CHAPITRE XVII. 1S
donnait à M. Vernet le rétablissement de la discipline ecclésiastique dans le diocèse de Viviers, ne lui faisaient pas perdre de vue sa chère
jrégation de Thueyts. Par l'intermédiaire de M. de Be vicaire général comme lui de Mgr d'Aviau, il avait prié M. Arnaud Coste, curé de Vernoux, de lui indiquer quelques bons sujets. Celui-ci lui répondit qu'il avait précisément le bonheur de posséder dans sa paroisse quatre pieuses jeunes filles qui, poussées par le même désir d'une vie plus parfaite, avaient résolu de s'unir dans des exercices communs de prière et de charité.
Le 21 novembre 1801, on les avait même vues, laissant de côté les ajustements mondains qu'elles portaient jusque-là, apparaître à l'église vêtues uniformément d'une robe de couleur sombre et d'une coiffure des plus modestes. C'était la fête de la Présentation delà Sainte-Vierge. Les pieuses jeunes filles se doutaient-elles que, moins de trois ans plus tard, trois d'entre elles se trouveraient vouées à Marie sous le vocable du mystère qu'elles honoraient ce jour-là?
l'eu de jours après, le 3 décembre, M. Vernet arrivait à Vernoux et avait une entrevue avec les jeunes personnes.
Laissons la parole à sœur Marie :
<( Le soir, après le chapelet et la prière, nous sortions de l'église lorsqu'on nous dit que M. le curé nous priait de passer au presbytère. Nous y trouvâmes M. le vicaire général. Il entra tout de suite en matière. Il nous parla de la Mère Rivier, de sœur Chantai, de sœur Gertrude et de leurs mérites. Puis, sortant de dessous son bras un énorme cahier, il nous en lut les premières pages : c'étaient les Règles de la Congrégation , auxquelles il travaillait en ce moment.
<i Les demoiselles Pervencher, ma sœur Fanny et moi, nous ne soufflions mot. M. le curé m'invita à parler. Je dis carrément que je n'avais aucun goût pour instruire la jeunesse et que je voulais être sœur hospitalière. Sur une observation de M. le curé, qui fit remarquer qu'il y a dans toute Communauté des Sœurs occupées à soigner les malades, M. Vernet répliqua qu'on ne recevrait pas à Thueyts une personne qui déclarerait ne venir que pour exercer tel ou tel emploi.
« Eh bien, Monsieur, répondis-je en riant, nous voilà bien d'accord : vous ne voulez pas de moi, et je n'ai nulle envie d'aller à Thueyts. Les demoiselles Pervencher et ma sœur Fanny firent des réponses assez vagues et nous nous séparâmes. »
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« M. Vernet partit le lendemain matin pour Chalencon, d'où
rivit à M. le cure que, tout bien réfléchi, on pouvait me
nettre de sa part que je serais employée à la pharmacie et
au > malades, mais que je n'étais pas encore parvenue au
plus haut degré d'humilité. Cette dernière vérité fut ce qui plus
tard me décida à le choisir pour mon directeur. »
Trois mois après, un incident amena la Mère Rivier à Vernoux. Elle venait y installer une nouvelle école. Les demoiselles Pervencher et Millot se trouvèrent pour la première fois en présence des Sœurs de la Présentation. Aimée Millot va nous raconter elle même, avec sa franchise et sa rondeur habituelles, combien peu favorable fut pour elle l'impression de cette première entrevue.
Vous nous rendîmes à l'église, très préoccupées de voir ces nouvelles religieuses que M. le curé avait annoncées. Elles étaient là, fort humbles sous les yeux de tous, et paraissaient intimidées. Leur costume faisait pitié : sur la robe très commune, une sorte de mante d'indienne bleue, et, par-dessus la coiffe plissée, un chapeau de paille de quinze sous. Au sortir de l'église, j'entendis une vieille dame grommeler : <( Ira qui voudra les entendre ; je pense en ir autant qu'elles », et presque tout le monde murmurait ainsi. " Je fus moi-même assez sotte pour rire d'elles. Cependant mes amies et moi, nous résolûmes de faire une visite à la Mère Rivier. Nous fûmes très étonnées de voir qu'elle ne nous disait pas un mot fie notre vocation. Je lui dis : « Madame, notre confesseur croit que Dieu nous appelle dans votre maison, mais nous éprouvons les plus grandes répugnances pour votre genre de vie. » Elle nous répondit froidement : « Personne, Mesdemoiselles, ne vous presse de partir, je suis bien loin moi-même de vous y engager. Seulement, si jamais Dieu vous appelle à la vie religieuse, souvenez-vous qu'on doit répondre à sa voix et ne se laisser arrêter par aucune considération humain'..
i Plus tard, lorsque nous eûmes le bonheur d'être ses filles, notre bonne Mère nous dit qu'elle avait instamment demandé à saint Régis, dans un pèlerinage qu'elle fit à cette époque, de nous déterminer à la suivre. Mais elle voulait sans doute qu'aucune influence humaine ne vînt se mêler à celle de la grâce.
« Pour moi, ma vanité m'empêchait alors de discerner ce que j'ai tant admiré plus tard, les mérites et les dons si rares de notre vénérée Mère. Rendant compte de notre entrevue à M. le curé, je
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lui dis : « Je ne puis comprendre qu'une si petite personne se mêle
de fonder un couvent. » M. le curé, qui l'avait appréciée mieux que moi, me répondit : « La Congrégation qu'elle a fondée, si petite aujourd'hui, sera un jour la plus belle œuvre de la contrée. Vous vous moquez de sa maison ; on y verra descendre bien desévêques.»
■ De Vernoux, la Mère Rivier se rendit à La Louvesc. A son retour, elle repassa par notre ville et nous fit dire ces simples paroles : « Je pars demain ; si vous voulez me suivre, venez. » Au même instant, la lumière se fit dans notre esprit et notre résolution fut prise irrévocablement. Les demoiselles Pervencher partirent avec elle, et il fut convenu que je prendrais le prétexte d'aller aux eaux de Saint-Laurent, et qu'ensuite j'écrirais du couvent de Thueyts à ma famille pour lui annoncer que j'étais résolue d'y rester.
« Ce que je souffris jusqu'au jour de mon départ ne peut se rendre; j'allais quitter tout ce que j'aimais pour embrasser un genre de vie qui me répugnait toujours davantage. La pensée que j'allais affliger ma mère, — ma mère, que je regardais comme la personne la plus parfaite que je connusse, et que j'aimais avec excès, — me causait un martyre au-dessus de toute expression ; la vue de ma jeune sœur l'augmentait encore. Cette pauvre enfant, qui avait entendu dire que je devais partir comme les demoiselles Pervencher, me répétait sans cesse en m'accablant de caresses : « Maman Aimée, ne t'en va pas ! » C'étaient autant de traits qui me perçaient le cœur. Plus le moment de la séparation approchait, plus j'étais malheureuse. La veille, je disais : « Adieu, beau ciel, je ne te verrai plus de ma maison paternelle ; adieu, père et mère chéris ; adieu, je ne vous retrouverai plus qu'au paradis. » Je fis mes adieux à toute ma famille sans laisser comprendre que c'étaient les derniers, et je partis le cœur bien oppressé. Après avoir passé à Aubenas, je m'enfilai dans les montagnes, lesquelles m'avaient toujours donné une impression d'anxiété et de terreur. Je les trouvai plus tristes que jamais. J'arrivai enfin au couvent de Thueyts. Je crois que je n'aurais pas été saisie d'une plus grande tristesse, si j'étais entrée dans une prison. »
Telle fut l'entrée au couvent de l'éminente religieuse qui est restée si vénérée dans la Congrégation de la Présentation sous le nom de sœur Marie. Toute sa vie elle se félicita et bénit la Providence d'avoir surmonté les répugnances qui s'opposaient à son entrée à la Présentation. Quelques mois avant sa mort, en 1862, elle écri-
vait : « Si j'étais entrée clic/ les Hospitalières, je crois très fermement qu'avec mon caractère hardi, entreprenant, j'aurais été très expo- . 1 ''ailleurs, ce qui m'y attirait, était moins les (ouvres de charité en elles-mêmes, que l'éclat extérieur qui leur est attaché. J'ai donc bien remercié le Seigneur et je le remercie encore. Oh! qu'on est heureux de renoncer à sa volonté propre pour suivre celle de Dieu ! »
Dieu ne pouvait, en effet, que bénir un tel héroïsme. Celle qui dépeinte comme une jeune fille au caractère difficile et aux tendances mondaines devint la religieuse la plus douce et la plus humble. Le il décembre 1865, quelques instants avant la mort de la vénérable Assistante, ses Sœurs, groupées autour d'elle, lui ayant demandé un dernier conseil, sœur Marie, recueillant ses forces, leur répondit par ces mots, où tous se plurent à reconnaître le résumé fidèle de sa vie religieuse : « Mes Sœurs, aimez la charité et la simplicité. »