‹ La vénérable Marie RivierChapitre 174 sur 279 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

se reflètent tour à tour dans le courant rapide. L'olivier, l'amandier, le grenadier, le myrte et le laurier-rose, cultivés en plein air, annoncent le Midi. Placée ainsi entre le grand fleuve qui baigne ses pieds et les collines aux lignes harmonieuses qui la couronnent, avec la douceur de son climat, la pureté de son ciel, le mélange de locutions provençales qui colore son dialecte populaire, la charmante petite ville forme un des plus beaux joyaux de cette curieuse région vivaraise, où la nature s'est plu à accumuler les contrastes.

M. Vernet fut de nouveau l'instrument choisi par la Providence dans l'exécution de ses desseins sur la Présentation de Marie. Pendant les vacances de l'année I S 1 5, le vénéré Supérieur étant allé voir son frère, vicaire à Bourg-Saint-Andéol, fixa son attention sur un ancien monastère de Visitandines (1), vendu pendant la Révolution comme bien national. Malgré l'état d'abandon dans lequel l'avaient laissé les nouveaux propriétaires, l'aspect du bâtiment était encore imposant. Dans une lettre du 20 octobre 1S15, M. Yernet, ayant pu l'examiner en détail, en fait la description suivante :

« Situé loin du tumulte de la ville, dans un endroit très sain, le corps de bâtiment est en bon état. L'église, fort belle au dehors, bâtie en pierres de taille, est toute nue au dedans, mais bien conservée. La façade de la maison, du côté du Rhône, doit avoir de 140 à 150 pieds de long. Des murs de clôture, hauts de 15 à 20 pieds, baignés par le fleuve, mais très bien bâtis, entourent un vaste enclos, comprenant terrasse, cour intérieure et jardin. Au haut du jardin jaillit une source abondante, qui, par des canaux, va remplir deux énormes bassins, où l'on tient du poisson, et qui servent à l'arrosage. »

On ne pouvait guère espérer trouver un local plus propice à la destination proposée. Ajoutons que la ville de Bourg-Saint-Andéol, peuplée de 5.000 habitants, située sur les bords du Rhône et traversée par la route nationale, dans la région méridionale de l'Ardèche, offrait plus de ressources de tout genre à la Maison-Mere d'un Institut que le bourg retiré de Thueyts.

De retour à Viviers, où la Supérieure de la Présentation vint le rejoindre, M. Vernet put donner à la Mère Rivier des détails plus précis. L'ancien monastère appartenait, par indivis, à six propriétaires décidés à le vendre ; les Visitandines de Montélimar, dont on avait sondé les intentions, ne manifestaient aucun désir de l'acquérir ;

I. Ce monastère avait été fondé le 15 juillet 1663. Marie Rivier. 10

le digne curé île Bourg-Saint-Andéol, M. Blachère, venait avec

-:r la Maison-Mère de la Présentation s'établir sur sa paroisse.

tïrait obligeamment à faciliter, par son entremise, les négocia-

avec les propriétaires actuels; aux 4000 francs de réserve de

la Vénérable Mère, et à la somme qu'on espérait retirer de la vente

iomaines de Luzet et du Mas, M. Vernet se faisait fort d'ajouter

le montant d'un emprunt de 12.000 francs, ce qui suffirait à payer

les premiers acomptes ; le reste serait abandonné à la Providence.

La Mère Rivier n'hésita pas à voir dans toutes ces circonstances indication de la volonté de Dieu. M. Vernet, par ses actives démarches, hâta la solution de quelques difficultés pendantes, et, le 17 novembre 1 S 1 5, les actes de vente furent passés chez le notaire de Bourg-Saint-Andéol, entre les six propriétaires et la Supérieure de la Présentation. Le prix total de l'immeuble s'éleva à la somme de 43.224 francs.

Les conditions de la vente, nous apprend sœur Sophie, ne furent pas réglées sans débats. Plusieurs des vendeurs demandèrent d'abord une augmentation sur le prix déjà convenu avec M. le curé ; on la leur accorda sans grande difficulté ; puis, l'un d'eux, qu'une affaire avait retenu, arriva lorsque les portions de ses copropriétaires étaient achetées, et se prévalut de ce qu'on avait besoin de la sienne pour élever ses prétentions. On dut encore céder pour en finir.

Tandis que M. Vernet et M. le curé de Bourg soutenaient les intérêts du Couvent, la Servante de Dieu et sa compagne, sœur Gonzague, retirées dans l'embrasure d'une fenêtre, récitaient sans repos le De profundis pour les âmes du purgatoire. Elles s'unissaient d'intention à la communauté de Thuyets, qui, en vue de l'importante affaire, avait reçu l'ordre de redoubler de prières pendant toute cette journée.

i L'acte passé, dit sœur Sophie, notre Mère, bénissant Dieu, reprit le chemin de Thueyts, non sans recommander au domestique, Louis, qui la conduisait, de garder le silence sur l'acquisition qu'on venait de faire. Mais celui-ci ne put se contenir. A l'entrée du bourg, il fit claquer son fouet en s'écriant : «. On n'a plus besoin du couvent de Thueyts, on en a acheté un autre, qui est superbe ! J> Ce fut l'occasion de bien des murmures, de bien des critiques que la bonne Supérieure dut supporter avec patience. ',>

Cependant M. Vernet se préoccupait de faire commencer sans retarrl, à Bourg-Saint-Andéol, les premiers travaux de réparation et de construction, et faisait preuve, en cette circonstance, de ces remar-

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quables qualités d'organisateur qu'il avait déjà montrées dans la tauration du grand séminaire de Viviers.

i Le premier acte de notre bon Supérieur, disent les Anna/es, fut de faire dresser le plan exact de tout l'édifice avec ses dépendances, cours et jardins; puis il chargea la Supérieure, la maître Jovi-

ces, la maîtresse du pensionnat, l'économe, la lingère et toutes les Soeurs qui occupaient un emploi quelconque dans le Couvent, de lui désigner par écrit tout ce qu'elles pouvaient désirer pour la plus grande commodité de leur emploi, pour la facilité des rapports et communications, pour l'agrément même, la surveillance, la santé et autres avantages; et, après que chacune en particulier eut exposé par écrit ses pensées, que toutes en commun, après en avoir pris connaissance par une lecture attentive, eurent fait leurs observations sur chaque exposé, qu'enfin toutes les combinaisons eurent été mûrement délibérées, réfléchies et conclues, il consacra plusieurs jours à étudier son plan, pour y organiser toutes choses, suivant le voeu des Sœurs. Il y réussit parfaitement, et dès lors il ne lui resta plus qu'à confier ses idées à un architecte pour disposer le tout suivant les règles de l'art. Méthode infiniment sage, à laquelle le couvent de Bourg-Saint-Andéol doit tout ce qu'il a de remarquable : il n'a rien en soi de somptueux, mais tout y est commode, et forme un ensemble d'une régularité admirable, parce que tout y a été prévu. >

Les travaux devaient principalement consister à élever d'un étage les précédentes constructions et à les compléter par deux grandes ailes. Le 16 avril 1816, les premiers matériaux étant réunis et les premiers ouvriers assemblés, le Supérieur de l'Institut de la Présentation bénit et posa la première pierre du nouvel édifice.

La Vénérable Mère n'assistait p-is à cette cérémonie. Elle venait de quitter Thueyts pour visiter quelques-uns de ses établissements, entre autres ceux de Privas, de La Voulte, de Vemoux, et l'école récemment fondée du Monastier. Elle se rendit de là, en pèlerinage d'actions de grâces, à Notre-Dame du Puy.

Elle porta aux pieds de la très sainte Vierge la préoccupation des nombreuses fondations qu'on sollicitait d'elle de toutes parts. « Je souffre bien, écrivait-elle à cette époque, d'être obligée de refuser de tous côtés des écoles » ; et, dans l'ardeur inépuisable de son zèle, elle s'écriait : i Je voudrais avoir mille corps pour pouvoir aller travailler, dans tous les endroits du monde, à faire connaître Jésus-

LA \ ÊNÉRABLE M \KIE RIVIER.

Christ n. •■ Les ann, , 1817 <->t: 1818 lurent signalées par un

mouvement notable d'extension des œuvres île l'Institut : du rT janvier 1S16 au 3] décembre [818, dix-sept établissements furent créés : le di Avignon reçut des Sœurs de la Présentation à Sorgues,

à Mondragon, à Sainte-Cécile et à Camaret ; le diocèse de Nîmes, à Alais et à Pont-Saint-Esprit ; le diocèse de Mende, au Malzieu, à Aumont et à Bédouès ; une école fut créée dans le diocèse de Saint- Flour, à Chaudesaigues ; une autre au Monastier, dans le diocèse du Puy ; dans le diocèse de Viviers, en dehors de la fondation de Bourg- Saint- Andéol, les filles de Marie Rivier s'établirent à Saint-Fortunat, à Valvignères, à Meyras, à Vallon, à Saint-Just-d'Ardèche et aux Ollières. L'histoire des seules fondations d'Alais et de Sorgues fournirait matière à un long chapitre. A Alais, les Sœurs de la Présentation furent appelées par un prêtre zélé, M. de Laborie, qui contribua beaucoup à donner à leur nouvelle maison l'important développement qu'elle devait prendre plus tard. La fondation de Sorgues fut due à la générosité d'une pieuse et noble veuve, Madame du Grail, et de son digne frère, M. de Montfort. La Vénérable Mère, tout en constatant bien des étourderies de la part des élèves dans les établissements qu'elle fonda du côté d'Avignon, était ravie des rapides progrès qu'y faisaient les nouvelles écoles. « Là bas, ça prend comme le feu », écrivait-elle en parlant de ces contrées (2).

Cependant mille difficultés entravaient la poursuite des travaux commencés à Bourg-Saint-Andéol. Deux des vendeurs de l'immeuble, aussitôt qu'ils eurent appris que l'édifice devait servir à la fondation d'un couvent, se repentirent de n'en avoir pas demandé un prix plus élevé. Poussés par les conseils intéressés d'un homme d'affaires, ils formèrent une demande en résiliation de la vente pour cause de lésion.

L'affaire fut portée devant le tribunal de première instance de Privas, qui débouta les demandeurs et les condamna aux frais du procès ; mais le seul fait d'avoir à se défendre devant un tribunal fut un sujet de grande peine pour la sainte Fondatrice.

D'autres contradictions, moins graves en elles-mêmes, mais dont on devait avoir beaucoup plus de peine à se défaire et qui devaient prendre, à certains moments, un caractère très aigu, venaient du fait

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