CHAPITRE XVI
Ce pressentiment ne le trompa point. Quelques mois après, le 12 juillet 1790, le décrel delà Constitution civile du Clergé ayant été promulgué, Mgr d'Aviau crut devoir renouveler sa protestation par un second mandement à ses fidèles. Ce fut le signal de la persécution. Le 15 novembre, l'Assemblée départementale fit signifier au prélat qu'il eût à cesser toute fonction épiscopale dans la contrée. On lui annonçait, par le même message, qu'en vertu d'un décret de l'Assemblée nationale, son siège n'existait plus, et que son diocèse était supprimé. « Allez dire à ceux qui vous ont envoyé, répondit l'archevêque, que je ne relève pas d'eux. Je suis ici par la volonté du Souverain Pontife ; tant qu'il ne m'aura pas dégagé des liens qui m'attachent à cette Église, votre mère à tous, je seiai son époux et votre père. » Les envoyés se retirèrent sans oser employer la force contre la personne du courageux prélat ; mais, quelques jours après, de son palais, qui était contigu à la métropole, celui-ci put voir la maison de Dieu envahie par les municipaux, qui dépouillèrent le grand autel de ses ornements, abattirent les pupitres, les stalles, le trône pontifical, emportèrent les vases sacrés et les livres liturgiques. L'émeute triomphante poursuivit l'archevêque jusque dans son palais, qu'elle saccagea de fond en comble. La présence d'esprit du prélat, l'énergie de son attitude déconcertèrent ces furieux et lui sauvèrent la vie. Mais, de l'avis de tous ceux qui l'entouraient, la position ne fut bientôt plus tenable à Vienne. Boissy d'Anglas avait renouvelé sa dénonciation à l'Assemblée nationale, les loges maçonniques répandaient le bruit que l'archevêque de Vienne était à la tête d'un complot contrerévolutionnaire. Pour éviter des scènes plus odieuses encore, Mgr d'Aviau, cédant enfin aux conseils de ses grands vicaires et de ses amis, crut que le moment était venu pour lui de suivre le précepte de l'Évangile : « Quand on vous persécutera dans un endroit, fuyez dans un autre.» — «Il partit de nuit, à pied, dit son biographe, avec un seul compagnon de route, et, d'intervalle en intervalle, il tournait la tête pour jeter un dernier regard sur les flèches de Saint- Maurice, dont l'ombre, grâce au reflet de la lune, se dessinait vaguement au-dessus des brouillards du Rhône. » — Il se retira en Savoie, à Annecy, dont la proximité lui permettrait plus facilement,, pensait-il, d'avoir l'œil ouvert sur les besoins de son diocèse.
Ce que l'archevêque émigré venait chercher sur la terre étrangère, c'était la sécurité, non l'inaction. Pas un événement important ne
l ;S LA VÉNÉRABLE MARIE RIVIER.
se produisit dans son diocèse ou dans la France, sans que, par des mandements à ses fidèles, par des lettres à ses grands vicaires ou à -■iffragants.il n'indiquai aussitôt la marche à suivre, la conduite à tenir, apportant à tous la lumière et la consolation. Parmi ses suffragants, il en était un, hélas ! dont l'attitude faisait en ce moment le sujet de la tristesse de l'Église. C'était l'évêque de Viviers. Rien n'est pins touchant que la lettre que Mgr d'Aviau lui adressa, le 23 mai r 79 1 , pour lui communiquer le bref de Pie VI qui condamnait la Constitution civile du Clergé. Ni cette lettre, ni plusieurs autres qui l'avaient précédée ou qui la suivirent, ne purent retenir sur la pente de l'apostasie l'esprit faussé du malheureux prélat. En même temps, de nombreux prêtres du diocèse de Viviers, ne pouvant plus compter sur leur évêque, s'adressaient, dans les difficultés de leur ministère, à leur métropolitain. Mgr d'Aviau informa de cette situation la cour de Rome, qui lui accorda les plus amples pouvoirs à cet effet.
Mais la Savoie n'était plus sûre, par suite de l'invasion des armées françaises. Le pieux archevêque chercha successivement un asile dans le royaume de Piémont, puis en Suisse. Empêché par le régime de la Terreur, qui pesait alors sur la France, de correspondre avec son diocèse, on le vit exercer son zèle infatigable auprès des nombreux émigrés laïques ou ecclésiastiques que la Révolution avait jetés dans ces contrées. Le 10 janvier 1794, il adressa aux cardinaux chargés des affaires ecclésiastiques de France un mémoire détaillé sur les œuvres de son ministère ; peu de temps après, il alla en personne se présenter au Chef suprême de la chrétienté. Un retour en France était impossible à cette époque ; Pie VI accueillit le vénérable prélat avec une bonté paternelle et le retint auprès de lui.
De Rome, Mgr d'Aviau eut bientôt à diriger trois diocèses : celui de Vienne, dont il était le titulaire, celui de Viviers, dont l'administration fut définitivement retirée à M. de Savine au commencement de l'année 1795 (1), et, peu après, celui de Die, devenu vacant par la mort de Mgr Du Plan des Augiers.
1. "II me serait difficile de préciser la date du rescrit pontifical qui nomma le saint
archevêque de Vienne administrateur apostolique du diocèse de Viviers. Tout ce dont je
.viens, c'est qu'il était des premiers mois du l'année 1795. // (Le'.ire de M. Vernet
à Mfjr Lyonnet, du 10 février 1S42; — citée dans la Vie Je Mgr d'Aviau. Tome II,
page 32.)