HAÏTI RE XXI
Pendant que ces prières montaient vers le ciel, Dieu châtiait par le pins formidable des revers l'orgueil du conquérant qui avait osé faire porter la main sur le Vicaire de Jésus-Christ. D'une immense armée de plus de 600.000 hommes jetée sur l'empire de Russie au mois de juin 181 2, un débris de 20.000 hommes à peine rentrait en France au mois de décembre de la même année : 300.000 soldats avaient péri ; le reste, débandé, s'était dispersé en Allemagne, en Autriche et en Pologne ( 1 .
L'Europe entière se retourna contre son ancien vainqueur ; Napoléon, abandonné à ses seules forces, tenta alors un suprême effort, que les victoires de Lut/.en et de Bautzen 'mai 1813; ne parvinrent pas à rendre efficace et que la France dut payer par les plus durs sacrifices. Pendant l'année 18 13, cinq sénatus-consultes mirent à la disposition de l'empereur plus d'un million de nouveaux conscrits, à prendre sur toutes les classes de 1806 à 181 5 ; cent cohortes de gardes nationaux, divisées en trois bans et comprenant tous les hommes jugés valides de vingt-six à soixante ans, furent organisées (2). Plusieurs ouvriers et domestiques au service de la maison de Thueyts avaient été appelés sous les drapeaux : « Le jardinier attend sa billet te, écrivait la Vénérable Supérieure en janvier 18 14, il ne nous restera plus q<;e le pauvre François. »
Mais la France était lasse de tant de guerres. Les montagnes du Forez et du Yivarais donnèrent asile à un bon nombre de jeunes gens réfractaires à l'appel. On en comptait, dans la France entière, 60.000(3). Douze colonnes mobiles reçurent l'ordre de les poursuivre et de les ramener à marches forcées sur le théâtre de la guerre, en Allemagne.
La Vénérable Mère dut faire plusieurs voyages en ce moment. % A chaque instant, dit sœur Sophie, on rencontrait sur les routes des troupes de soldats, qui parcouraient la campagne jour et nuit. Vers le mois de septembre ou d'octobre 1813, notre Mère conduisait à Saint-Chély, dans la Lozère, sœur Xavier, sœur Angèle, sœur Victoire et deux novices, qui allaient y fonder une école. On s'arrêtait de bonne heure, dans la crainte de faire à la nuit de fâcheuses
1. Thiers Histoire du Consulat et de FEmpire, livre XXVII. — Comte de Ségur, Mémoires d'un aide de camp de l'empereur Napoléon, tome III, chap. Ier. (Paris, Firmin- Didoc 1S95).