‹ La vénérable Marie RivierChapitre 101 sur 279 · I. Lettre du 18 mai · texte numérisé non relu

I. Lettre du 18 mai

HAPITRE XV. 145

Rivier dut s'incliner devant ce désir si naturel et si légitime. Sœur

ilie Desroys mourut peu de temps après, emportant les regrets des deux Communautés qui avaient eu le bonheur de la posséder. )

! .1 période de sécurité relative qui suivit le 18 brumaire (9 novembre 1799) permit une extension plus considérable des œuvres de l'institut, lui 1S00, la paroisse de P rades, en 1801, celles de Niaigles et de Burzet, en 1802, celles de Saint- Privât, de Lagorce, de Sablières et de Vernoux, reçurent des Sœurs de la Présentation de Marie. L'œuvre rayonnait progressivement autour de Thueyts. La paix religieuse apportée par le Concordat la trouvera établie, en des proportions presque égales, dans les trois arrondissements de l'Ardèche.

Les conditions dans lesquelles se firent toutes ces fondations furent presque partout les mêmes. Les religieuses contemporaines de la Vénérable Mère en ont souvent fait le récit. La paroisse qui demandait une Sœur de la Présentation n'avait à lui offrir, la plupart du temps, qu'une très pauvre maison, parfois une simple chambre. Pouvait-on exiger davantage en des temps si malheureux ? Pour la nourriture et l'entretien, on comptait sur quelques rétributions volontaires et surtout sur la Providence. La Vénérable Mère, après avoir pris à part, pendant plusieurs jours, dans une sorte de retraite spirituelle, celle de ses filles qu'elle avait désignée, la conduisait elle-même à son poste, où elle devait, du reste, revenir souvent la visiter. Celle-ci ne se contentait pas de faire la classe aux enfants ; le dimanche venu, elle réunissait les femmes de la paroisse.

Après le violent orage de la Révolution, les fidèles, avides d'entendre la parole de Dieu, et privés en bien des endroits encore de leurs pasteurs, se pressaient autour de l'humble fille de la Présentation. La vénération publique l'entourait bientôt. L'austérité seule de sa vie imposait le respect aux plus libertins. Vivant au jour le jour, elle n'avait souvent pour son repas que les dons en nature que lui apportait la charité des fidèles. Elle tenait de sa vénérée Supérieure cette maxime, qu'une Sœur appelée à évangéliser les pauvres doit rester pauvre elle-même ; et, si elle eût été tentée d'oublier cette règle dans sa conduite, la Vénérable Mère était là pour la lui rappeler avec une inflexible fermeté. Les Annales nous en rapportent un exemple frappant. La Mère Rivier, ayant appris qu'une Sœur avait employé quelques économies à s'acheter des escarpins, jugea le fait assez grave pour motiver l'exclusion de cette Sœur de la Communauté ; et ni le repentir sincère de celle-ci, ni la conduite exem-

plaire qu'elle mena ensuite dans le monde, ne purent lui obtenir sa rentrée dans l'Institut de la Présentation (i).

Dans ses entretiens particuliers, comme dans ses instructions à "lies, la Vénérable Mère aimait à rappeler le souvenir de ces premières fondations : elle y trouvait un sujet de consolation dans les épreuves journalières de la vie religieuse : € N'oublions jamais, mes filles, disait-elle, cet état de petitesse et de pauvreté dans lequel nos Sœurs ont passé les premières années de leur enseignement ; et que ce souvenir nous préserve de toute plainte, de tout murmure sur ce que nous pourrions avoir à souffrir dans nos établissements. » Elle voyait encore, dans ces souvenirs, un de ses plus puissants motifs d'espérance en l'avenir de sa Congrégation : « Oh ! que notre vocation est belle, mes chères enfants ! s'écriait-elle. Elle a ses épreuves, je le sais, mais ne perdons jamais confiance. Dieu nous a marquées, dès notre origine, du signe que son divin Fils a invoqué comme preuve de sa divinité : nous avons évangélisé les pauvres ! »

Or, c'est au moment même où elle constatait ce gage de confiance en l'avenir, c'est lorsque tout péril extérieur semblait conjuré, qu'un désir se fit jour en elle, grandit de plus en plus et se manifesta tout à coup avec une force irrésistible, le désir de se démettre de sa charge, de transmettre en d'autres mains le gouvernement de sa Congrégation, dont elle avait accepté si généreusement la responsabilité à l'heure des labeurs et des dangers. Dieu ne permit pas que les tentatives de démission qu'elle fit vers la fin de l'année 1798 et vers le commencement de l'année suivante, aboutissent au résultat désiré ; et Marie Rivier dut continuer à glorifier Dieu par le développement et par l'extension de son œuvre ; mais il est de notre devoir de raconter ces deux manifestations de son humilité.

1. La Vénérable Mère expliquait plus tard pourquoi elle avait cru devoir user d'une fermeté pareille au début de son œuvre. « C'est, disait-elle, qu'elle voulait lui donner des fondements à toute épreuve. » i Un jour, raconte sœur Saint-Jubin, une jeune fille timide et délicate se tiouvait dans la chambre de notre Mère, quand elle fit appeler une des reliles plus anciennes de la Communauté. Sans permettre à la jeune fille de se retirer, notre Mère adressa à la religieuse les plus sévères reproches au sujet de quelques manquements à la Règle. La bonne S<i ur reçut la réprimande à genoux, puis se retira modestement, me profonde révérence. Alors, se tournant vers la jeune personne, notre Mère lui dit : «- Vous venez de voir comment on éprouve la solidité des fondements qu'on veut donner à une euvre de Lieu u ; et comme la jeune fille restait atterrée : « Soyez tranquille, ajouta-t-elle, avec un sourire auquel se mêlait une expression de tendre compassion, soyez tranquille, vous n'etes pas de celles que je traiterai jamais ainsi. »

i HAPITRE XV. 147

Au mois de mai 1798, au cours d'un voyage qu'elle fît au Puy clans le dessein de recruter de nouveaux sujets pour son Institut, l.i Vénérable Mère avait fait la rencontre d'une pieuse chrétienne, qui cherchait de son côté à relever de ses ruines une Communauté détruite par la Révolution. Marie de Fonfreyde de Sénicroze (c'était son nom) descendait d'une noble famille de Langogne, établie au Puy depuis le milieu du dix-septième siècle. Trois de ses sœurs s'étaient consacrées à Dieu dans l'état religieux, l'aînée au monastère de la Visitation du Puy, la seconde à l'abbaye de Belle- Combe ; la troisième était entrée, comme elle, dans l'institut des Demoiselles de l'Instruction chrétienne, fondé au Puy, vers l'an 1670, par un vénérable prêtre de Saint-Sulpice, M. Tronson, curé de la paroisse de Saint-Georges, et par une sainte fille, Marie Martel (1). Après la dispersion de la Communauté, en 1795, Marie de Sénicroze avait trouvé asile chez son frère, docteur en médecine" et consacrait tout son temps aux œuvres de charité,

I. L'œuvre des Demoiselles de t Instruction du Puy fut créée à l'imitation de l'œuvre des Sœurs de t Instruction chrétienne fondée vingt ans auparavant à Paris, sur la paroisse de Saint-Sulpice et sous l'inspiration de M. Olier, par trois pieuses veuves, M""5 Marie de Gournay, veuve Rousseau, M"'e Marguerite Rouillé, veuve de M. Le Bret, conseiller du roi au Châtelet et M'"e Claude de Sèves, veuve de M. Tronson, secrétaire du cabinet {Vie de M. Olier, par M. Faillon, Partie II, 1. v et 1. ix, note 7). Cette dernière était la mère de Louis Tronson, qui fut le troisième Supérieur de Saint-Sulpice, et d'Antoine Tronson, le fondateur des Demoiselles de V Instruction du Puy.

Le curé de Saint-Georges fut puissamment secondé dans son œuvre par un de ses vicaires, M. Tean Grosson, et par une vertueuse jeune fille, morte à vingt-huit ans en odeur de sainteté, Anne-Marie Martel.

Le but des Demoiselles de V Instruction était de se vouer, à l'exemple des diaconesses de la primitive Église, à toutes les œuvres de zèle ou de charité susceptibles de venir en aide au ministère du clergé paroissial, principalement à l'instruction gratuite des enfants pauvres et au patronage des jeunes ouvrières.

Les progrès de l'œuvre furent rapides : « Six ans après la mort de M1Ie Martel, dit l'auteur de \&Vie de M. de Lantages, il y avait au Puy quinze assemblées de filles et plus de soixante-dix jeunes personnes, de toute condition, qui, à son exemple, se dévouèrent à la sanctification des personnes de leur sexe. » Mgr Armand de Béthune, évêque du Puy, les approuva par lettre pastorale du 21 mai 1676. M. de Lantages, qui fut nommé leur supérieur après le départ de M. Tronson, leur fit prononcer le vœu de chasteté perpétuelle dans la chapelle de l'évêché du Puy.

Les supérieures qui gouvernèrent la Communauté jusqu'à sa dissolution, pendant la Révolution, furent: Mlle Martel (1670-1673), Mlle Félix (1673-1694), Mlle des Ollières (Marie) (1694-1727), M"e Chilhac (1727-1747), MIle des Ollières (Gabriclle) (1747-1762), M'lede Beau-Marin (1762-1773), M"e Morel (1773-1789) et MUe Porral (1789-1795).

Les prêtres de Saint-Sulpice qui dirigèrent les Demoiselles de l'Instruction furent : M. Tronson, M. de Lantages, M. Le Breton, M. Le Feugueulx, M. Rouit, M. Froment, M. Chezellet de la Brosse, M. Liger, M. Delom, M. Reymond, M. LyotarJ, M. Vergniaux, M. Altercche et M. Richard.

particulièrement à l'instruction religieuse des enfants abandonnés.

C'est par M '-' Félicité, parait-il, que la Mère Rivier avait entendu parler, pour la première fois, de M1 ' de Sénicroze ; mais M. Pontanier put la renseigner plus amplement sur une œuvre dont ses confrères, les prêtres de Saint-Sulpice du séminaire du Puy, avaient toujours eu la direction, et ce fut sur sa recommandation qu'elle se présenta chez cette pieuse demoiselle. La Vénérable Mère assurait que cette première entrevue ne fut pas de nature à encourager beaucoup ses espérances : « Je fus accueillie avec beaucoup de politesse, raconte-t-elle, mais je voyais bien que Mlle de Sénicroze était fort surprise qu'une personne comme moi eût songé à se charger de tant d'affaires. Elle souriait en me considérant et je compris qu'elle souriait de ma petite taille. Elle en devait être d'autant plus égayée que j'étais alors très maigre, de sorte qu'à me voir on eût dit une enfant.

Je ne remarquai pas moins cependant que Dieu lui inspirait pour moi une véritable affection. Elle fit appeler toutes les demoiselles ou jeunes ouvrières de la ville qu'elle savait avoir du penchant pour la vie de communauté et qu'elle jugeait capables de nous seconder. Il en vint un grand nombre ; mais aucune ne voulut me suivre ; toutes, je pense, étaient rebutées par ce qui avait excité l'hilarité de Mlle de Sénicroze. »

La Vénérable Mère retourna donc à Thueyts toute seule ; mais M,le de Sénicroze lui avait promis d'aller l'y visiter, et, vers le mois d'octobre de cette même année 1798, elle tint sa promesse. Le bonheur de retrouver les habitudes de sa vie religieuse, les sentiments d'estime croissante qu'elle ressentait pour la digne Supérieure, la retinrent à Thueyts près d'un mois et elle n'était pas éloignée de l'idée de s'y fixer.

En même temps un projet naissait dans l'esprit de la Mère Rivier : céder la charge de Supérieure à Mlle de Sénicroze qui, par son expérience, par son âge (elle avait alors cinquante ans) et par ses nombreuses relations, serait mieux à même que toute autre de remplir ces délicates fonctions. Mais, tandis que l'humilité de la Servante de Dieu se complaisait à cette espérance, Mlle de Sénicroze reçut de son directeur une lettre qui la rappelait au Puy pour y reprendre son travail auprès des enfants et des jeunes filles qu'elle s'était chargée d'instruire.

< Cet ordre, dit sœur Sophie dans ses Mémoires, contraria fort

Page 1