CHAPITRE XVII
volontés aux âmes qu'il s'est choisies, impressionnèrent si fortement l'une de ces deux jeunes femmes, que, s'adressant à sa compagne : « Permettez-moi, lui dit-elle, de ne pas vous accompagner. Je reste ici. » Un moment après, elle s'agenouillait au saint tribunal de la pénitence, puis, dans un long entretien particulier, elle racontait sa vie au vénérable Sulpicien et lui ouvrait son âme 1 .
Klle s'appelait Mme Berthelin, de son nom de jeune fille Adélaïde Gouby ; elle était âgée de vingt-huit ans, et appartenait à une famille honorable de la ville de Nantes. Privée de sa mère dans un âge très tendre, son éducation fut dirigée par une respectable tante, qui ne négligea rien pour développer en elle les remarquables dons naturels qu'elle tenait de la Providence ; mais, à l'âge de seize ans, un misérable calcul d'intérêt pécuniaire avait porté son père, déjà remarié depuis longtemps, à l'unir en mariage à un vieillard de soixante-seize ans. La jeune fille s'était soumise à la volonté paternelle ; mais bientôt l'humeur susceptible et l'avarice sordide du vieillard avaient rendu à la jeune femme la vie commune tellement insupportable, que, d'un commun accord, une séparation avait été jugée inévitable. Dénuée de toute ressource, Mme Berthelin avait utilisé ses talents et ses études en donnant à domicile des leçons de grammaire, de littérature, de beaux-arts et même de langues étrangères. Bientôt les familles les plus distinguées de Nantes se disputèrent, pour l'éducation de leurs filles, les leçons de la brillante institutrice.
Ses qualités extérieures, les dons naturels de son esprit, sa jeunesse, ses malheurs, attirèrent sur la jeune femme l'attention du monde. Sans qu'elle ait eu à se reprocher, même à cette époque, aucune défaillance aux règles de l'honneur tel que le monde l'entend, Mme Berthelin eut le tort de prêter une oreille trop attentive au murmure flatteur qui l'accompagnait partout où elle se produisait. L'esprit mondain pénétrait dans cette âme, que Dieu avait faite pour de si hautes vertus.
1. Mathias Dorin. né le 19 mars 1734 à Argentan, mort à Nantes le 3 avril 1817, fut un des sujets les plus remarquables de la compagnie de Saint-Sulpice. Avant d'occuper le poste de Supérieur du grand séminaire de Nantes, il avait été directeur du séminaire de Saint-Charles, à Toulouse, où il dut connaître M. Vernet. Emprisonné pour refus de serment, puis obligé de fuir en Espagne le 14 septembre 1792, il résida successivement à Bilbao et à Balmazeda et ne revint en France qu'en 1795. Le vénérable confesseur de la foi avait employé les loisirs de son exil à traduire en français les œuvres de sainte Thérèse. Son manuscrit est conservé à la bibliothèque du grand séminaire de Nantes.
1,-j LA BLE MARIE R1VIER,
C'< que la miséricorde divine l'arrêta sur une pente qui
allait la conduire aux abîmes.
- Berthelin eut le mérite de ne pas rester sourde à la voix de . elle eut ensuite le courage d'y demeurer fidèle malgré tous I les.
Depuis l'incident providentiel que nous avons raconte, les yeux de la jeune femme étaient dessillés. Le monde ne lui inspirait plus que dégoût et la vie religieuse lui apparaissait comme le seul asile de son âme. Mais où trouver ce refuge, lorsque toutes les •.aient dispersées ? Un soir, au pied de l'autel de la Sainte-Vierge, en cette même chapelle où la grâce l'avait touchée, MI1K' Berthelin avait prié plus longtemps et avec plus de ferveur qu'à l'ordinaire. Au sortir de là, elle se rendit auprès d'une de ses amies, Mme Bridon. On parla, dans la soirée, d'une Communauté de pieuses jeunes filles qui, dans les montagnes du Vivarais, s'étaient vouées à l'éducation des enfants du peuple. Mme Bridon, dont la fille avait épousé un habitant de Thueyts, M. Durand- Bréchignac, racontait avec admiration comment Marie Rivier et ses compagnes répandaient autour d'elles le bienfait de l'instruction chrétienne et le bon exemple de leurs vertus.
« A mesure qu'on parlait, disait plus tard Mme Berthelin, je sentais que la Sainte-Vierge m'avait exaucée. » Le but de sa vie lui sembla désormais fixé. Malheureusement, M. Dorin, son directeur, opposait à son projet un refus formel d'approbation. Ce fut M. Durand, de Nantes, qui prit l'initiative d'écrire, de son propre chef, a M. Vernet. Il fit l'éloge des qualités de la postulante et insista sur les grands services que ses talents rendraient à la nouvelle Communauté.
Il semble que la Vénérable Mère, aussitôt instruite par M. Vernet, eût dû se féliciter d'une pareille recrue pour son œuvre. Son impression fut toute contraire. Cette jeune personne, accoutumée à la ville, ne se faisait-elle pas illusion en croyant s'habituer au milieu des enfants grossiers de la campagne ? Et, si elle restait dans la Communauté, n'y apporterait-elle pas l'esprit du monde? Telles furent les premières pensées de la prudente Fondatrice. 4 Ses appréhensions augmentèrent, disent le- Annales, lorsqu'elle reçut unelettre de berthelin elle-même. > Cette belle écriture, ces formules de politesse mondaine, si éloignées de tout ce qu'on voyait à Thueyts, lui semblaient contraster un peu trop avec l'humilité rie