CHAPITRE \X
l'oubli de la Règle au mauvais esprit, la marche fut rapide. Un< ancienne novice de Thueyts, qui s'était retirée à cause de son esprit d'indépendance, parvint, à force d'intrigues, à exciter contre la direction imprimée par la Maison-Mère une partie de la population de Vernoux et malheureusement aussi à gagner à sa cause plusieurs Sieurs trop faibles. Les tristes scènes suscitée-, à Thueyts par Marguerite Voile et par Mlle Félicité furent sur le point de se renouveler à Yernoux. Il ne fallut rien moins que l'arrivée de sœur Marie et de sœur Xavier, originaires du pays, et toute la prudente énergie de la Vénérable Mère et de M. Vernet lui-même pour calmer l'effervescence.
L'observation de la Règle fut rétablie à Vernoux dans toute sa vigueur. De tous ces événements, il restait à la Vénérable Mère et filles, présentes et à venir, cette grande leçon, que les négligences les plus légères dans la pratique de l'obéissance sont de nature à conduire insensiblement, si l'on n'y veille avec soin, aux conséquences les plus graves. Il leur restait aussi une consolation précieuse Des épreuves de Vernoux comme de celles de Thueyts, l'honneur de la Congrégation sortait intact : pas le moindre soupçon n'avait effleuré la vertu des Sœurs de la Présentation de Marie et les plus compromises dans le scandale de leur insoumission avaient été, de ce chef, à l'abri de toute accusation malveillante.
Au moment où tout s'apaisait à Vernoux, Dieu, qui semblait ne vouloir laisser aucun répit aux tribulations de la Vénérable Mère, se préparait à la priver, à Thueyts même, du plus ferme appui de son œuvre.
Rien n'avait été plus capable de consoler les Sœurs de la Présentation du départ si regretté de M. Vernet, que la présence de son digne confrère, M. Pontanier. Le grand âge et les infirmités de sa respectable tante, Mlle Pose, dont il partageait la demeure depuis l'époque de la Terreur, ne lui avait pas permis de suivre M. Vernet au moment où celui-ci reprit l'œuvre des séminaires, et les bonnes Sœurs aimaient à se figurer que la situation actuelle se prolongerait encore longtemps.
Le « bon M. Pontanier », ainsi qu'on l'appelait à Thueyts, semblait si bien l'aumônier destiné par la Providence à la Maison Mère de la Présentation ! Chargé à vingt-neuf ans de la direction spirituelle de la Congrégation naissante, le jeune prêtre de Saint-Sulpice avait montré, dès le début, dans l'exercice de ses délicates fonctions,
Marie Rivier. 16
une sùretc de jugement, une prudence de conseil, une gravité de vie qui semblent être le partage exclusif d'un âge plus mûr. Sa charge d'économe au grand séminaire de Viviers l'avait initié au maniement des affaires. Mettant son expérience au service de la Communauté île Thueyts, il en était devenu, aux jours les plus mauvais de la Révolution, la providence temporelle en même temps que le directeur spirituel.
Les événements providentiels qui avaient fait du piètre de Saint- Sulpice l'auxiliaire de Marie Rivier, n'étaient-ils pas un indice de la volonté de Dieu à son égard, le signe d'une nouvelle vocation ? Ainsi se [plaisaient à penser les bonnes Sœurs de Thueyts et la Vénérable Mère elle-même.
Tout autre fut la conclusion à laquelle M. Pontanier s'arrêta après avoir mûrement réfléchi devant Dieu.
Au commencement de l'année 1810, M,le Bosc étant morte, le fidèle fils de M. Olier écrivit à M. Emery, Supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice, pour se mettre à sa disposition, et, choisissant le moment où il supposait que la Supérieure de la Présentation, alors en cours de tournée, se trouvait auprès du tombeau de saint François Régis, il lui adressa la lettre suivante à La Louvesc.
« Ma chère fille en Jésus-Christ, — Vous savez que je vous ai parlé quelquefois de ma rentrée dans un séminaire ; je pense que Dieu m'y appelle de nouveau. M. Emery le désire. Priez le Seigneur que je fasse ce qui sera pour sa plus grande gloire. A votre retour, nous parlerons plus amplement de tout cela. Mon éloignement, s'il a lieu, ne diminuera en rien, — il n'est pas nécessaire de le dire, — le respectueux attachement que je vous porte. »
■ ( ette lettre, disent les Annales, fut pour notre Mère l'occasion d'un profond chagrin. Elle se soumettait bien à la volonté de Dieu ; néanmoins l'éloignement de M. Pontanier lui paraissait devoir être si préjudiciable à la Communauté, qu'elle crut devoir tenter toutes les démarches possibles pour l'empêcher. »
Le 13 octobre, elle écrivit au Supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice :
<L Monsieur, malgré vos occupations multipliées, je prends la liberté de vous adresser cette supplique. M. Vcrnet, Supérieur du séminaire de Viviers, et aussi le nôtre, vous aura sans doute parlé
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.l'une Congrégation de pauvres filles, qui ■-'est formée sous ses auspices, en un bourg du Vivarais, nommé Thueyts, lesquelles
se consacrent à l'éducation de la jeunesse. Cette Congrégation a commence, dans l'année 1796, par les soins, travaux et peines de M. l'abbé Pontanier, qui en a été le premier fondateur, après Dieu. C'est lui qui a partagé avec moi toutes les sollicitudes et contrariétés qu'on éprouve ordinairement dans la formation d'un nouvel établissement, fondé dans un temps de révolution et qui n'a d'autres fonds que les trésors de la divine Providence.
« Oh ! que d'obstacles n'y a-t-il pas eu à vaincre ! Combien de fois ce charitable ecclésiastique nous a-t-il soutenues, consolées, mes compagnes et moi, dans des moments si difficiles! Enfin, Monsieur, il y a déjà quatorze ans que M. Pontanier dirige la maison, et cela toujours avec zèle et ferveur, prêchant encore plus par son exemple que par ses discours, car c'est un vrai modèle de pauvreté, d'humilité, de mortification, de charité, en un mot de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.
« Vous, Monsieur, qui ne cherchez, depuis de longues années, que la gloire de Dieu et le salut des âmes, auriez-vous le courage de nous enlever ce moyen de sanctification? Voyez ma peine, écoutez les supplications de près de cent filles qui réclament vos bontés et votre charité. »
M. Emery répondit en ces termes :
« Madame, je sais combien votre établissement est précieux à la Religion : j'y ai pris et j'y prendrai toujours le plus grand intérêt ; je sais encore que M. Pontanier vous a beaucoup servie et qu'il n'est pas aisé de trouver un directeur aussi pieux que lui ; mais, par la grâce de Dieu, voilà votre établissement consolidé. Si Dieu enlevait de ce monde M. Pontanier, il subsisterait encore : il faut donc laisser aujourd'hui M. Pontanier suivre sa vocation. La circonstance qui l'avait d'abord retenu à Thueyts n'existe plus ; il a perdu sa tante ; trouvez donc bon et conforme à la volonté de Dieu qu'il rentre dans un séminaire, avec l'agrément de Monseigneur son évèque. Je lui désigne Viviers : il sera à portée de vous ; vous pourrez jouir de lui pendant la plus grande partie des vacances ; rien n'empêchera, pendant le cours de l'année, qu'il se transporte quelquefois à Thueyts : ainsi il ne sera pas entièrement perdu pour vous. »
244 LA VÉNÉRA LRIE RIVIER.
M. Pontanier se rendit, au mois de janvier 1S1 1, au séminaire de Viviers, pour y faire une retraite. Quelques jours après sou départ, la Vénérable Mère exprimait ainsi sa tristesse dans un billet écrit à M. Vernet : < Je suis dans un état de désolation et de déchirement bien cruel. J'aimerais mieux mourir que de m'opposer à la volonté 1 lieu , mais s'il n'a pitié de moi, je ne sais ce que je vais devenir. Priez-le, s'il vous plaît, pour moi : j'en ai le plus grand besoin. Au nom de Dieu, faites quelque vœu, pour que je devienne plus soumise et plus résignée. Je n'ai pas assez de vertu pour supporter le coup qui me menace. C'est terrible ! Mille réflexions plus tristes les unes que les autres m'accablent. Pourquoi l'un et l'autre m'avezvous si bien soutenue jusqu'ici, pour m'abandonner à présent? Encore une fois, je veux la volonté de Dieu, mais priez pour qu'il donne la paix à mon âme, car je suis bien tentée. Cette année, vous n'aurez pas besoin de me souhaiter des croix : j'en ai de bonnes. »
En marge de ces lignes, reproduites aux Annales de l'Institut, le Supérieur de la Présentation a écrit de sa main : « M. Pontanier et M. Vernet furent presque vaincus par cette lettre ; car ils avaient l'un et l'autre un grand et sincère dévoûment pour la Mère Rivier et pour son œuvre, que Dieu bénissait si visiblement ; mais l'importance du rétablissement des séminaires, après les grands coups que le schisme et la persécution venaient de porter à l'Église de France, ne pouvait que faire une vive impression sur ces deux prêtres qui s'étaient voués à cette œuvre dès les premiers jours de leur sacerdoce. »
M. Pontanier fut le 'plus ébranlé ; pour lui surtout qui, depuis quatorze ans, n'avait pas quitté l'œuvre de Thueyts, s'y dévouant tout entier et sans retour, le sacrifice était déchirant. Un moment sa résolution sembla fléchir. « Il paraît que M. Pontanier désire beaucoup rester à Thueyts, écrit M. Vernet. Je suis loin de vouloir le gêner, quelque heureux que je fusse d'être avec lui. Je me résigne à la volonté de la sainte Providence. » Et M. Pontanier lui-même écrivait : « Rien n'est encore décidé. » Mais, le 13 janvier, en achevant les excercices'de la retraite, il annonça à la Vénérable Supérieure sa décision définitive. « Après avoir tout examiné, dit-il, et avoir prié le Seigneur de m'éclairer, je crois que Dieu veut que je reste au séminaire et que je suive ma première vocation. J»
Quelques jours avant de recevoir cette lettre, Marie Rivier