CHAPITRE XVIII
l'espérer ni le désirer. Une lettre remarquable, que son pieux directeur lui avait écrite au milieu delà persécution, ne la quittait pas: ■• Ma chère fille, écrivait M. Vemet, c'est parce que Dieu veut que votre maison ait des fondements solides, qu'il l'établit sur le Calvaire -et, comme la mère et les filles d'aujourd'hui doivent être les pierres qui formeront les premières assises de l'édifice, il faut conséquemment (pi 'elles soient taillées et affermies comme des pierres fondamentales, taillées par les souffrances, affermies sous le poids des persécutions. »
Les croix, en effet, semblèrent n'avoir disparu de son œuvre que pour s'imprimer plus profondément dans son intérieur.
Les lettres nombreuses dans lesquelles la Vénérable Mère exposait à son directeur l'état de son âme ont malheureusement disparu; mais, par les réponses du père spirituel, que le zèle de sa fidèle pénitente nous a religieusement conservées, on peut suivre les phases de l'épreuve.
Dès les premiers regards jetés sur cette précieuse correspondance il est impossible de n'être pas frappé d'un contraste. Le caractère le plus saillant des lettres écrites par la Mère Rivier à ses filles est une solidité de jugement, une promptitude de décision, une rondeur qu'il est rare de rencontrer à un pareil degré. En face d'elle même, lorsqu'il est question de sa propre conscience, la Vénérable Fondatrice semble perdre toute son assurance ; elle hésite, se trouble, et ne trouve la paix et la lumière que dans une règle de conduite fixée et imposée par celui que Dieu lui a donné pour père ; comme si Dieu voulait lui rendre sensible cette vérité, que les grâces d'état qu'il donne aux âmes pour les éclairer dans le gouvernement des autres, ne sauraient les dispenser de se soumettre aux lois ordinaires dans leur direction personnelle (1). Quelques fragments de lettres de M. Vernet, choisis çà et là, suffiront à montrer cet état d'âme de la Servante de Dieu.
Au mois de mai 1802, M. Vernet, obligé de quitter Thueyts pour aller à Privas traiter les affaires du diocèse, laisse à Marie Rivier une note qu'elle devra relire dans ses moments d'angoisse.
« En m'éloignant, la paix que je vous désire est celle qui se trouve dans un repos amoureux en la volonté de notre bon Maître Je
1. Le même contraste a été remarqué dans les lettres de sainte Thérèse. Mais, autant qu'il nous est permis d'en juger, il nous paraît encore plus accusé dans la correspondance delà Vénérable Marie Rivier.
Marie Rivier. li
vous le dis avec assurance, votre conscience est en bon état ; vous bien, avec Dieu ; Dieu vous aime et vous l'aimez.
« < [lie soient les pensées contraires qui viennent vous
assaillir, ayez confiance. Si elles reviennent, comme vous dites, se coller et s'enraciner malgré vous dans votre tête, sans qu'il vous soit possible de les éloigner, offrez votre pénible état au bon Dieu ; unissez votre peine à celle de Jésus-Christ au Jardin des Olives et sur l'arbre de la croix. )
Le 21 mai, répondant sans doute à de nouvelles préoccupations, le bon directeur lui écrit : « N'oubliez jamais que Dieu aime les âmes avec une grande tendresse ; il a versé pour elles tout son sang, pour la vôtre comme pour la mienne ; ne la tourmentez donc pas, cette pauvre âme du bon Dieu »
Le 30 mai : « Quel plaisir me fait votre état actuel ! que je suis heureux de vous voir plus tranquille ! Courage! J'ai toujours espéré que Dieu aurait enfin pitié de vous. >
Mais tout à coup la lumière fait place aux ténèbres, et, dans les nouveaux troubles, plus grands que jamais, de la Servante de Dieu, M. Vernet n'hésite pas à voir l'œuvre du démon.
€ Le diable vous en veut, et beaucoup ; mais croyez-moi, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même. Pourquoi lui tapez-vous dessus si ferme et sans lui donner le temps de respirer ?.... Consolezvous, Dieu vous rendra la paix au moment marqué par sa sagesse. »
Ce moment se fait attendre, et la Servante de Dieu fait part de son inquiétude.
« Surtout, ne laissez pas vos communions, je vous en prie, écrit le zélé directeur ; vous ne pourriez pas mieux servir le diable. Le bon Dieu vous aime et vous l'aimez, quoi que vous en disiez. Il vous semble le contraire, et c'est ce qui fait votre peine ; mais ce qui fait votre force, c'est l'obéissance.... Allez souvent dans les bras de la très sainte Vierge, notre bonne Mère : jetez-vous, précipitez-vous dans ces saints bras... »
La bonne Mère suivait de si sages et si paternels conseils ; et le démon reculait, et le calme revenait dans son âme, pour quelque te m |
Les lettres des années 1803, 1804 et 1805 nous montrent, à plusieurs reprises, le retour de troubles semblables ; peut-être même ont-ils augmenté d'intensité ; mais l'âme de la Servante de Dieu, fortifiée par le support courageux des premières épreuves, peut rece-
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voir de son père spirituel une direction plus lumineuse, entendre de sa part un langage plus ferme : « Ce que Dieu veut de vous, c'est une vie de pure foi. La foi seule doit vous conduire ; et la foi n'est pas dans le sentiment. » C'est la conclusion à laquelle arrive le savant et expérimenté directeur, et qu'il répète, en termes presque identiques, dans deux lettres du 24 et du 26 janvier 1805. N'est-ce pas la fin qu'assigne à de pareilles épreuves celui des maîtres de la vie spirituelle qui en a fait la description la plus complète, le grand mystique, saint Jean de la Croix ? (1)
La leçon avait donc été comprise et avait porté son fruit, mais au prix de quelles souffrances de la part de l'âme sujette à l'épreuve, et de quel patient labeur de la part de celui qui était appelé à la diriger ! Non content de multiplier ses lettres, M. Vernet voulut que sa >ainte pénitente cherchât son appui dans des lectures propres à l'éclairer et à la fortifier. En 1802, il lui fait parvenir YEspiit de sainte Thérèse, puis les œuvres complètes de cette sainte. — Plus tard, il lui conseille vivement la lecture de l'Imitation : <i Lisez les chapitres 9, 10 et 11 du second livre ; j'espère qu'ils vous aideront à porter vos croix. » Suivant la nature de l'épreuve, il lui indique la lecture de telle ou telle partie de la sainte Ecriture, ordinairement des psaumes. « Connaissez-vous bien l'histoire de Job ? lui écrit-il. Faites-vous prêter par M. Pontanier la Bible en français ; j'espère que vous en serez consolée. »
C'est bien à propos que M. Vernet indiquait à la Mère Rivier l'exemple du saint homme Job, car aux anxiétés morales s'unissaient en elle les douleurs physiques les plus intolérables.
Son infatigable activité, sa bonne humeur habituelle étaient de nature à donner le change aux personnes qui ne la voyaient qu'en passant, et, sauf quelques Sœurs qui eurent avec elle des rapports plus intimes, nul ne soupçonna pendant sa vie la continuité et la vivacité de ses souffrances.
Elle-même, au milieu de ses travaux et de ses préoccupations, parvenait parfois à les oublier. Comme à l'époque où elle écrivait à M. Pontanier la lettre admirable que nous avons citée, bien souvent sans doute elle aurait pu répéter ces paroles : « Je ne souffre pas : les peines spirituelles me font oublier les corporelles. »
1. Voyez S. Jean de la Croix, La Montée du Carmel , — et le P. Poulain, S. J. La Mystique de S. Jean de la Croix. Paris, Retaux, 1893.
Des aveux cepend happaient parfois de ses lèvres : sa
natt: ( tait incapable de dissimuler tout à fait
bien que ses joies. < L'n jour, dit. saur Saint- Pierre, je lui demandais comment elle pouvait suffire à tant de travaux, tandis que nos jeunes Sieurs se trouvaient épuisées d'une besogne bien moins considérable. Elle me répondit : v. J'en ai maintenant l'assurance, c'est Dieu qui me soutient par un secours surnaturel ; il y a tels jours, tels moments où, plutôt que de prendre la parole devant nos Sœurs, je crierais.... et il faut pourtant que je parle du matin au soir ! mais je ne le fais qu'avec l'aide de Dieu. » Je lui ai entendu dire, rapporte sœur Sophie, que, si elle s'écoutait, elle ne ferait jamais rien. « Tout ce que je fais, disait-elle, me coûte un effort. ••
€ En réalité, dit le même témoin, elle fut malade toute sa vie. » Sœur Marie, interrogée au Procès de canonisation, a ainsi énuméré les différentes maladies dont la Vénérable Mère eut à souffrir : « c'étaient des dartres vives, des maux d'yeux, des vomissements, des insomnies, des névralgies d'une extrême violence, des fièvres ardentes, des enflures prodigieuses, des glandes engorgées, une toux opiniâtre, de l'oppression. >
« Dès sa tendre jeunesse, dit sœur Sophie, notre Mère avait contracté une infirmité qui avait été pour elle une sorte de martyre continuel. Quelqu'un qui, pendant sa vie tout entière, serait revêtu d'un rude cilice, n'aurait pas plus à souffrir que la Servante de Dieu n'a souffert d'une dartre vive qui la tourmentait sans relâche. »
Sœur Saint-Pierre, qui fut attachée pendant quinze ans aux infirmeries de Thueyts et de Bourg-Saint-Andéol, eut une fois l'occasion de constater cette infirmité. « Les douleurs étaient devenues si fortes et l'aspect de la plaie si effrayant, que la Mère Rivier craignit une affection plus grave : « J'ai peur, me dit-elle, d'avoir un cancer. Cela m'empêcherait de travailler, et j'ai tant de choses à faire ! » Au premier coup d'œil que je jetai sur la plaie, les larmes me vinrent aux yeux. Elle ressemblait au vésicatoire le plus irrité ; il en sortait, par plusieurs endroits, de petites gouttes de sang. Je me convainquis néanmoins, en l'examinant, que ce n était point une plaie cancéreuse. Je le dis à notre Mère. « Allez, me dit elle aussitôt complètement rassurée, et ne parlez de cela a personne dans la maison. );
i Elle voyait toujours arriver la nuit avec tristesse, dit sœur