CHAPITRE XVII. iSi
oreilles d'âne et me conduisit ainsi coiffée à travers la ville jusqu'à notre maison.
« A l'âge <le sept ans, je fus confiée à ma grand'mère maternelle, et à ma tante, sœur de ma mère, qui habitaient Lyon. Le matin, messe à la métropole ; puis, promenade sur le quai des Comtes. Rentrée, je lisais à ma grand'mère l'évangile du jour. .Après cela, le travail et de temps en temps une courte lecture. L'ordre de la journée ne variait guère. Ce qui m'ennuyait le plus, c'était de ne me promener que sur le quai des Comtes : heureusement qu'en ce temps on posait les pilotis du pont appelé plus tard pont Tilsitt, et ce spectacle m'amusait. J'aimais aussi à passer des heures entières à lire. J'apprenais de mémoire des tragédies de Racine.
C A Lyon, j'éprouvai la première grande frayeur de ma vie. Ce fut après le 5 mai 1789. Durant la nuit, sur la place de la métropole, une multitude criait : Illuminez ! Illuminez ! — On venait d'apprendre que le clergé, la noblesse et le tiers-état voteraient, non par ordre, mais par tète : c'était l'entrée en révolution.
« Depuis, que d'autres épouvantes ! j'en citerai quelques-unes pour n'y plus revenir.
« Que de fois, je vis des troupes de jeunes gens des meilleures familles de Lyon, se réunir, à cheval et en armes, sur la place, et partir au secours des seigneurs ou riches propriétaires des régions voisines, menacés de mort ou d'incendie !
-• Un de mes cousins germains demeura plusieurs jours, gardé à vue par les gendarmes, dans la maison d'un paysan. Je pus moimême pénétrer jusqu'à lui pour lui procurer des vivres ; mais les gendarmes l'emmenèrent, et nous pensions bien qu'il allait à la mort. Dieu le sauva. Il nous disait au retour : « Pendant ma dernière nuit de prison, incertain du sort qui m'était réservé, j'entendais le bruit du sang dans mes artères. »
« J'ai vu passer un des prêtres qui devaient peu de jours après monter à l'échafaud en compagnie du Père de Rouvillc, de quelques religieuses et d'une pauvre fille de quinze ans, qui ne cessa de crier, jusque sur l'échafaud : « On me tue et je n'ai rien fait. » On l'accusait d'avoir assisté à la messe d'un prêtre condamné.
« Je vis, à Lyon, passer près de moi, sur le quai de la Baleine, M. de Ligonnès, chevalier de Malte, de Sablières, et un prêtre avec lui : ils marchaient, le visage serein, se donnant le bras et conversant : on allait les fusiller.
€ Mon père, bien que très considéré et aimé tics habitants de Vernoux, demeura toujours très exposé, parce qu'il ne cachait pas sentiments. Sa fortune fut presque entièrement perdue, et il nous fallut emprunter et travailler pour vivre.
« Quant à mes parents maternels, ils eurent horriblement à souffrir. Mon grand-père, dont le dévoûment au Roi était connu, fut emprisonné à Pierre- Encise i . avec son fils. Ils n'échappèrent que par miracle à la guillotine. Son frère. Guillinde Polevmieux, ancien gouverneur du Sénégal, très cher au Roi, fut mis en pièces par la populace, dans son château de Poleymieux. Les assassins descendirent vite à la cave ; mais, avant de boire, ils jetèrent dans le tonneau le cœur de leur victime. Ils avaient tiré des coups de fusil contre sa jeune veuve qui fuyait, éperdue, vers la Saône, entraînant ses deux petites filles. Dieu les sauva : un jeune homme se trouva là, avec une barque, pour les mener sur l'autre rive. Mon grand-oncle n'avait rien fait qui excusât de telles cruautés ; il était très bon, et j'avais vu dans sa maison une députation de chefs indigènes, venue du Sénégal à Paris pour saluer le Roi. Ils n'avaient pas voulu retourner dans leur pays sans passer à Lyon, pour remercier de ses bontés l'ancien gouverneur.
" Au mois de mars 1792, mes parents me confièrent aux Visitandines de Valence. Je devais me préparer là à ma première communion. La crise révolutionnaire ne m'en laissa pas le temps. Nous apprîmes bientôt que les Sœurs et nous allions partir du Couvent. Je n'y étais venue qu'à contre-cœur, n'ayant jamais jusqu'alors quitté mes parents : du belvédère, quand j'y pouvais monter, je regardais du côté de Vernoux. Sans manifester ma joie, je m'en allai donc contente. D'autres, avec raison, pleuraient.
■■ Un couvent des Sœurs de Saint-Joseph avait été épargné à Chalencon ; on m'y plaça. Les bonnes Sœurs firent tout ce qu'elles purent pour me disposer convenablement à ma première communion. Elle eut lieu le jeudi-saint 1793. Je fis ma confession générale avec sincérité ; mais j'étais bien mauvaise, ne connaissant et ne pratiquant aucune vertu. Il y eut seulement un grain de foi et de bonne volonté dans mon âme, dont Dieu daigna me récompenser, car ce
1. La citadelle de Pierre Lncise, ou de Pierre Seize, bâtie sous le rocher du même nom (Tetra Scisa), qui domine la rive droite de la Saune, avait été d'abord la résidence des archevêques de Lyon. Louis XI. qui s'en empara en 1468. la transforma en prison d'État- Elle fut démolie en 1793.
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que j'éprouvai le jour de ma première communion ne peut s'exprimer ; au moment où j'écris ces lignes, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, ce souvenir m'attendrit encore. Ce fut le commencement du salut pour mon âme
« Les grandes pertes que firent ensuite mes parents furent encore un des moyens dont Dieu se servit pour m'attirer à lui. Tout à coup, les assignats perdirent leur valeur ; d'immenses fortunes furent englouties ou considérablement diminuées. Mon pure devint triste et soucieux, ma mère pleurait souvent ; je compris leur position, et, de concert avec ma soeur, je me mis à travailler avec courage afin de leur venir en aide.
« Cependant, l'orage révolutionnaire passait. M. Arnaud Coste, curé de Vernoux, qui s'était réfugié dans sa famille, put rentrer et dire la Messe dans une maison voisine de la nôtre. Je lisais, chaque jour, dans les journaux, ce qui intéressait la religion. Dès que j'eus connaissance du décret du 30 mai, qui rétablissait la liberté du culte, je dis à qui voulut l'entendre que le culte sacré était rétabli. Quelques bonnes filles vont aussitôt vers l'église, alors transformée en club ; elles s'y introduisent par une fenêtre et commencent à la balayer. Les municipaux les firent, le jour même, saisir et emprisonner ; mais il y eut de tels murmures dans le peuple, qu'on fut obligé de les relâcher. Leur sortie fut un triomphe.
€ On fut forcé de livrer l'église aux catholiques. J'eus l'honneur de porter, dans mon tablier, la pierre sacrée de l'autel et les ornements.
« Je souffrais de la privation des sacrements. Le démon en profitait. Il m'avait inspiré la passion des livres. Je passais souvent à lire une partie du temps marqué pour le travail ; je trompais la confiance de ma mère, qui pensait que je travaillais, parce qu'elle entendait le bruit de mon rouet. Le rouet marchait, en effet, mais j'avais lâché le fil, et je lisais. Oh ! que de mères, et des meilleures, sont trompées !
i L'église rouverte, un des premiers soins fut d'y établir des confessionnaux provisoires. Je ressentis un vif désir de faire une bonne confession. J'accusai toutes les fautes que me reprocha ma conscience. Dieu me récompensa magnifiquement. Depuis ce jour, l'Eucharistie a rempli mon âme d'ineffables délices et l'a dégoûtée à jamais des plaisirs du monde. Quelques jours après, une amie m'offrit un de ces livres d'aventures romanesques qui me captivaient
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auparavant. Dieu me fit la grâce de le refuser, et la grâce plus grande d'être pour toujours guérie de la tentation maudite de lire 1 omans,
« Ce fut alors que, par un nouveau bienfait de Dieu, je me liai avec Apollonie ielle Pervencher.
< Leur famille, originaire d'Annonay et fixée à Vernoux, était des plus honorables. Gabrielle avait, comme moi, en 1801, vingt et un ans; Apollonie, une année de plus ; mais toutes deux étaient très vertueuses, n'ayant jamais connu le monde. On les avait jugées, plusieurs années auparavant, si discrètes et si prudentes que, malgré leur jeunesse, elles étaient admises, pour assister aux saints mystères, dans les maisons où des prêtre- se cachaient
« Lorsqu'elles ne pouvaient, durant les plus mauvais jours de la Révolution, assister à la Messe, Apollonie et Gabrielle en récitaient à genoux les prières, et, arrivées à l'endroit de là communion, elles ^'arrêtaient, se recueillaient un moment et ouvraient la bouche comme pour recevoir mystérieusement le pain céleste qu'elles désiraient.
L'exemple de leurs vertus me fit le plus grand bien et je m'efforçai de les imiter en tout.
Nous nous levions de bonne heure et nous nous rendions à l'église, où nous entendions la première Messe. Mes amies ayant l'habitude de faire une demi-heure d'oraison ; je tâchais de faire comme elles.
« Nous nous réunissions le plus souvent dans la maison de mes parents. Les causeries et les rires faisaient place, par intervalles, à fie pieuses lectures et souvent à des cantiques.
Nos familles se félicitaient de nous voir ainsi unies et contentes. :it a nous, le sujet le plus habituel de nos entretiens était la vocation. J'avais visité l'hôpital de Lyon ; le zèle et la gaîté des Sœurs employées au service des malades m'avaient charmée : je me déclarais donc pour les hospitalières. Gabrielle parlait comme moi: Apollonie eût préféré le cloître. Ma sœur Fanny ne manifestait d'attrait ni pour l'hôpital, ni pour le cloître ; de fait, elle se maria, et remplit les devoirs d'une bonne mère de famille.
•■ Chaque jour, à l'église, je visitais la chapelle de Notre-Dame, et je disais a la très sainte Vierge : « Obtenez-moi, jevous prie, d'être appelée a la vie religieuse. »
Pendant ce même temps, les préoccupations incessantes que