CHAPITRE XVII
son œuvre. << Pour décourager la postulante, écrit sœur Sophie, notre Mère lui fit une réponse toute barbouillée et parsemée, à dessein, de grosses taches d'encre, pensant que la seule vue de cette lettre dégoûterait M"1 Berthelin, si elle venait chercher à Thueyts autre chose que la gloire de Dieu et le salut des âmes. »
Mmc Berthelin avait-elle parlé, dans sa lettre, de sa situation délicate à l'égard de son mari? La Providence, en tout cas, trancha la difficulté. Le 9 mars [8oi, M. Berthelin mourait ; et peu de temps après, la jeune veuve, dont la résolution n'avait jamais été ébranlée, recevait de M. Dorin, son directeur, cette réponse: « Allez, Madame, Dieu vous appelle dans cette maison. Vous y ferez le bien. N'écoutez pas la nature. Rendez-vous fidèle à la grâce. »
Au commencement de septembre 1801, elle arrivait à Thueyts. La vue de la nouvelle postulante ne calma pas les craintes de la Mère Rivier et M. Vernet s'y associa. Sa mise élégante, ses manières trop conformes aux usages mondains, pouvaient faire redouter en elle un esprit que la Vénérable Mère voulait écarter à tout prix de sa Congrégation. Il fut décidé que Mnie Berthelin s'installerait, pour le moment, chez la famille Durand, d'où elle pourrait à loisir étudier l'œuvre, afin de ne s'y engager qu'à bon escient.
Au bout d'un mois l'épreuve parut suffisante et, le 4 octobre 1801, à côté de Mme Lesne, qui prenait en religion le nom de sœur Madeleine, Mme Berthelin prononça la formule de sa profession religieuse sous le nom de sœur Chantai.
« L'apparition de Mme Berthelin au pensionnat, disent les Annales, fut un événement, et bientôt tout le pays connut la belle éducation et les talents de la nouvelle maîtresse. » — « Elle avait en effet, dit sœur Marie, une aptitude rare pour l'enseignement : avec elle, l'enfant la plus bornée faisait des progrès surprenants. Elle avait d'ailleurs des procédés si polis, des manières si insinuantes, que les élèves n'omettaient rien pour lui plaire ou pour ne pas la contrister. »
L'avenir devait répondre à de si brillants débuts. Successivement directrice des études au pensionnat, maîtresse des novices et assistante générale, sœur Chantai apporta, dans l'exercice de ces différents emplois, un zèle intelligent et plein de tact, mais surtout un esprit profondément surnaturel dont nous aurons plus d'une fois à constater les fruits.
Mais, précisément parce qu'une grande œuvre de Dieu s'accom-
-i.it en ce moment, l'ennemi de tout bien ne pouvait rester
en repos. Il essaya de profiter des succès mêmes de la nouvelle
maii: ur susciter le trouble dans la Communauté. Ii ne
fallut rien moins que la sagesse de la Vénérable Mère et l'esprit d'abnégation de ses filles, pour déjouer le nouveau piège du démon.
\ >us avons vu avec quel dévoûment Mmc Lesne était venue,
à la suite de sa chère fille, accepter au couvent de Thueyts les - les plus humbles et embrasser les pratiques les plus rigoureuses de la vie religieuse. Sans doute, lorsque, le 4 octobre, la nouvelle sœur Madeleine se consacrait à Dieu à côté de la nouvelle sœur Chantai, la joie de l'une débordait sans réserve dans le cœur de l'autre. Mais lorsque, bientôt, les talents de sœur Chantai lui eurent donné, sans conteste, aux yeux du monde, la première place dans le pensionnat, place jusque-là occupée par sœur Gertrude, ce qui se passa dans le cœur maternel de sieur Madeleine se conçoit sans peine. La religieuse était incapable d'entraver en quoi que ce fût l'influence de la nouvelle maitresse dont elle reconnaissait, la première, la supériorité, mais la mère ne se crut pas capable de rester plus longtemps témoin de cette sorte de déchéance de sa fille bien-aimée. A la suite d'un entretien avec celle-ci, dont on peut deviner le sens, elle se présenta à la Vénérable Mère : « Je vous avais donné de bon cœur, lui dit-elle, ma chère fille pour vous aider dans votre œuvre, et moi-même, n'ayant qu'elle au monde, je l'avais suivie; mais voici que Dieu vous envoie une aide meilleure ; permettez que l'une et l'autre nous nous retirions maintenant », et Mme Lesne remettait à sa Supérieure les clefs de la petite pharmacie dont on lui avait confié le service.
Marie Kivier avait trop de perspicacité native et trop de lumière surnaturelle, pour ne pas voir du premier coup le piège du malin esprit. Klle le montra aux deux excellentes religieuses, elle parla a leur cœur et les deux âmes se retirèrent guéries. <L Depuis lors et jusqu'à la mort, dit sœur Sophie après avoir raconté ce fait, il n'y eut jamais entre sœur Chantai et sœur Madeleine que la plus cordiale charité. »
Est-ce a dire que, dans cette circonstance, la nouvelle maîe n'eût pas donné prise, de quelque manière, aux sentiments