CHAPITRE XVII
donc quelques dragées, mais elle me dit aussitôt : « Il ne faut pas les manger à présent ; gardez-les jusqu'à goûter, car il ne faut rien prendre entre les repas. » Quoique je ne fusse qu'une enfant, ces choses-là m'impressionnèrent vivement. »
Lorsque, cinquante ans plus tard, Marie Lalauze écrivait ces lignes, elle avait échangé son nom contre celui de sœur Sophie, que le lecteur a déjà rencontré bien souvent dans le cours de ce récit. Nous ne nous attarderons pas à faire ici rénumération des vertus de sœur Sophie et des services qu'elle rendit à la Présentation de Marie. Il nous suffira de dire, de ses vertus, qu'elles lui valurent d'être choisie par la Vénérable Mère pour sa secrétaire intime et sa confidente et de devenir, à ce titre, pendant de longues années, le témoin le plus autorisé de sa vie. De ses nombreux services, nous ne retiendrons en ce moment que celui qu'elle a rendu à sa Congrégation et à l'Église, en composant, d'après ce qu'elle avait vu et entendu, ses précieux Mémoires. Lors même que toutes les pièces justificatives auraient péri, les Mémoires de sœur Sophie suffiraient à eux seuls à faire revivre en traits ineffaçables la physionomie de la Vénérable Mère Rivier.
A côté du témoignage de sœur Sophie, le lecteur a, plus d'une fois, trouvé le témoignage de sœur Marie.
De toutes les religieuses dont nous avons parlé jusqu'ici, et de toutes celles dont nous aurons à parler dans la suite, il n'en est aucune dont la mort ait laissé un vide aussi grand dans l'Institut. Successivement première maîtresse du pensionnat de Thueyts, secrétaire de la Vénérable Mère, visitatrice et enfin assistante générale, sœur Marie a été le plus ferme appui de la Vénérable Fondatrice dans le gouvernement de sa Congrégation. Elle survécut longtemps à toutes les premières compagnes de la Mère Rivier et quitta ce monde le n décembre 1863, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge. Quatre ans auparavant, en 1859, le vénérable évêque de Viviers, Mgr Delcusy, lui avait enjoint, au nom de l'obéissance, d'écrire une relation détaillée des principaux événements auxquels elle avait assisté dans les maisons de l'Institut, et, de plus, le récit de sa propre vie, depuis son enfance jusqu'à son arrivée à Thueyts, en 1802. La digne Assistante, alors âgée de soixante-dix-neuf ans, obéit avec la simplicité et la droiture de cœur qu'on avait toujours admirées en elle ; mais, après avoir terminé son récit, elle crut devoir y ajouter ces lignes : « Je prie ceux qui prendront la peine de lire
iSj la vénérable marie rivier.
mon barbouillage de m'excuser, car je suis très vieille, et j'écris (huis un bureau où nous sommes ordinairement cinq ou six pour les lettres . ': aires île la maison : on entre, on sort.il faut souvent s'interrompre : le fil se perd. Je demande donc pardon et puis souvenir devant Dieu. •>
Sœur Marie se trompait. L'humble Assistante de la Présentation ne posséda pas seulement les vertus les plus consommées de la religieuse, elle fut aussi douée des dons les plus rares de l'écrivain Nous nous reprocherions de ne pas livrer au public, telles qu'elles furent écrites, quelques-unes de ces pages, si vivantes dans leur simple abandon. Du reste, l'histoire de la vocation de sœur Marie ne le cède ni en édification, ni en intérêt, au récit des incidents providentiels qui amenèrent à la Présentation sœur Gertrude et sœur Chantai.
« Je suis née à Lyon, sur la paroisse de Saint-Pierre-le-Vieux, le 7 mai 1780. Mon père, Simon-Pierre Millot(i), et ma mère, Marie- Bénigne Guillin (2), habitaient Vernoux : ils étaient venus à Lyon, ville natale de ma mère, pour s'y distraire de la mort de leur fils premier-né. Je dus à ce deuil de venir au monde près de la montagne de Fourvières, où notre Mère, la très sainte Vierge, est si bien honorée et aimée des heureux Lyonnais. La maison de nos parents était au pied même de la montagne, vis-à-vis de la métropole Saint- Jean.
i Ma mère voulut me nourrir, et la tendresse bien due que j'eus pour elle fit plus tard mon principal tourment quand il fallut tout quitter pour me donner à Dieu.
« On me mit à l'école toute petite : le chien de la maison m'y conduisait, et qui m'aurait fait quelque peine en route eût été à plaindre. Je vois encore notre institutrice,une bonne Dominicaine, qui nous enseignait à lire sans quitter son rouet, ni négliger le pot-aufeu. Elle ne nous punissait guère : un jour cependant que j'avais ' l'école pour accompagner aux champs une petite fille de mon âge, la sœur, à la demande de mes parents, me coiffa d'un bonnet à
1 - i-non- Pierre Millot était seigneur de Vernoux. Ce titre de seigneur de Vernoux lui venait des baux d'inféodation du temporel du prieuré de Vernoux, en Vivarais, passés entre messire Simon Millot et messire Claude- Marie de Naturel, comte de Valetine, chanoine, comte de Saint-I'ierre de Mâcon, prieur de Vernoux.
2. Marie- Bénigne Guillin était fille d'Antoine, écuyer-seigneur des terres de I'ougelon et comté d'Avenas, juge sur les terres des comtes de la ville de Lyon.