CHAPITRE II
l'aise et ne pas incommoder sa bonne mère, la petite Marie se réfugiait souvent dans une chambre, sous un grand lit, où elle se livrait aux amusements de son âge.
Le chagrin de Madame Rivier était d'autant plus grand qu'elle voyait se développer dans ce petit corps infirme une âme vaillante, dont ni les souffrances ni la solitude ne semblaient ralentir l'élan vigoureux. On allait bientôt en avoir la preuve.
La chapelle de Xotre-Dame-de-Pitié devait son nom à une statue de la Vierge Marie tenant sur ses genoux le corps de Notre-Seigneur détaché de la croix ; ce que les Italiens et les habitants du midi de la France appellent une Pietà. Ce groupe, placé aujourd'hui dans la nef latérale de gauche de l'église paroissiale de Montpezat, se trouvait alors derrière l'autel de la petite chapelle, dans une niche élevée de deux pieds environ au-dessus du sol. La petite enfant n'avait pas achevé sa deuxième année, lorsque sa mère la porta devant la sainte image, pour demander au Ciel une guérison qu'elle n'espérait plus obtenir des moyens humains. La Vénérable Fondatrice racontait plus tard à sœur Saint-Pierre que, la première fois qu'elle vit cette statue de la Vierge tenant l'Homme-Dieu sur ses genoux et sa mère prosternée devant elle, elle eut le pressentiment de la puissance d'intercession de la Mère de Dieu. De retour à la maison, elle interrogea sa mère, et celle-ci lui ayant expliqué le mystère qui était représenté derrière l'autel, elle sentit redoubler sa confiance (i).
A partir de ce moment, elle demanda à sa mère de la porter tous les jours au pied de la statue de Xotre-Dame-de-Pitié. Ce pèlerinage quotidien devait durer quatre ans, sans lasser la pauvre enfant ni la décourager jamais. A peine éveillée, chaque matin sa première demande était d'être transportée aux pieds de la Sainte-Vierge, et si sa mère, trop occupée, tardait à satisfaire son désir, la petite Marie suppliait tant par ses larmes, que Madame Rivier était obligée de laisser là ses affaires, de prendre l'enfant sur son bras et de se diriger vers Xotre-Dame-de-Pitié. Marie alors rayonnait de joie. € C'est aujourd'hui, disait-elle, que la Sainte-Vierge me guérira ! Je reviendrai seule, je n'aurai plus besoin de personne. » — Si quelqu'un arrêtait sa mère en chemin, l'enfant, par quelques paroles ou par quelques mouvements brusques, cherchait à briser la conversa-
i. Déposition de sœur Saint-Pierre au Procès de canonisation.
tion. Quand l'entretien se prolongeait, elle trépignait d'impatience (i). Si de loin elle apercevait quelqu'un qui semblât se diriger mère : < N'arrêtez pas ma mère, criait-elle ; vous lui parlerez quand elle reviendra... Ma mère, dites que vous n'avez pas :nps. »
Arrivée derrière l'autel. Madame Rivier asseyait sa petite infirme aux pieds de Notre-Dame, et allait à ses occupations. Ce n'était souvent que plusieurs heures après qu'elle revenait, elle ou sa fille Cécile, reprendre l'enfant pour la ramener à la maison.
< Lorsque nous avions tardé à venir la chercher, raconte Cécile, si nous lui demandions : « Marie, as-tu langui ? » elle nous répondait avec douceur : « Oh! non. j'attendais que la Sainte- Vierge me guérit (2). »
En effet, pendant ces longues heures que faisait la petite Marie ? Une seule chose : elle demandait à la Sainte-Vierge sa guérison. Elle la demandait sans cesse et sur tous les tons. Sa simplicité enfantine empruntait toutes les formes de la supplication. Tantôt c'étaient des caresses : « Bonne Vierge, tu peux bien me guérir, si tu veux... Veux-tu me guérir?... Guéris-moi! guéris-moi ! » Tantôt c'étaient des promesses : « Sainte-Vierge, comme tu es pauvre ! Tu es mal habillée. Si tu me guéris, je dirai à ma mère de te donner une belle robe et un beau chapeau, et moi tous les jours je viendrai te voir, je t'apporterai des fleurs, je te ferai une couronne ! » Puis c'étaient des menaces enfantines : « Tu ne veux pas me guérir ? eh bien, je vais bouder (3). » — « Alors, ajoutait la Vénérable Mère, je
1. Déposition de soeur Caroline, qui ajoute : < Je tiens tous ces détails de notre Vénérable Mère elle-même, à qui nous parvenions à les arracher par des questions adroite-. >
2. C'est dans le témoignage de Cécile Rivier, sœur ainée de la Vénérable Mère, que nous avons trouvé les détails les plus précieux et les plus authentiques sur les événements racontés dans ce chapitre. — En 1842, lors du premier Procès d'information ouvert par Sa 'iran'lear Mgr Galbât, M. Valette, curé de Montpezat, recueillit les dépositions de plusieurs personnes qui avaient été témoins oculaires des mêmes faits.
3. Ces prières étaient faites dans le patois du pays, seul langage que parlât encore la jeune enfant : Sento Vierjo, pouodes be me gari, si tu voles... (laris-me, garii-me ! — Sento VUrjo, siés bien pauro ' Si tu me garisses, dirai à ma maire de te douna uns genlo rattbo, em' un gint chapïu, eni uno gènto courouno de Jlour. — Voles pas me gan } P. bit vau fougna... L'illustre poète et linguiste provençal. M. Frédéric Mistral, a bien voulu vérifier le texte de ces paroles et en fixer l'orthographe. — L'idiome vivarois, dans lequel elles furent prononcées, est un sous-dialecte fie la langue d'oc, se rattachant au dauphinois (V. Mistral, Trésor dôu Felibrige, t. I, p. 797).