‹ La vénérable Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 65 · CHINON · texte numérisé non relu

CHINON

Par crainte des Anglais et des Bourg-uignons qui infestaient les routes, on voyageait le plus possible de nuit. Ils furent en route onze jours, de Vaucouleurs à Cliinon, passant par l'abbaye de Saint-Urbain, Auxerre, Gien, Sainte-Catherine-de-Fierbois. Les autres points de l'itinéraire suivi ne sont pas connus. Quelques braves qu'ils fussent, les hommes montraient de l'inquiétude; Jeanne d'Arc les rassura en leur disant à plusieurs reprises : « Ne craignez rien. Car j'ai commandement de faire ainsi ; mes frères du paradis me disent tout ce que j'ai à faire. Il v a quatre ou cinq ans déjà que mes frères du paradis et mon Seigneur m'ont dit qu'il faut que j'aille à la guerre pour recouvrer le royaume de France *. » La nuit elle couchait tout habillée parmi son escorte; sans qu'aucun d'eux (comme ils en témoignèrent sous serment) ait osé former seu-

I. Exactement il y avait trois ans et huit mois (de l'été de 14^5 au mois de février 1429)-

lement quelque pensée qui fît iniuie à son innocence. Tant le respect émanait crdle, cl sembla, jusqu'au supplice, l'envelopper et la défendre! Elle eût voulu, durant le voya^^e, enlendrcla messe tous les jours; mais, par prudence, et craignant de trop se montrer, ils ne l'entendirent que deux fois'. Elle émerveillait ses compagnons par sa piété, sa douceur, sa foi, son enthousiasme. L'un d'eux, Bertrand de Poulangy, en témoignant au procès, finit ainsi sa déposition : « Je la trouvais aussi bonne que si c'eût été une sainte! » Arrivés à Sainle-Catherine-de- Fierbois en Touraine, pays ami, elle se donna la joie d'entendre trois messes de suite. C'est de là qu'elle fit écrire au Roi pour lui annoncer sa venue. Jeanne arrivait h propos. La royauté était aux abois; on n'avait plus un écu en caisse pour payer le peu qu'il restait de soldats. Orléans ne pouvait plus tenir que quelques jours; la ville prise, où se réfugier? Dans le Daupliiné? ou même à l'étranger, en Espagne, en Ecosse? Tout semblait perdu.

La petite troupe entra dans Chinon le 6 mars 1 429. Quoique Jeanne fût annoncée et attendue, il j^araît que ceux qui étaient les maîtres du Roi, en particulier le ministre favori, La Trémoille, n'étaient pas encore décidés à la lui laisser voir. C'est seulement après deux jours d'attente qu'elle fut introduite enfin

I. Probablement à Saint-Urbain, où elle logea à l'abbaye, et cerlainement à Auxerre, où elle ouït la messe à la cathédrale.

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tlcvanl Clmrles VIP. On sait que, pour l'cprouvcr, le Koi s'était dissimulé parmi les compagnons de son âge, et avait pris soin de ne se distinguer par aucun appareil. Jeanne le devina, sans l'avoir jamais vu, et mai'clia droit vers lui; puis, tombant à genoux, lui dit : « Dieu vous donne bonne vie, gentil lloi! » Charles Vil feignit do la déironijier. « Je ne suis pas le Koi. — En nom Dieu, sire, dit-elle, vous Tètes, et non un autre. » Elle ajouta qu'elle demandait qu'on lui donnât de* soldats pour faire lever le siège d'Orléans et mener le Roi h Reims où il serait sacré. Car c'était la volonté de Dieu que les Anglnis fussent chassés de France, et que le royaume demeurât aux mains du roi légitime.

Celte première entrevue produisit peu d'effet. La prévention contre Jeanne était générale. Le Roi, quoique affable, demeurait défiant; mal disposé par La Trémoille dont l'influence était alors toute-puissante. Tandis qu'on envoyait à Domremy des religieux pour faire une enquête sur Jeanne, elle-même, à Chinon, était interrogée, examinée curieusement, par toutes sortes de gens, ecclésiastiques ou laïques. Cette cour frivole et corrompue n'était guère portée à croire aux secours divins; les uns disaient : « C'est une truffcrie (comédie). » Les autres, moins sceptiques, n'étaient pas moins prévenus; ils craignaient une ruse du diable.

I. Témoignage de Simon Charles, président de la Chambre des Comptes.

Jeanne se désolait de n'oiie point crue. Le danger grandissait. D'un jour à l'autre, Orléans pouvait succomber, si l'on refusait d'obéir à Dieu et de la mener là-bas. Elle disait à Charles VII : « Gentil daupliin, pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous dis que Dieu a pitié de votre royaume et de votre peuple. Car saint Louis et saint Cbarlemagne sont à genoux devant lui en faisant prière pour vous, et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qui vous donnera à connaître que vous me devez croire*. » Enfin, un jour, s'armant de courage, elle lui révéla un « secret » que seul il croyait connaître. Le Roi, émerveillé, crut en elle.

Quel était ce secret? Jeanne, au procès, refusa constamment de s'expliquer sur ce point, au risque d'irriter (comme il semble qu'il arriva) la curiosité déçue de ses juges. Mais, avec toute vraisemblance, on a pensé, et, dès le temps de Louis XII, on a écrit que ce « secret du Roi » était relatif à la légitimité de sa naissance*. Ou racontait que, peu de mois avant l'arrivée de Jeanne d'Arc, le jour de la Toussaint (1428), l'esprit troublé et découragé par l'interminable série d'échecs et de malheurs qui ne cessaient de fondre sur lui dans sa lutte contre l'usurpateur an£[lais, le fils disabeau de Bavière s'était demandé avec angoisse s'il était bien le légitime héritier de

1. chronique de la Pucetle. (Compilation tirée de bonnes sources, et rédigée vers 1470.)

2. Abréviateur du Procès, p. 254- (Compilation anonyme faite veii i5oo, d'après des sources authentiques.)

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la couronne de France ; suppliant Dion, s'il no Tôlail pas, (l'oler de son cœur la volonté de la conquérir. Cotte scène s'était passée sans témoins. Jeanne la raconta an I\oi, en rassurant sa foi, et en lui aflîrmant son bon droit.

Le Roi était gagné; la cour ne l'était pas encore. (Elle ne le fut jamais entièrement, même aux jours des plus beaux triomphes.) Pour rassurer les doutes et lever tous les scrupules, le Roi voulut que Jeanne fût interrogée solennellement par plusieurs évêques, par les membres de son Parlement et par les docteurs de l'Université de Paris qui lui étaient demeurés fidèles.

On la conduisit de Chinon h Poitiers où siégeaient ces savants hommes. Elle fut logée chez Jean Rabateau, avocat général au Parlement. C'est là que vinrent l'éprouver les examinateurs, aussi pressants que s'ils eussent été des juges. Un carme, docteur en théologie, « bien aigre homme* », lui dit : « L'Ecriture défend d'ajouter foi à de telles paroles, si l'on ne montre un sig/ie (miracle). » Elle répondit hardiment : « Je ne veux pas tenter Dieu. Le signe que Dieu m'a ordonné, c'est de faire lever le siège d'Orléans, etde mener sacrer le Roi h Reims. Allez-y; vous le verrez bien. » Un autre docteur en théologie, des frères prêcheurs, Guillaume Aymery, lui dit : « Jeanne, vous demandez des gens d'armes ; et vous dites que c'est le plaisir de Dieu que les Anglais

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