‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 45 sur 65 · L ADJURATION. LE SUPPLICE · texte numérisé non relu

L ADJURATION. LE SUPPLICE

Le procès était terminé. Restait la péripétie finale, incertaine encore, puisque la condamnée pouvait encore la changer. Le jeudi après la Pentecôte, (aimai i43i), Jeanne fut extraite de sa prison, amenée au cimetière Saint-Ouen, et placée sur un haut échafaud, dans une sorte de chaire [ambone]; en présence de l'évêque de Winchester, cardinal , grandoncle de Henri VI, de trois évêques, de huit abbés, de deux prieurs, de neuf docteurs en théologie, de deux docteurs en droit canon, de neuf licenciés, de sept bacheliers et d'une foule immense de peuple laïque [copiosa multitudo), Guillaume Erard fit un sermon sur ce texte : « Le pampre ne pourra porter fruit, s'il est séparé de la vigne. » Au milieu de son sermon, il s'avisa de s'écrier : « Haï noble maison de France, qui as toujours été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée* que de t'attacher à une

I II avait même dit (selon Jean Massieu) : « Jeanne, en croyant en toi, ton roi est devenu hérétique et schisma-

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liérétique et schlsmatiquc. C'est i,^rand pitié! » Jeanne interrompit bravcme it : « Par ma foi! sire, révérence gardée, j'ose bien vous dire, et jurer, sur peine de ma vie, que le roi Charles est le plus noble chrétien de tous les chrétiens; et qui aime le mieux la foi et l'Eglise! » Touchant témoignage rendu par cette martyre au Roi qui l'abandonnait! Cauchon furieux cria aux sergents : « Faites-la taire!' »

Le sermon fini, une dernière « adjuration » fut faite à l'accusée « de se soumettre à rÉirlise. » Elle répondit : « Quant h la soumission envers l'Eglise, j'ai répondu sur ce point. Que tout ce que f ai dit soit envoyé à Rome, et rc/nis an soui'crain pontife; auquel, et à Dieu premier, je me rapporte. I\Iais quanta ce que j'ai fait et dit, je l'ai fait de par Dieu. — Voulez-vous réprouver tous les dits et faits que réprouvent les clercs? — Je m'en rapporte à Dieu, et à notre Saint-Père le Pape. — Cela ne suffit pas. On ne peut aller chercher le Pape si loin*. Les évèques sont juges de la foi, chacun dans son diocèse. » Et l'on commença de lire la « triple admonition »

tique. 1) Les Anglais auraient liien voulu le faire croire ainsi.

1. Selon d'autres, c'est le prédicateur lui-même qui imposa silence.

2. Et il nous semble en effet aujourd'hui que Rome était bien loin au xv° siècle; c'est une erreur, la route était si bien frayée. Le P. Denifle fait observer avec raison qu'on ne trouvait pas que Rome fût si loin quand on y envoyait tous les jours des messagers pour solliciter des bénéfices. [Jeanne d'Jrc et T univei shé de Paris dans Revuc de l'histoire de Paris, t. XXIV, 1897).

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que suivait la st-ntence (IcWinitive qui la livrait au bras séculier; c'est-à-dire au bourreau.

Le dénouement approchant, l'émotion grandissait : la foule devenait houleuse. On poussait des cris, on jetait des pierres. Juges, peuple invectivaient ou suppliaient l'accusée. Le prédicateur Erard la pressait, menaçant. « Signer tout de suite; ou tout de suite brûlée'. »

Alors devant le bûcher prêt h flamber, devant cette foule hostile ou amie qui, par colère ou par pitié, lui criait d'abjurer, épuisée enfin, et comme anéantie par la longue prison, par les chaînes, par les injures, par les menaces, parles violences, par la maladie, par les angoisses de trente interrogatoires; par l'épuisante fatigue d'un procès qui durait depuis cent-quatorze jours, cette fille de dix-neuf ans eut peur. Que la honte en retombe sur ses juges et sur ses bourreaux!

Elle dit : « Je veux tenir tout ce que l'Eglise ordonnera. Je m'en rapporte à îSotre Sainte Mère l'Eglise et aux juges. » On lui présenta une formule d'abjuration toute préparée. Celle qu'on lit au procès est fort longue et désavoue toute sa mission en termes outrageants pour elle-même. Le texte qu'on

1. Témoignage de Jean Massîeu, huissier au procès, — de Guillaume de la Cliambre.

2. Témoignage de Jean Massieu, huissier au procès. Il dit formellement a que la formule insérée au procès n'est pas celle qu'il avait lue lui-même à Jeanne et qu'elle avait signée. »

lut devant elle et qu'on lui fit répéter, phrase par phrase, était au contraire très court. (Tous les témoins raffîrment; ils disent qu'il contenait six h huit lignes'.) Mais Jeanne, qui ne savait pas lire, ne put (et surtout en ce moment) s'assurer du texte qu'on lui fit signer en y ajoutant un cercle et une croix.

L'abjuration, telle qu'elle fut transcrite dans la relation officielle du procès, rétractait et désavouait tout ce qu'elle avait dit sur sa mission. L'obstination de ses juges avait raison, enfin, de sa longue fermeté. La sentence suprême lui fut lue aussitôt; car, à tout événement, l'absolution et la condamnation étaient rédigées d'avance*. Jeanne était absoute, et relevée d'excommunication ; mais pour pénitence de ses péchés, elle était condamnée à la prison perpétuelle, « au pain de douleur et h l'eau de tristesse; afin d'y pleurer ce qu'elle a fait, et pour ne plus faire des choses qu'elle doive pleurer » [ut cominissa defleas et deflenda postea non committas).

L'après-midi, Jeanne reçut dans sa prison la visite de l'Inquisiteur, et de plusieurs des juges. Ils lui donnèrent l'ordre de reprendre les vêtements de femme. Jeanne répondit qu'elle obéirait en cela et

I. Témoignage de Guillaume Manchon, notaire au procès. Il dit que Jeanne souriait en signant l'acte d'abjuration. Si le fait est exact, il faut l'expliquer par une fatigue extrême, un épuisement des forces nerveuses, plutôt que par une intention de railler ses juges, et de désavouer sa rétractation. Toutefois c'est peut-être ce sourire qui fit crier à quelques Anglais : « L'abjuration n'est pas sérieuse ! » Voj. ci-dessous page i53.

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