envoyée ; à la Bienheureuse Vierge Marie, et h tous les saints et saintes du Paradis. Dieu et l'Eglise, il me paraît que c'est la même chose. » On lui repond, en lui apprenant la distinction de l'Eglise triomphante, que composent les saints et les élus ; et de l'Eglise militante, qui est celle dont on l'invite à reconnaître la juridiction. Mais ces grands mots lui sont inconnus; c'est la première fois que son oreille les entend; elle ne les comprend pas, et, n'ayant pas compris, fait une réponse ambiguë, qu'on tournera contre elle. Ce sixième interrogatoire (17 mars) dans la prison fut le dernier; Cauchon et ses assesseurs trouvèrent probablement qu'il n'avait pas été infructueux. Le lendemain 18 mars, était le dimanche de la Passion.
Le 26 mars, jour des Rameaux, on lui offrit d'assister h la messe et de faire la communion pascale, à condition qu'elle prît l'habit de femme. Elle refusa, tout en protestant de son ardent désir de pouvoir entendre la messe et recevoir le corps de son Sauveur. « Mais, disait-elle, il n'est pas en moi (c'est-à-dire il ne m'est pas possible encore) de prendre l'habit de femme. » Son obstination sur ce point surprit ses juges, choqua beaucoup la plupart d'entre eux; et probablement ne fut comprise que d'un petit nombre. Il ne faut pas que la postérité du
moins se trompe encore aux motifs de cette opiniTiirelé. Jetée sans cIcTenseàla merci criiomnies grossiers, ses ennemis acharnés, cette pauvre fille de dix-neuf ans ressentait de mortelles terreurs, craignant pis que la mort même. Il lui semblait que sous cet habit de soldat, sa vertu courait moins de risque ; il lui semblait qu'une femme en habit d'homme n'est presque plus une femme aux yeux des hommes, et peut espérer de leur déplaire \
Les jours suivants furent employés à faire une première récapitulation du procès. Sous soixante et dix chefs, on rassembla d'abord assez désordonnément tous ses « crimes ». Les trois quarts des accusations reposaient sur des faits faux, ou dénaturés, qu'elle nia dédaigneusement en renvoyant aux réponses faites par elle au cours du procès; le reste, sur une interprétation malicieuse et perfide. Donnons-en quelques exemples. On l'enfermait dans ce dilemme (selon un procédé captieux dont l'interrogatoire offrait déjà trop d'exemples) : « ou elle ment quand elle affirme que ses révélations viennent de Dieu ; ou bien si vraiment elle le croit ainsi, pourquoi leur a-t-elle désobéi deux fois (devant Paris et à Beaurevoir) ? Elle allègue qu'elle n'a pu s'empêcher de sauter, quoique Dieu le lui défendît. Quoi donc? nie-t-elle le libre arbitre? et tombe-t-elle dans l'erreur de ceux qui disent que la liberté hu-
I. Le témoignage de Pierre Cusquel, maçon, qui l'interrogeait sur ce point, est celui qui éclairait le mieux la pensée de Jeanne d'Arc.
maine peut cire forcée ? » Voilà par quels sophismes Ton s'efforçait de perdre cette enfant ignorante, livrée sans défense aux docteurs !
Sur deux points il faut insister (le reste serait pures redites). L'un, qui est le seul où nous croyons devoir ne pas approuver le procédé de défense adopté par elle : pour mieux cacher le secret du roi, elle maintint, avec de nouveaux détails, non moins imaginaires, le récit tout merveilleux de son arrivée à Chinon ; sans doute, elle parlait par allégorie; mais pourquoi le fit-elle, puisque partout ailleurs elle répondait simplement la vérité ; pourquoi ditelle : « Je ne quittais pas l'ange; j'entrais avec lui, je marchais avec lui, etc. ; voulant dire, en fait, qu'il n'y avait pas d'autre ange qu'elle-même, qui était bien un « ange » puisqu'elle était une « envoyée » de Dieu. Mais elle voulait, au moyen de ce subterfuge, dérober à tous la connaissance du « signe » donné par elle au roi de France, et qui confirma sa mission. L'histoire connaît ce signe ou du moins le soupçonne ; mais elle mourut sans l'avoir révélé.
L'autre point est plus grave; on l'accusait d'avoir obstinément refusé de se soumettre à l'Eglise militante ; et d'avoir émis la prétention d'en appeler à Dieu directement. (]ette accusation est fausse, quoique quelques-uns des plus passionnés admirateurs de Jeanne d'Arc aient paru l'admettre pour bien fondée, et en aient fait honneur à riiéroïne. Sa mémoire repousse hautement un tel éloge.
Voici, croyons-nous la vérité. Lorsqu'on demanda à Jeanne « si elle se soumettait à TEglise militante » elle ne comprit pas ces termes, trop savants pour son ignorance; elle crut qu'on lui demandait de reconnaître à ses juges présents, c'est-à-dire à ses persécuteurs, le droit de l'envoyer h un juste supplice. Elle refusa courageusement; elle en appela à Dieu. Elle dit en face à Cauclion : « Je ne veux pas dire que je me soumets à votre jugement, parce que vous êtes mon ennemi capital. » Mais lorsque plus tard, les termes employés lui furent mieux expliqués, lorsqu'on lui dit que l'Eglise militante, c'était le Pape, et tous les évoques, et les prêtres, elle déclara nettement se soumettre à cette autorité, et en appeler à elle ; que si elle avait dit auparavant quelque chose contre la foi clu'élienne, loin de le maintenir, elle le relirait docilement, demandant « qu'on l'instruisît ». Cette soumission fut dix fois répétée ; mais les juges cherchèrent toujours à en dénaturer l'entière franchise, en maintenant quelque chose de ses premières réponses, de façon à rendre suspectes les dernières. On s'efforça très habilement de dégager les concessions qu'il lui était impossible de faire sans se condamner ellemême; c'est toujours l'odieux dilemme où l'on veut l'étrangler. On l'amène à dire « qu'elle se soumet pleinement, mais qu'elle ne peut révoquer la vérité des visions et apparitions qu'elle a eues, et que Dieu lui a envoyées. — Mais si l'Eglise militante la sommait de les révoquer? — Elle ne le pourrait faire
(interrogatoire du 3i mars). « Vous soumettezvous, oui ou non, au Pape, aux cardinaux, archevêques et évoques? — Oui, mais Notre- Seigneur premier serçi. » Certes, il y a dans cette réponse un accent de fière indépendance; non pas telle toutefois que nul (ennemi ou admirateur) puisse dire que cette réponse la met hors de rÉglisc. Durant les mêmes interrogatoires, elle disait : « Si j'ai fait ou dit chose, sans le vouloir, que les clercs déclarent contre la foi chrétienne, je ne veux pas le soutenir, et je le désavoue ». Le ly mars on lui avait demandé ; « Vous soumettez-vous au Pape? » Elle répondit: « Menez-moi vers lui; je dirai devant lui tout ce que je devrai dire ».
Frère Isambard de la Pierre, moine dominicain, l'un des juges (et qui assista Jeanne au supplice avec Martin Ladvenu) déposa au procès de réhabilitation qu'il Favait exhortée à se soumettre au Pape. Elle dit qu'elle le faisait volontiers. — A se soumettre au concile de Bàle. — Elle demanda ce que c'était. Apprenant qu'il s'y trouvait gens de son parti autant que du parti anglais, elle dit : « Je m'y soumets ». Cauchon furieux cria à Isambard : « Taisez-vous, de par le diable ! » Et il défendit de mentionner la réponse. Les Anglais menacèrent Isambard de le jeter à la Seine. Jeanne se plaignit à Cauchon. « Vous faites écrire, dit-elle, tout ce qui est contre moi; vous refusez d'écrire ce qui est pour moi. »
Une certaine obscurité planera toujours sur ce point du piocès. Il semble que les juges, en afFec-
tant d'exiger une soumission pure et simple, craignaient de l'obtenir, et travaillaient peut-être à l'empèelicr. Au procès de réliabilitalion, les deux notaires greffiers, Manchon et Boisguillaume, affirmèrent séparément que Loiseleur, un des juges, et d'Estivet, promoteur de la cause, d'accord avec Cauchon, se glissaient la nuit dans la prison, et feignant d'être favorables à Jeanne, lui conseillaient de ne pas se soumettre à l'Eglise; car cette soumission serait sa perte, entraînerait sa condamnation. D'autres ont raconté* que Loiseleur, déguisant sa personne et sa qualité, se faisait amener à elle comme un Français du parti de Charles VII, retenu prisonnier dans le ahâteau; et qu'il lui donnait, à titre d'ami, et de compagnon d'infortune, les mêmes perfides conseils. Guillaume Manchon prétend même que Loiseleur la confessa, et trahit contre elle, ensuite, le secret de la confession. Mais on ne trouve pas trace de cela dans les documents authentiques. Enfin, un témoin, Pierre CusqueP prétendit savoir que Loiseleur se cachant à la porte de la prison, dissimulait sa voix, et feignait de parlera la prisonnière au nom de sainte Catherine. Il nous déplaît de croire que Jeanne ait pu se laisser prendre à tous ces stratagèmes plus ou moins grossiers; et, sans nier tout à fait qu'il puisse y avoir quelque chose de vrai dans ces récits (quoique fort peu d'accord entre eux) nous estimons qu'on en
I. Témoignage de Jean Massieu, curé à Rouen, huissier au procès.
a. Simple maçon, peut-être un peu crédule.
a beaucoup exagéré rimporlance. La résistance de Jeanne était fondée sur des scrupules très nobles et tout personnels. Elle voulait bien se soumettre; mais non livrer Thonneur de sa bonne foi. C'est tout ce qu'il lui restait dans cet abîme de misères.
Le lendemain du jour de Pâques (2 avril), on commença de résumer en ilouze articles l'énorme fatras de griefs et d'accusations confusément extraits du procès. Le premier travail s'étalait en soixante-dix paragraphes; c'était un long tissu de mensonges et de récits controuvés, également désavoué par Jeanne et par tous les témoignages. Les douze articles furent plus habilement rédigés, et formèi^ent un réquisitoire bien plus dangereux. Le ton en est relativement modéré; les récriminations emportées y sont rares. Les faits, assez habilement groupés, sont censés parler d'eux-mêmes ; et on s'arrange, avec assez d'adresse, pour les faire parler en eflet, sans altérer trop sensiblement la vérité.
Vingt-deux commissaires, docteurs ou licenciés, prirent part h ce travail, dont la conclusion fut de déclarer les (c visions, voix, révélations et apparitions » de Jeanne « fictives ou diaboliques » ; elle-même : scandaleuse, schismatique, et suspecte d'hérésie, pour y avoir cru obstinément sans consulter personne.
Ensuite les vingt-deux commissaires opinèrent sur la peine. La majorité condamna Jeanne d'Arc, si elle n'abjurait pas, à être livrée au bras séculier; et si elle abjurait, à garder prison perpétuelle en puni-
LE PROCÈS. — DANS LA PRISON. Ul
lion de ses péchés. Trois commissaires s'abstinrent; deux autres voulaient renvoyer l'afTairc, l'un ii Paris ; l'autre, à llomc. Ce dernier, Raoul Sauva^^c, baclielicr en théologie, est le seul de ses juges qui ait eu assez de clairvoyance, ou de charité, ou de courage, pour énoncer le véritable motif de l'obstination de Jeanne à garder l'habit d'homme'.
Le mercredi 18 avril, Jeanne épuisée par les mauvais traitements, par les fers, par les menaces, par la fatigue et l'angoisse de cet interminable procès, gisait malade en sa prison. Huit juges, dontCauchon, vinrent l'y trouver, pour accomplir la formalité de V exhortation charitable. Avant de passer outre, on avertissait l'accusée : si elle s'obstine « en son sens » elle périra; si elle revient, on la traitera avec douceur. On ne lui disait pas que cette « douceur » ne lui épargnerait rien, hors le supplice. Jeanne ce jour-là, croyait toucher h sa fin. Elle répondit en remerciant les juges des choses qu'on lui disait pour son salut; mais elle ajoutait : « Il me semble que je suis en grand péril de mort, vu la maladie où je me trouve. S'il est ainsi, que Dieu veuille faire de moi ce qu'il lui plaira, je vous requiers pour avoir confession et le sacrement de l'Eucharistie, avec la sépulture en terre sainte. » Ce langage ne toucha pas ses juges. Ils la pressèrent de se soumettre. Autrement tout ce qu'on lui pourrait accorder, c'est le
I . Il la condamna sur ce point, en ajoutant : « ISisi lioc faceret ad prseservat'ionem violentiœ inferendse propter virgini' tatem servandam. »
142 lA VÉNÉRABLE JEANNE D'ARG.
sacrement de pénitence. Elle répondit : a Si le corps meurt en prison, j'espère que vous me ferez déposer en terre sainte. Si vous ne m'y faites pas mettre, je m'en remets à Dieu. — Voulez-vous, oui ou non, vous soumettre, vous et vos faits, h l'Eglise militante?— Quoi qu'il doive m'en arriver, je ne ferai, ni ne dirai autre chose que ce que j'ai dit déjà au procès. » On lui allégua l'Ecriture; on la menaça de l'abandonner « comme une sarrasine ». Elle répondit : « Je suis bonne chrétienne, bien baptisée; et mourrai comme bonne chrétienne. » On lui dit encore : « Voulez-vous qu'on ordonne une belle et notable procession pour vous ramener en meilleur état? » Elle répondit : « Certes, je veux très bien que l'Eglise et tous les chrétiens prient pour moi. » Cette discussion pénible n'a pas toujours été bien comprise des historiens. Elle repose évidemment sur un malentendu entre Jeanne et ses juges; mais c'était à ceux-ci (si tous eussent été de bonne foi) de chercher à l'éclaircir. Au contraire, ils semblaient l'embrouiller à dessein. Il est bien sûr que des théologiens ne pouvaient pas reprocher à Jeanne d'avoir eu des visions. L'histoire des saints est toute remplie de faits analogues à ceux dont elle témoignait. Ils lui reprochaient de se refuser à faire l'Eglise juge du vrai caractère des visions qu'elle disait qu'elle avait eues. Or Jeanne ne s'y refusait nullement, ne pouvait même pas s'y refuser; car quel droit pouvaitelle prétendre sur l'Eglise ? Elle refusait seulement de désavouer sa propre foi dans le caractère divin de
sa mission; c'était là un pur fait qu'elle ne pouvait pas retirer. Si je voyais deux soleils au ciel, je consentirais sans cloute, sur la foi de tout le genre humain, à croire que mes yeux me trompent, et qu'il n'y en a qu'un; mais je ne pourrais pas, toutefois, dire que je n'en vois qu'un, puisque j'en verrais deux.
Les Anglais, ses geôliers, ne laissèrent pas Jeanne sans soins; ils la firent visiter par un médecin, Guillaume de la Chambre. Mais cette charité n'était pas désintéressée. D'après le témoignage de ce médecin, Warvvick lui dit : « Tâchez de la guérir; car le Roi, à aucun prix, ne veut qu'elle meure de mort naturelle; il l'a achetée assez cher; il ne veut pas qu'elle meure autrement que par justice et brûlée. »
Deux semaines plus tard, le 2 mai, on fit Vadmonitioii publique qui devait succéder à V exhoi-tation charitable faite dans la prison. \j^ admonition publique se,fitau tribunal, devant Cauchon assisté de soixantetrois juges, et devant une nombreuse assistance. Cauchon fit d'abord un résumé de toute l'affaire. Puis Jean de Châtillon, archidiacre d'Evreux, commença V admonition : a Lisez votre livre, lui dit Jeanne; je vous répondrai. Je m'attends à Dieu mon créateur, de toutes choses; je l'aime de tout mon cœur ».
'V admonition est fort longue, sans présenter aucun fait ni reproche nouveau. Elle se résumait par les mêmes promesses d'indulgence, en cas de soumission; par les mêmes menaces, en cas de résistance.
Jeiuinc répondit : « Je crois en l'Église militante, mais quanta mes faits et dits, je me rapporte à Dieu qui me les a ordonnés. — Prenez garde, répliquèrent les juges, ceci est hérétique ; et si nous vous déclarons hérétique, d'autres juges vous condamneront au feu — Si je voyais le feu, je dirais tout ce que je vous dis, et je ne ferais pas autre chose (en marge, on a écrit : superba responsio, qu'il ne faut pas traduire ^ar superbe réponse, mais ^ar réponse orgueilleuse). — Si le Pape et le Concile général étaient ici, vous soumettriez-vous à eux? — Je ne dirai rien de plus. — Voulez-vous vous soumettre au Pape? — Menez-moi devant lui; je vous répondrai. — Soumettez-vous à l'Église, sous peine d'être abandonnée par l'Église. Que si l'Église vous abandonnait, vous seriez en grand péril de corps et d'âme et pourriez encourir les peines du feu éternel, quant h l'âme; et du feu temporel, quant au corps. — Vous ne ferez pas contre moi ce que vous dites, sans qu'il vous arrive malheur, et au corps et à l'âme. »
Le 9 mai, les bourreaux présents, on la menaça de la torture : « En vérité, dit-elle, si vous donniez ordre qu'on me tirât tous les membres et qu'on fît partir l'âme du corps, je ne vous dirais pas autre chose. Ou si je vous disais autre chose, je dirai toujours ensuite que vous me l'auriez fait dire par force. » Les juges tinrent consultation (le 12 mai) sur l'application de la torture : trois seulement votèrent/;o«/- (Albert Morel, Thomas de Courcelles et Nicolas Loiseleur, qui semble avoir été le plus en-
LE PROCllS. — DANS LA PRISON. 145
ragé contre l'accusée). Les autres, au nombre de quatorze, votèrent contre; et déclarèrent la torture inutile. Un d'eux, Raoul Rousset, prononça ce jugement curieux : « C'est un procès bien fait; la torture le gâterait. »
Mais Cauchon voulut que ce procès « bien fait » fût tout à fait « irréprochable* ». Il envoya toutes les pièces à l'Université de Paris, en sollicitant son adhésion. Cauchon ne risquait pas de trouver là des contrôleurs trop scrupuleux de son œuvre. L'Université de Paris était entièrement soumise à l'inlluence anglaise et les ennemis du roi Henri étaient les siens. On loua tout dans la conduite de l'afFaire, jusqu'à a l'élégance » de l'exposé qu'en fit Jean Beaupère au nom des juges de Rouen. Il y eut deux délibérations distinctes : l'une delà faculté de théologie; l'autre de la faculté de décret (ou de droite Toutes deux aboutirent à une condamnation formelle de l'accusée, même avec de pires outrages que
I. Il est fort loin de Têtre au regard d'un examen attentif. Nous ne parlons pas de justice, mais seulement de légalité. Cauchon envoya les douze articles aux docteurs de Paris sans qu'on les ait soumis à l'accusée. Cauchon n'y inséra pas toutes les corrections et restrictions demandées par les juges. Au procès de réhabilitation, on releva encore une foule d'irrégularités dans le procès de condamnation : mais celle-là est peut-être la plus flagrante; elle a permis aux défenseurs de l'Université de soutenir (avec un peu d'exagération, selon nous) que ce grand corps avait été indignement trompé par Cauchon. Qu'on avoue du moins, qu'il se laissa tromper très aisément, par une complicité tacite, mais évidente.
JEANNE d'arc 9
ceux dont les juges de Rouen Tavaient chargée. Au reste ce jugement porté par l'Université de Paris, hors de la présence de l'accusée, sans interrogatoire et sans enquêtes, sur les seules pièces apportées de Rouen, toutes hostiles à Jeanne d'Are, perfidement rédigées et groupées pour lui nuire, est sans valeur; et le plus grave reproche qu'on pourrait adresser aux docteurs qui le rendirent, c'est encore d'avoir accepté ce rôle dans des conditions aussi partiales'. Dès qu'on reçut à Rouen l'approbation de Paris, on procéda à la délibération définitive. Quarantedeux docteurs déclarèrent : Si la Pucelle ne se sou-
I. L'Université de Paris en 1429 est entièrement dévouée au parti anglo-bourguignon. Elle a approuvé le traité de Troyes, et elle y reste fidèle. Les dissidents ont dû fuir depuis 1418; ils sont en petit nombre autour de Charles VII, ou, comme Gerson, dans la retraite. D'ailleurs les dispositions de l'Université à l'endroit du concile de Bàle n'ont rien à voir avec la condamnation de Jeanne d'Arc. Le clergé français rallié à Henri VI et le clergé français rallié à Charles VII pr/)fessaient les mêmes doctrines sur les pouvoirs du pape et sur ceux du concile. Il faut se souvenir anssi que le concile de Bâle ne fut constitué qu'en juillet i43l (deux mois après le supplice de Jeanne); qu'il n'ouvrit ses sessions que le i4 décembre; et qu'il ne devint schismatique qu'après que l'assemblée eut été transférée de Bàle à Ferrare. A cette époque l'Université de Paris était pleinement réconciliée avec Charles VII. Jusqu'en i43i et au delà les papes (Martin V, Eugène IV), ont loué maintes fois la parfaite orthodoxie de l'Université de Paris. Eugène IV en transférant Cauchon à Lisieux (29 janvier i432) témoigne hautement de son orthodoxie. Sur tous ces faits voy. le P Denifle et Châtelain, Mémoires de la société d'histoire de Paris, t. XXIV (1897). Jeanne d'Arc et VUniversité de Paris.
met, t'Ilc doit «''Ire tléclarée hérétique, et abaiulonnéc au bras séculier. Cinq seulement, sans oser parler d'acquittement, essayèrent de sauver raccusée en demandant qu'on procédât à un complément d'information.
Le mercredi 23 mai, Jeanne vit entrer dans sa prison la commission de neuf juges, cliar<,'-és de lui exposer ainsi ses erreurs. — Elle maintient que ses révélalionssonl de Dieu ; les clercsles déclarentmensongcres ou diaboliques. — Le récit qu'elle a fait de son arrivée à Cliinon, de l'ang^e qui l'accompagnait chez le Roi, est mensonger. — Elle prétend reconnaître et distinguer les anges, les saints : c'est outrecuidance. — Prévoir l'avenir : c'est superstition et vanterie. — Avoir reçu de Dieu l'ordre de porter l'habit d'homme : c'estblasphème. — Ellea écritdes lettres menaçantes rc'estpassion sanguinaire. — Elle a quitté Domremy sans avertir père et mère : c'est mépris des parents. — Elle a sauté de la tour de Beaurevoir; c'est désespoir et suicide. — Elle se croit sûre du Paradis ; c'est présomption téméraire. — Elle dit ceux que Dieu aime, et ceux que Dieu hait; même vice. — Elle croit en ses voix : idolâtrie. — Elle ne se soumet pas à l'Eglise, mais à Dieu seul : elle est schismatique. Lecture faite de tous ses crimes, Pierre Maurice l'adjura pour la dernière fois avant l'acte public; et le ton de cette adjuration semble plus doux que celui des sonimations précédentes. Et j'estime que plusieurs des juges souhaitaient sincèrement qu'elle se soumît, et qu'elle échappât ainsi au
supplice ; tous ne partageaient pas la haine furieuse des Anglais ou de leurs créatures. Mais telle est la cécité d'un esprit prévenu; ces juges la trouvaient opiniâtre et orgueilleuse, parce qu'elle leur résistait.
Mais ni menaces, ni douceur ne pouvaient rien sur cette âme intrépide ; elle répondit : « Quant à mes faits et dits, que j'ai déclarés au procès, je m'y
rapporte, et les veux soutenir Si je voyais le feu
allumé, le bûcher, le bourreau; si j'étais moi-même dans le feu, je ne dirais pas autre chose, et je soutiendrais ce que j'ai dit au procès jusqu'à la mort. »