‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 49 sur 65 · I. Jean Massicu · texte numérisé non relu

I. Jean Massicu

L'ARJURATION. — LE SUPPLICE. 157

portt'C par une iiilciitioii perfule. Jean Toutmouillé Tavait vue dans sa prison « éplorée, le visage tout j)lein (le larmes, si défigurée, si outragée, qu'il en eut pitié et compassion .»

Voici maintenant la version officielle, produite par les juges*. Le lundi 28 mai, huit des juges se transportent à la prison. Ils y trouvent Jeanne en habit d'homme. Elle leur déclare l'avoir pris de sa volonté, sans contrainte. Elle nie qu'elle ait fait serment de ne jamais le reprendre. Il est plus convenable qu'elle porte l'habit d'homme, puisqu'on la fait vivre entre des hommes ; on ne lui a pas tenu les promesses qu'on lui avait faites : d'aller à la messe, de recevoir le corps de Notre-Seigneur, et d'être mise hors des fers. Qu'on la conduise à la messe, qu'elle ait une femme avec elle et « prison gracieuse » (sans chaîne), elle sera bonne et fera ce que l'Église voudra. Les juges demandent : « At-elle encore ouï ses voix? — Oui. — Que lui ontelles dit? — Dieu lui a mandé par les saintes Catherine et Marguerite la grande pitié de la trahison qu'elle a consentie en faisant abjuration pour sauver sa vie, et qu'elle se damnait ainsi*. Si elle disait

1. Officielle en ce sens qu'elle fut rédigée parles soins des juges et annexée au procès; mais après l'événement. Elle ne fait pas partie de l'instrument du procès; elle n'engage pas la responsabilité professionnelle des notaires.

2. En marge des trois copies authentiques, on lit: Besponsio mortifera. Réponse mortelle. Il semble que ces mots doivent être reproduits de l'original que nous n'avons plus. Et il nous paraît certain, en effet, qu'en prononçant cette décla-

que Dieu ne l'avait pas vraiment envoyée, elle se damnerait. Car Dieu l'avait vraiment envoyée. Tout ce qu'elle avait dit et révoque ce jeudi dernier, c'avait été seulement par peur du feu. — Alors elle croit que ses voix sont de sainte Catherine et de sainte JMarguerite? » Elle répondit : « Oui, je le crois; et ces voix viennent de Dieu! J'aime mieux faire ma pénitence en une fois (c'est-à-dire mourir) que plus longtemps rester en prison. »

Contre l'opinion de plusieurs historiens, ce récit officiel nous paraît véridique ; nous croyons y reconnaître le langage et les sentiments de Jeanne d'Arc. Après une heure de faiblesse, elle s'était ressaisie; elle rétracte alors volontairement une rétractation arrachée par surprise et par violence. Elle accepte la mort; mais en mourant, elle pourra dire : « Mes voix étaient de Dieu! »

Le lendemain, mardi 29 mai, le tribunal se réunit en chapelle, à l'archevêché; trente-sept juges sont présents : Cauchon expose les faits. Jeanne est condamnée à l'unanimité. Déclarée relapse^ hérétique, elle sera livrée au bras séculier; même Isambard de la Pierre et Martin Lad venu, qui devaient le lendemain matin l'assister au supplice avec religion et humanité, ne croient pas pouvoir refuser leur suffrage à ceux qui la condamnaient. Il y a des heures maudites où les plus humains sont seuleration et en la renouvelant, Jeanne sut bien qu'elle se perdait et le voulut ainsi : « perdant le corps pour sauver l'âme. »

l'abjuration. — LE SUPPLICE. 159

mcnl les moins féroces. Ainsi, dans ce dernier jour, les uns ne voulaient même pas qu'on lui relût la eédiile d'abjuration; les autres, en majorité, exigèrent qu'on la relût; seulement « pour le salut de son ànie » car, étant relapse, elle ne pouvait plus abjurer : le corps était perdu sans remède. Plusieurs limais ils furent les moins nombreux) ne voulaient pas non plus qu'on priât le bras séculier d'user de douceur envers elle; les autres voulurent joindre à la sentence cette formule, d'ailleurs absolument vaine, puisque le bras séculier n'en tenait jamais aucun compte.

Le mercredi matin, 3o mai, dès l'aurore, Pierre Cauclion et l'Inquisiteur citèrent Jeanne à comparaître à huit heures du matin, place du Vieux- Marché, pour être déclarée relapse, excommuniée et schismatique. Jean Toulmouillé, frère prêcheur, et ^lartin Ladvenu se présentèrent les premiers à la prison; et Jean Toutmouillé fut celui qui eut, ou prit mission d'annoncer à Jeanne qu'elle allait mourir. Alors « elle commença à s'écrier douloureusement et piteusement, à se détraire et arracher les cheveux'. « Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres. Ho ! ho ! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas ! si j'eusse été en la prison ecclé-

Page 1