‹ La vénérable Marie RivierChapitre 157 sur 279 · Nenégligez pas les pauvres, je vous en prie · texte numérisé non relu

Nenégligez pas les pauvres, je vous en prie

< Plusieurs fuis, dit sœur Marie, nous nous aperçûmes que, pendant qu'elle prenait son repas, les ylux de notre bonne Mère se baignaient de larmes. Nous l'interrogeâmes à ce sujet. « C'est que je pense, nous dit-elle, à tant de pauvres qui meurent de faim ; et à cette pensée j'ai honte de prendre ma nourriture. »

Une de ses filles lui écrivait que dans sa classe des enfants étaient tombées de défaillance. La bonne Mère s'empressa de lui répondre : « Ma chère fille, je voudrais que cette lettre vous fût portée par les anges, tant je désire qu'elle vous parvienne sans retard ; donnez, donnez à tous les pauvres qui vous demanderont. » — « Effectivement, ajoutait naïvement la bonne Soeur, j'ai toujours pensé que les anges portèrent cette lettre, car elle mit un jour de moins que d'habitude à me parvenir. »

A une autre Sœur qui lui demandait la permission d'outrepasser le chiffre habituel des aumônes de la maison, vu la misère de la paroisse où elle se trouvait : « Je voudrais que ma lettre volât, répondit-elle, pour vous donner au plus tôt toute latitude de faire la charité à vos pauvres. La Maison-Mère vous donne cent francs ou cent cinquante francs, suivant la nécessité. Distribuez en argent, en pain, en soupe, toujours bien à propos, mais comme vous le jugerez bon. »

Aux angoisses de la famine s'ajoutaient des alarmes continuelles occasionnées par les guerres de l'Empire, dont le cercle s'élargissait de plus en plus. Pour rendre efficace le blocus continental, décrétécontre l'Angleterre, et plus encore peut-être pour satisfaire son insatiable ambition, Napoléon avait successivement porté la guerre en Espagne, en Hollande et en Autriche. La guerre d'Espagne fut de toutes la plus cruelle et la plus longue. Les meilleures de nos armées devaient y épuiser leurs efforts pendant huit années, décimées par la maladie, paralysées par les dissensions de leurs généraux. De nouveaux appels de troupes devenaient sans cesse nécessaires. Les conscriptions de 1809 et de 18 10 avaient été appelées coup sur coup à trois mois d'intervalle. Un décret impérial, dérogeant au principe de la non rétroactivité des lois, avait soumis de nouveau à un examen tous les jeunes gens déclarés impropres au service pendant les quatre années précédentes. Aux 50.OOC nouveaux conscrits obtenus par cette mesure, on ajouta la levée de la classe de 1S1 1 tout entière.

Les alarmes qui remplissaient les familles se communiquaient jusqu'à et - de paix où des âmes consacrées à Dieu étaient

venues chercher l'oubli du monde et îles agitations terrestres. Il était peu de jeunes pensionnaires, peu de Sœurs du Couvent de Thueyts qui, à la fin de l'année i8ii, n'eussent eu à déplorer le départ précipité ou la mort à la guerre d'un frère ou d'un proche parent.

tre bonne Mcre s'ingénia de mille manières, disent les témoins, pour maintenir, parmi ses filles, le calme et l'abandon filial à la Providence.au milieu de tant d'événements de nature à jeter le trouble dans des âmes jeunes et impressionnables. Par ses instructions fréquentes, par des cérémonies religieuses plus nombreuses et plus solennelles que de coutume, parfois même par des récréations extraordinaires, elle faisait diversion à ces inquiétudes générales, qu'elle éprouvait cependant plus qu'aucune autre. La présence de M. Yernet, établi au collège de Thueyts depuis la fin de 181 1, et les conseils de sa prudence consommée, furent également pour la Communauté d'un grand secours. « Mais, dit soeur Sophie, le principal refuge de notre Mère pendant ces tribulations, sa grande force fut la prière, et particulièrement la prière à la très sainte Vierge et à saint François Régis.

« Pour rendre en quelque sorte visible d'une manière permanente son absolue confiance en nos saints patrons, elle fit placer l'image de la Mère de Dieu et celle de saint François Régis derrière la porte du Couvent, et y fit graver en gros caractères les lettres suivantes : V. S. G. V. M. qui sont les initiales de cette courte invocation : l rierge sainte, gardez votre Maison ! Un tableau de la Sainte- Vierge fut placé devant le portail intérieur, en face de l'escalier par lequel on descendait dans les salles, avec cette inscription : C'est ici la Maison de Marie. Elle ordonna qu'on mît sur toutes les portes intérieures le chiffre de Marie, et dans toutes les salles ou chambres de l'établissement une de ses images avec une inscription à sa louange, « afin, disait-elle, qu'il n'y ait rien ici, jusqu'aux pierres, qui ne soit consacré a Marie. »

Grâce a ces mesures, et sous l'égide maternelle de la très sainte Vierge, la pieuse Communauté fut à l'abri de toute panique, de toute frayeur exagérée. Le bruit des terribles batailles qui se livraient alors ne parait pas l'avoir préoccupée au détriment de l'accomplissement fie son humble et sainte mission. Une fié-libération du Con-

Page 1