CHAPITRE XXI
la pratique qui fut appelée plus tard dans la Règle le jour d'expiation.
La journée avait été sanctifiée par les pratiques volontaires les
plus touchantes de mortification et d'humilité. Le soir, la Vénérable Mère réunit toutes ses filles, leur demanda de déposer la croix que chacune portait à son cou et leur adressa ces paroles : <( Mes enfants, nous n'avons pas été jusqu'à ce jour les dignes filles delà Sainte- Vierge ; nous n'avons pas mérité d'habiter sa maison... Allons lui demander pardon et la permission de rentrer dans sa famille. » A ces mots, elle prend la croix processionnelle, marche en tète de la Communauté, la conduit devant le tableau de la Sainte-Vierge, où elle lit une prière composée pour la circonstance. La Communauté se rend à la chapelle, et là, chaque religieuse ne reprend sa croix qu'après l'avoir déposée humblement au pied de l'autel et avoir solennellement promis à Notre-Seigneur de mieux honorer désormais le souvenir de sa Passion par sa conduite et par son zèle.
\u moment où se donnait cette retraite, les 17, 18, 19 et 20 octobre 1813, l'Europe coalisée livrait à Napoléon la plus sanglante dc^ batailles connues dans l'histoire, cette fameuse « bataille des nations» qui fit tomber dans les champs de Leipzig 1 20.000 hommes. Deux mois après, dans la nuit du si décembre 1S13 au Ier janvier 18 14, une armée étrangère de 200.000 hommes franchissait le Rhin ; et, presque simultanément, par les frontières de la Belgique, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Espagne, 800.000 hommes, Russes, Autrichiens, Allemands, Suédois, Anglais et Espagnols envahissaient la France.
L'alarme fut à son comble. De Saint-Chély, sœur Xavier écrivait à la Vénérable Mère : « Impossible de vous décrire la désolation du pays : des voitures de gens qui fuient l'ennemi ne discontinuent pas de traverser la ville ; depuis huit jours, il n'a pas cessé de passer des prisonniers espagnols ou autres. Oh ! comme votre cœur serait navré de tant de misères ! On en voyait mourir de fatigue ou de faim en arrivant ; d'autres, ne pouvant continuer leur marche, restaient par les chemins ou dans les bois. »
Dans ces tristes conjonctures, les Sœurs de la Présentation de Marie ajoutèrent à leurs pratiques déjà nombreuses de pénitence, la prière suivante pour la France, œuvre de M. Vernet, qu'elles récitèrent chaque jour, après cinq Pater, cinq Ave Maria et le psaume Miserere, les bras en croix.
2ÔO LA VÉNÉRABLE MARIE RIVIER.
« Seigneur Jésus, disaient-elles, prosternées à vos pieds, dans l'attitude la plus humiliante, nous venons vous supplier de jeter un .1 sur la France, notre patrie.
< Rappelez-vous, Seigneur, tant d'eeuvres chrétiennes nées jadis sur le sol de notre pays ; rappelez-vous le sang de tant de victimes dont il a été naguère arrosé ; rappelez-vous la consécration spéciale qui l'a placé sous la protection de votre auguste Mère.
« O Dieu, qui êtes l'auteur de tout don parfait et de toute lumière, répandez votre Esprit sur tous les Français ; qu'ils soient tous unis par les liens de cette concorde fraternelle que l'on ne peut trouver que dans les cœurs chrétiens.
« Vierge sainte, à qui nous sommes vouées depuis si longtemps de la manière la plus solennelle, Mère compatissante, refuge des pécheurs, intéressez-vous en notre faveur, réconciliez-nous avec votre divin Fils, présentez-nous à lui, montrez-lui nos misères et il les guérira.
Saint Michel, ange tutélaire de la France, saint Joseph, saint Joachim, sainte Anne, et vous tous, ô saints de l'Eglise de France, vous qui fûtes nos compatriotes et nos frères, veillez sur nous du haut du ciel, afin que, délivrés des maux temporels qui nous font gémir, nous vivions encore pour pleurer d'avoir mal vécu, et qu'entrant en jugement avec nous-mêmes, nous prévenions la rigueur des jugements de Dieu. Ainsi soit-il. »