CHAPITRE WIII
Accablée par les souffrances physiques et par les épreuves morales, l'infatigable apôtre allait puiser des forces nom dans les deux sanctuaires qu'elle vénérait entre tous : celui de Notre-Dame du Puy et celui qui renferme les restes de saint François Régis à La Louvesc. Dans le courant des années 1S03, 1804 et 1805, sa correspondance révèle au moins cinq pèlerinages au Puy et aiitant à La Louvesc. Plusieurs témoignages nous apprennent qu'elle profita de ces voyages pour évangéliser les pays qu'elle traversait. Sœur Sophie nous apprend que « dans la ville même du Puy, ville où pourtant, dit-elle, les bons prédicateurs abondent, elle donna des instructions si fréquentées, qu'on vit des dames du monde disputer des places aux gens du peuple, car on n'en trouvait pas si l'on n'arrivait longtemps avant l'instruction. X>
Ces voyages fréquents au Puy, où elle rencontrait sa respectable et sainte amie, M1!e de Sénicroze, firent renaître en elle un désir auquel elle n'avait autrefois renoncé, nous l'avons vu, qu'à son corps défendant : celui de fondre son œuvre avec celle de l'Instruction et de se démettre de sa supériorité entre les mains de Marie de Sénicroze.
L'œuvre des Demoiselles de l'Instruction avait obtenu en 1801 la restitution des anciens bâtiments qu'elle occupait au Puy avant la Révolution ; elle ne comptait plus que trois associées, mais plusieurs postulantes se présentaient. Mgr de Belmont, évêque du diocèse de Saint-Flour, auquel celui du Puy venait d'être rattaché, se fit le protecteur de l'œuvre. Au commencement d'octobre 1803, des conférences eurent lieu au Puy entre le digne prélat, Marie de Sénicroze et Marie Rivier. A la suite de ces conférences il fut décidé que, pour préparer la fusion, deux sujets de la Communauté de Thueyts se rendraient au Puy, pour seconder MUe de Sénicroze, tandis que deux sujets du Puy se rendraient à Thueyts pour tenir leur place et se former sous la direction de Marie Rivier.
Les deux Sœurs de Thueyts choisies pour se joindre aux Demoiselles de l'Instruction furent sœur Gonzague, qui se rendit auprès d'elles en novembre 1S03 et sœur Agnès, qui arriva au mois de décembre.
Peu de temps après, M!!e de Sénicroze écrivait à sa sainte amie : « Vos Sœurs sont vraiment pour nous des modèles ; elles nous
édifient toutes, surtout moi, qui arrive à la fin de ma carrière .. iir connu de la solide vertu que le nom. »
La Vénérable Mère n'était pas moins satisfaite des deux prétendantes qu'on lui avait envoyées. Les relations entre les deux Communautés devenaient de jour en jour plus intimes. « Quand notre Mère allait au Puy, dit sœur Sophie, elle se trouvait désormais dans la maison de l'Instruction comme chez elle. Mlle prenait part à tous les exercices de la Communauté ; de concert avec Mlle de Sénicroze, elle corrigeait ou réformait ce qui lui paraissait blâmable, comme elle l'eût fait dans sa propre maison. »
Comment Marie de Sénicroze, qui avait une telle vénération pour la Supérieure de Thueyts, se décida-t-elle à la combinaison, approuvée par levèque de Saint-Flour, qui la faisait Supérieure générale des deux maisons désormais confondues ? Ce ne fut évidemment qu'après de vives résistances. La lettre suivante de M. Vernet semble l'indiquer, en même temps qu'elle nous raconte l'échec définitif du projet caressé par l'humilité de Marie Rivier :
« J'ai fait part à vos filles des larmes de MUe de Sénicroze, et j'ai ajouté qu'à cette occasion vous me disiez une chose à laquelle je voulais savoir si elles souscriraient toutes : — Oui, oui, nous souscrivons toutes à ce que veut notre Mère, à tout ce qu'elle vous dit! — Alors j'ai lu l'article de votre projet de démission. — Je vais donc lui écrire que vous ne voulez plus d'elle. — Ah! pour le coup, quel tapage! que de récriminations !
•• Pour moi, je vous loue de vos sentiments, pourvu qu'ils soient bien dans le cœur, et j'admire MUe de Sénicroze; mais, l'une et l'autre, vous devez n'avoir point de volonté si vous avez un brin d'humilité. »
Le projet d'union n'alla pas plus loin ; mais nous verrons que l'humilité de Marie Rivier ne se tint pas pour vaincue, et qu'elle essaya encore plus d'une fois de faire accepter sa démission.
• L'estime mutuelle des deux Supérieures, disent les Annales, ne souffrit aucune altération par suite de l'échec de ces négociations. Mlle de Sénicroze, accompagnée de quelques-unes de ses filles, vint plusieurs fois passer un ou deux mois à Thueyts, et notre Mère, qui allait régulièrement chaque année au Puy, descendit toujours à la maison hospitalière de Mlle de Sénicroze.
€ Soit en allant au Puy, soit en retournant, elle s'arrêtait à La Louvcsc. Plusieurs fois, elle y séjourna assez longtemps pour y donner une retraite aux femmes et aux jeunes filles. Elle les réu-
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nissait chez les Sœurs de Saint-Joseph, avec qui elle était unie par les liens d'une religieuse et intime charité. »
Au tombeau de saint François Régis, comme au sanctuaire de Notre-Dame, la sainte Supérieure avait l'habitude de porter de longues lettres, naïves suppliques à la Sainte-Vierge ou au patron de son pays, clans lesquelles elle exprimait les désirs de son âme et les besoins de sa Congrégation. Onze de ces lettres ont été conservées et sont pour l'histoire de Marie Rivier des documents des plus précieux.
Une de ses principales préoccupations à cette époque était l'organisation du Noviciat, qu'elle venait d'établir d'une manière régulière. «Jusqu'en 1803, dit sœur Marie, il n'y eut pas de Noviciat proprement dit. Notre Mère prenait à part les nouvelles postulantes, et, après une formation plus ou moins suivie, après une période d'épreuves plus ou moins longue, elle les admettait à faire leur profession. »
L'accroissement de la Communauté, la liberté plus grande laissée au développement des œuvres religieuses, permirent une organisation plus complète dont la Vénérable Mère et M. Vernet, dans leurs lettres, avaient souvent manifesté le désir. La première maîtresse des novices fut sœur Chantai. Quand sœur Chantai eut été nommée Assistante, sœur Xavier la remplaça. Le jugement solide et éclairé de cette dernière la fit choisir pour cet emploi peu de temps après sa profession. Elle dirigea le Noviciat pendant près de huit ans, et inspira à ses chères élèves les vertus religieuses autant et plus par ses exemples que par ses leçons (1).
Un autre sujet de préoccupations accompagnait la Vénérable Mère dans ses pèlerinages au Puy et à La Louvesc.
Ni la conclusion du Concordat en 1801, ni le rétablissement officiel du culte catholique en 1802, ni l'événement politique qui, le 18 mai 1804, transforma le gouvernement de la France et plaça la couronne impériale sur la tête de Napoléon Bonaparte, n'avaient eu pour résultat de mettre fin à toute persécution religieuse. La présence d'un grand nombre d'anciens révolutionnaires dans l'administration nouvelle aurait suffi, à elle seule, pour mettre en garde les catholiques. De fait, plusieurs de ces fonctionnaires ne firent que changer de tactique, et remplacer la persécution violente par la persécution administrative.
1. Notice manuscrite sur les premières sœurs de la Présentation.
Le décret impérial du 3 messidor, an XII 22 juin (804), qui
ution de la société des Pères de la Foi, et
agrégations ou associations d'hommes ou de
femmes, sous prétexte de religion », eno ces dispositions
Les mêmes hommes, sans cloute, qui, deux ans auparavant, ava dénoncé M. Yernet comme un conspirateur, portèrent contre la imunauté de Thueyts les accusations les plus étranges : d'abord la Supérieure jetait le trouble dans les consciences par ses instruc- .; ses retraites; sa maison de Thueyts, foyer d'insalubrité où se trouvaient entassées les pensionnaires contrairement à toutes les règles de l'hygiène, était dirigée par des maîtresses ignorantes et opposées aux vrais principes de la société moderne ; du reste, cette Communauté constituait un vrai Couvent et tombait à ce titre sous le coup du nouveau décret.
Le préfet de l'Ardèche, M. Robert, instruit de la dénonciation par une dépèche ministérielle, manda à la préfecture la Mère Rivier, qui partit aussitôt pour Privas.
« Quoiqu'elle eût déjà reçu des témoignages de bienveillance de la part de ce magistrat, notre Mère, dit sœur Marie, n'était pas appréhension en se rendant auprès de lui. Tremblante, elle se munit du pain des forts ; elle communia, de manière à pouvoir se rendre à l'audience aussitôt après son action de grâces, afin, disaitelle, d'entrer a la préfecture € en y apportant la sainte Hostie. » M. Robert l'accueillit avec bonté, l'introduisit dans un appartement où ils purent parler sans témoins, lui demanda toutes les explications dont il avait besoin et lui promit la protection qu'elle sollicitait
1 )e retour à Thueyts, la Vénérable Mère recommanda à ses Sœurs, comme elle l'avait fait au milieu des troubles révolutionnaires, la plus grande réserve dans leurs paroles. Puis, suivant sa tactique habituelle, elle mit en œuvre tous les moyens humains dont elle pouvait disposer.
Tandis que M. Vernct envoyait à Paris, par l'intermédiaire de Mgr rie Chabot, qui s'y trouvait alors, un long mémoire, et que sœur Marie priait son cousin, le général Rampon, sénateur, d'intervenir auprès de M. Portalis, ministre des Cultes, l'active Supérieure, faisant parvenir à M Bastide, sous-préfet de Largentierc, des nouvelles de ses deux nièces, Delphine et Lmilie de liesses, élèves au
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pensionnat de Thueyts, mettait SOUS les yeux de ce magistrat les ■s justificatives de son bon droit.
On avait accusé le couvent de Thueyts d'être une habitation malpropre et insalubre. lTn certificat de M. le docteur Embry, d'Aubenas, attestait « la parfaite propreté et la salubrité de la maison de Thueyts. » — Le docteur constatait, en outre, que € dans les hameaux et villages voisins où se trouvaient des filles élevées à Thueyts, les maladies contagieuses que la malpropreté engendrait autrefois, étaient devenues moins fréquentes et moins meurtrières. » — On avait prétendu que les Sœurs de la Présentation élevaient leurs enfants dans des principes subversifs de la société moderne. La Mère Rivier sollicita et obtint des certificats de tous les maires des communes où se trouvaient des maisons de l'Institut. Tous concluaient en demandant le maintien de leurs institutrices. Les maires du canton de Coucouron rédigèrent une supplique collective où ils disaient : € Nous certifions que l'éducation est donnée à Thueyts suivant les vrais principes. Nous pouvons en répondre puisque nos enfants y sont élevées. »
Dieu seul connut le nombre des œuvres de pénitence et de prière qui, du sein du couvent de Thueyts, montèrent vers le ciel dans ces jours d'angoisse. Parmi les manuscrits de la Vénérable Mère, une longue lettre a été retrouvée, portant la date du 12 août 1804 ; elle est adressée à Notre-Dame du Puy ; les périls menaçant la Congrégation s'y trouvent exposés d'une manière naïve et touchante.
Sœur Gonzague, qui se trouvait au Puy, auprès de Mlle de Sénicroze, fut chargée de porter la pieuse supplique au sanctuaire vénéré.
Deux mois après, le 28 octobre 1804, fête de saint Simon et de saint Jude, M. Robert, préfet de l'Ardèche, communiquait à la Vénérable Supérieure la lettre ministérielle suivante, datée du 27 vendémiaire, an XIII (19 octobre 1804) :
« Monsieur le Préfet, j'ai reçu, avec diverses pièces relatives au pensionnat de jeunes filles établi à Thueyts, la lettre par laquelle vous sollicitez la protection du gouvernement en faveur de cet établissement. Je m'empresse de vous annoncer que le ministre de l'Intérieur, sur le rapport que je lui ai présenté, a approuvé ce pensionnat, qui, hors des atteintes du décret impérial du 3 messidor,
Marie Rivier. J4
•tirera sous la surveillance immédiate de l'autorité publique
focale
Signé : FOURCROV (i).
Cette approbation de l'autorité civile, si désirée et si recherchée qu'elle eût été par la Vénérable Mère, n'avait de prix à ses yeux qu'autant que s'y ajoutait l'approbation de l'autorité ecclésiastique. Le Chef suprême de l'Eglise traversait précisément la France en ce moment, appelé à Paris pour le sacre de Napoléon Ier. On sait comment l'imposante cérémonie du 2 décembre 1804, destinée, dans la pensée de l'empereur, à relever aux yeux du peuple le prestige de la dignité impériale, eut surtout pour effet de rehausser celui de la majesté pontificale. Dans son voyage de retour à Rome, le Pape Pie VI I, malgré les précautions prises par un pouvoir jaloux (2), marcha d'ovations en ovations, retraversant la France, suivant ses propres expressions, i. au milieu d'un peuple à genoux. »
A l'autorité publique de son pays, la sainte Fondatrice avait demandé justice et protection ; devant le Vicaire de Jésus-Christ, Père commun des fidèles, elle s'inclina religieusement, elle et toutes 3es filles, et lui fit présenter la supplique suivante :
€ Très Saint-Père,
K Pendant que l'orage révolutionnaire, après avoir dispersé les vierges chrétiennes, les laissait au milieu d'un monde corrompu sans espoir de rentrer dans leurs saints asiles, la Providence ménageait une précieuse ressource aux filles du diocèse de Viviers qui entiraient portées à la pratique des conseils évangéliques.
< Au bourg de Thueyts furent dès lors jetés les premiers fondements d'une maison dont la fin principale est de venir au secours de la jeunesse délaissée, de lui procurer une éducation chrétienne et de former partout de bonnes mères de famille.
4 Les filles agrégées dans cette maison ne forment aucuns vœux, mais elle ne s'en regardent pas moins comme obligées de mettre en pratique tout ce qui, dans les observances religieuses, est compatible avec leurs fonctions. Leur devise est de se sanctifier d'abord
I. An'oinc-Fran^is de Fourcroy, directeur général de l'Instruction publique. .'moires du cardinal Consalvi, t. II, p. 462.