CHAPITRE XXIII
depuis se succéder au Couvent et y trouver toutes le même bonheur.
« Sœur Chantai prononça à haute voix un acte de consécration dont j'ai retenu les mots suivants : « Oui, Sainte-Vierge, nous vous les consacrons, ces chères enfants ; elles seront à vous, et vous serez leur Mère. » Mais ce que je n'oublierai jamais, c'est la contenance de notre vénérée Supérieure pendant la cérémonie. Elle était debout, en arrière des enfants, et ses larmes coulaient en abondance. — Elle nous dit plus tard qu'en ce moment elle consacrait à Marie, dans le fond de son cœur, toutes les pauvres enfants qui seraient recueillies dans la suite par son Institut. — Sœur Chantai fut ellemême contrainte de s'arrêter plusieurs fois : la voix lui manquait, tant elle était émue. Toutes les Sœurs, et nous toutes, nous pleurions aussi. M. l'aumônier et M. le prédicateur de la retraite étaient euxmêmes, nous nous en aperçûmes, fort attendris. »
Cette pieuse cérémonie réalisait un rêve depuis longtemps caressé par le cœur charitable de la Vénérable Supérieure. « Dès le commencement de sa Congrégation, écrit Mère Arsène, l'œuvre des orphelines était déjà dans ses desseins, et, pour ne pas la perdre de vue et se la rappeler sans cesse, elle avait toujours, dans la maison, une ou deux de ces petites infortunées. »
Nous pouvons remonter plus haut. Dès son enfance, à Montpezat, Marie Rivier, on l'a vu, aimait à s'occuper des enfants abandonnés. « Le seul mot « orpheline », disait-elle, fait battre mon cœur. » Ce seul mot lui rappelait en effet les deux choses qui eurent le don d'émouvoir le plus profondément son àme, l'enfance et le malheur.
En iSoS, elle crut que l'heure était venue de mettre à exécution son projet, et écrivit à cet effet à Mgr de Mons, évéque de Mende et de Viviers, et à M. de Sainte Suzanne, préfet de l'Ardèche, deux lettres qui reçurent le plus favorable accueil. Une personne charitable offrit même spontanément le local nécessaire à l'orphelinat projeté. Mais ces moyens humains ne devaient point encore aboutir ; des entraves de toutes sortes arrêtèrent l'entreprise. Dieu voulait sans doute réaliser une fois de plus cette parole que la Servante de Dieu écrivait à son directeur : « Tout ce qui a été fait jusqu'ici a été arraché du ciel à force de prières. » Ainsi devait-il en être jusqu'à la fin de sa vie. La Vénérable Mère se remit à prier avec plus d'instance. Le 13 décembre i3io, elle écrivait à la Sainte-Vierge cette naïve supplique :
« Bonne et tendre Mère, vous savez que depuis longtemps vous m'avez inspire le désir d'établir une maison d'orphelines. Je viens, au nom de toute la Communauté, vous prier instamment de nous
faire connaître votre volonté à cet égard Nous voudrions faire
préparer les matériaux cet hiver et faire travailler à Pâques, si cela vous fait plaisir, tant de malheureux qui, cette année, n'ont pas de
pain Mais vous savez, bonne Mère, que nous n'avons rien.
Jusqu'ici, c'est vous qui avez fourni à toutes les dépenses de cette maison. Donc, ô très sainte Vierge, ayez pitié de nous, s'il vous plait : désignez-nous l'endroit où vous voulez que notre nouvelle maison se bâtisse, fournissez-nous l'argent pour les dépenses ; et nous, plus que jamais résolues de bien servir votre divin Fils et vous, nous ne négligerons rien pour procurer sa plus grande gloire et la vôtre. »
Pendant quatre années encore, de telles supplications devaient se continuer avec persévérance. A la date du 4 mars 1812, nous en trouvons un nouvel écho dans une prière à saint François Xavier : •■ Vous connaissez, grand saint, les projets que nous formons depuis longtemps ; priez bien la Sainte-Vierge de les prendre tous à c eur et de les faire réussir, comme elle a fait jusqu'ici. »
Après la cérémonie du 21 novembre 1814, la Vénérable Mère avait écrit au Roi de France, Louis XVIII, dont le règne, récemment restauré, semblait promettre une ère de rénovation religieuse, une supplique à l'effet d'obtenir l'autorisation royale pour son œuvre nouvelle. Les troubles des Cent-Jours, qui se produisirent peu de temps après, ne permirent pas sans doute de donner suite à cette démarche. L'Ordonnance royale, qui approuva l'œuvre des orphelines, en même temps que les Statuts de la Congrégation, ne fut donnée que le 29 mai 1830.
Les orphelines furent placées au domaine de Luzet, puis au domaine du Mas, dont nous avons parlé plus haut. La Mère Rivier choisit, pour veiller à leur éducation, des religieuses de beaucoup de mérite et de grande vertu . « Ne croyez pas, écrivait-elle â une maîtresse du pensionnat à qui elle confiait cet emploi, que je vous envoie là pour vous humilier. C'est un grand honneur que d'instruire ouvres. »
S'il faut en croire sœur Adélaïde, le nombre des orphelines atteignit bientôt la centaine ; d'après le témoignage de M. Vernet, il s'éleva, quelques années après, au chiffre de cent vingt à
< HAPITRE XXIIL 277
cinquante et s'y maintint jusqu'à la mort de la Servante de Dieu.
Nous arrêter quelques instants à cette œuvre des orphelines, que la Mère Rivier se plaisait à appeler •• l'œuvre de ses œuvres, l'œuvre
de son cœur », sera étudier sous un nouveau jour l'âme de la sainte Fondatrice. Un aspect inexploré de son caractère va s'y révéler. Partout ailleurs, nous avons pu admirer cette bonté, ce dévoûment à toute épreuve qu'elle savait si bien allier à une inébranlable fermeté. Ici, il faut bien l'avouer, la fermeté semble être absente et ne laisser de place qu'à la bonté. Cette énergique volonté, que les menaces des agents révolutionnaires n'avaient pu faire fléchir pendant la Terreur, se trouve sans défense devant les larmes, devant l'innocent caprice d'une de ses petites orphelines ; elle a pour elles des excès de tendresse et ne parait jamais s'en repentir.
La pauvreté de la maison ne fut jamais pour la Vénérable Mère un motif de refuser l'admission d'une de ces pauvres enfants : « Tant qu'il me restera un morceau de pain, disait-elle, je le partagerai avec mes orphelines. » C'était précisément dans les circonstances les plus critiques, lorsqu'elle avait le plus besoin de ressources, qu'elle prenait quelques nouvelles enfants à sa charge, afin d'attirer les bénédictions de Dieu sur son œuvre. « Toutes les fois que nous avons été dans des besoins temporels, écrivait-elle à M. Vernet, j'ai promis au bon Dieu de recevoir une ou deux orphelines de plus, et je me suis toujours bien trouvée des prières de ces enfants. »
Lorsqu'elle était obligée de refuser l'entrée de la maison à une enfant pauvre, ce qui lui arriva rarement, c'était toujours avec une peine indicible. Les enfants les plus malheureuses, les plus disgraciées de la nature, les plus exposées au mal dans leur famille, étaient celles qui avaient ses préférences. « On lui apprit, dit sœur du Saint- Esprit, qu'une petite fille, qu'elle n'avait pas cru pouvoir admettre parce que son père paraissait avoir les moyens de l'élever, était protestante : -;; Allez vite la chercher, me dit-elle, il faut garder cette petite et l'arracher au démon. » Cette enfant devint une sœur de la Sainte-Famille. »
« On l'a vue accepter, dit la Mère Arsène, des enfants d'un an, de six mois même, qu'elle confiait à des nourrices, jusqu'à l'âge où elles pouvaient être admises à l'orphelinat.
« Elle ne se résignait que très difficilement à ne pas recevoir celles
qui lui venaient à un âge où le vice a le plus souvent pris racine le cœur. Souvent, après un premier refus, son cœur n'ayant pas de repos, elle disait : ( Courez, allez la chercher, nous la surveillerons davantage. Que voulez-vous qu'elle devienne ? » Aussi avait-elle toujours l'idée de fonder une maison nouvelle destinée aux jeunes filles que l'on ne peut, sans danger, mêler à des enfants innocentes ou préservées. »
Lorsqu'un méchant caractère, des habitudes mauvaises contractées au dehors la mettaient dans l'obligation de congédier quelque orpheline, elle ne s'y résignait qu'à la dernière extrémité et dans la seule intention de préserver ses autres enfants d'un contact qui aurait pu leur être funeste : « Essayons encore, disait-elle ; c'est pour les corriger que nous les avons prises. Pauvres petites ! que vont-elles devenir si nous les abandonnons ? »
Dans ces circonstances, elle isolait souvent l'enfant coupable ou indisciplinée et l'envoyait dans une maison particulière, sous la surveillance attentive d'une Sœur prudente.
« Une année, raconte la Mère Arsène, il se trouva, parmi les orphelines qui se préparaient à la première communion, huit enfants si pleines de défauts apportés de leur famille ou de la rue, qu'on se demandait s'il serait jamais possible de les admettre à ce grand acte de la vie chrétienne : l'une était voleuse incorrigible, une autre proférait à chaque instant des blasphèmes, les autres étaient si rebelles qu'elles se révoltaient à la moindre réprimande. Notre bonne Mère les prit à part pendant huit jours, se chargea seule de leur faire le catéchisme, leur parla fortement des fins dernières, les fit tremblera la pensée de la mort, du jugement et de l'enfer, puis elle leur enseigna la manière de corriger graduellement leurs défauts, de vaincre leur caractère. Quand elles revinrent clans la Communauté, nous ne les reconnaissions plus. Toutes furent admises à la première communion. De ma vie, je n'ai éprouvé consolation plus grande que ce jour-là, en voyant la conversion sincère de ces pauvres brebis égarées. »
Ces amendements paraissaient d'autant plus surprenants qu'ils étaient généralement obtenus sans l'emploi d'aucune punition. La privation des petites récompenses qu'elle distribuait fréquemment à ses chères enfants, un regard sévère lorsqu'elle passait devant la coupable, telles étaient, au dire des témoins, les principales pénitences infligées par la Vénérable Mère à ses orphelines. S'abs-
I HAPITRE XXIII. 279
tenir d'adresser une parole d'affection à une enfant pendant plusieurs jours était un de ses plus grands châtiments, et nulle n'y était insensible.
Mais aussi quelle joie sur son visage lorsqu'une enfant, par sa bonne volonté, par ses progrès clans la vertu, lui donnait des sujets de satisfaction ! On raconte de saint François de Sales que ses peines intérieures et ses douleurs physiques elles-mêmes semblaient s'évanouir lorsqu'il se trouvait au milieu des petits enfants. Ainsi en était-il de la Vénérable Mère. Quelles que fussent ses préoccupations, son visage s'épanouissait dès qu'elle franchissait le seuil de l'orphelinat.
« J'espère bien, disait, en 1842, le vieux domestique du Couvent, Antoine Michel, j'espère bien qu'un jour on fera des images et des tableaux de la Mère Rivier, comme on en fait de saint Vincent de Paul, qu'on représente au milieu des petits enfants abandonnés, ou de saint François Xavier, qu'on peint au milieu des sauvages. Mais, pour la Mère Rivier, il faut qu'on la représente au milieu de ses orphelines. »
« Que de fois, raconte sœur Siméon, j'ai mené dans sa chambre de pauvres petites filles déguenillées, que l'on proposait comme orphelines ! Elle leur faisait une petite caresse et me disait : « Vite, allez les faire nettoyer et habillez-les bien. »
« A Noël, elle réunissait toutes les orphelines dans sa chambre : « Mes enfants, leur disait-elle, c'est aujourd'hui votre fête, la fête des petits et des pauvres, la fête des amis de Notre-Seigneur, qui s'est fait petit et pauvre lui-même ; soyez bien contentes de votre état. » Puis elle les embrassait, accordait un pardon général et donnait à chacune un morceau de gâteau, un fruit, un tablier neuf et un mouchoir neuf. Une année, ce même jour de Noël, elle fit venir les plus petites et, à genoux, les embrassa toutes.
« Elle voulait qu'au jour de la première communion rien ne manquât à la parure blanche des orphelines et qu'elles eussent de jolies couronnes. « Plusieurs de ces pauvres enfants s'égareront peut-être, disait-elle ; le souvenir de leur belle première communion les ramènera à Dieu. »
Comme une tendre Mère, elle ne se préoccupait pas seulement du soin de leur âme, mais encore de celui de leur corps. Elle veillait à ce qu'aucun travail au-dessus de leurs forces ne leur fût imposé. Apercevant un jour, du corridor où elle se promenait en priant, une
petite orpheline toute penchée sous le fardeau d'un lourd panier de charbon, elle descendit aussitôt, prit le panier par une anse, et aida l'enfant à le porter à l'endroit désigné. Rencontrant ensuite la religieuse qui avait ordonné cette pénible corvée^ elle lui adressa une de ces paroles sévères qui ne sortaient de sa bouche que dans des circonstances très graves : C Ma fille, lui dit-elle, vous n'avez pas de coeur ! »
4 Etaient-elles malades? dit sœur Adélaïde, notre Mère les soignait elle-même, autant qu'elle le pouvait, ou du moins les visitait souvent, les égayait, les consolait. Elle voulait que la Sœur infirmière allât jusqu'à satisfaire leurs fantaisies en des choses innocentes : :-ce qu'on a contenté leurs petites envies ? » disait-elle. Elle avait toujours peur que les timides, n'osant se plaindre, n'eussent trop à souffrir, et voulait qu'on les prévînt par des interrogations affectueuses. »
Une pauvre enfant, atteinte d'une maladie grave et comprenant le danger de son état, était en proie à des frayeurs qui ne lui laissaient pas de repos. La bonne Mère se mit à son chevet, lui parla avec une tendresse touchante, lui rappelant qu'une enfant de Marie n'a rien à craindre du bon Dieu et ne la laissa qu'après avoir ramené la paix dans son âme troublée. Peu de temps après, ayant reçu les derniers sacrements dans des sentiments de ferveur admirable, la jeune fille mourut en chantant un cantique.
Plus édifiants encore furent les derniers instants de cette autre orpheline dont sœur Adélaïde nous raconte l'histoire :
La petite Marie Christol était la fille d'une pauvre veuve dont le mari et le fils aîné avaient péri dans un même accident, ensevelis sous les décombres d'une voûte. Notre Mère la reçut à l'âge de dix ans, et c'est à moi-même qu'elle fut d'abord confiée. Je ne saurais dire ce qui était le plus effrayant, des misères de son corps ou de celles de son âme. Les membres couverts d'humeurs froides, atteinte d'une fistule à la poitrine, elle était de plus sujette à des crises d'épilepsie ; mais, chose plus déplorable, elle avait un caractère insupportable : toujours en dispute avec ses petites compagnes, indocile à tous les avis de ses maîtresses, aucun sentiment de piété ne semblait avoir prise sur elle ; plusieurs fois, après des reproches mérités que j'avais dû lui faire, elle avait menacé de se donner la mort. — Or, voici ce que, six ans plus tard, m'écrivit, de Thueyls, sieur Louise:
« Notre petite Christol est morte hier. La Communauté gardera