‹ La vénérable Marie RivierChapitre 175 sur 279 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

de l'architecte : C Le mal est, écrivait M. Vernet, qu'il a toujours en vue le coup d'oeil, la symétrie, tandis que nous nous soucions fort peu de ces apparences extérieures, pourvu que le dedans aille bien. Que d'embarras pour un peu de symétrie ! »

La question d'argent se représentait presque chaque jour. Les quelques milliers de francs mis en réserve à Thueyts « s'étaient perdus dans le sable comme quelques gouttes d'eau », suivant l'expression de la Vénérable Mère ; M. Vernet prit de là l'habitude d'appeler une goutte une somme de mille francs. << J'espère recevoir une goutte à la fin de la semaine, écrit-il dans ses lettres ; — il nous faudrait trois gouttes encore pour achever ce travail.» Ces milliers de francs, le zélé Supérieur se les procurait en quêtant auprès des âmes généreuses, en empruntant sur son nom. « Notre bon Supérieur, disent les Annales, fut vraiment le premier architecte du Couvent. Ne pouvant se rendre sur les lieux aussi souvent qu'il le désirait, à cause de ses fonctions au grand séminaire, il se faisait tenir au courant de tout par nos sœurs Régis, Cécile et Apollonie, qui étaient spécialement chargées de veiller sur les travaux. Rien n'échappait à sa sage prévoyance, à sa grande perspicacité, et l'on est étonné, en lisant les nombreuses lettres qu'il a écrites à cette époque, de voir l'attention de ce bon Père se porter sur les plus petits détails. »

Jamais cependant, grâce sans doute aux prières qui ne cessaient pas, les travaux ne durent être interrompus faute d'argent. S'ils n'allaient pas assez vite au gré de l'impatience de certaines Sœurs, la bonne Supérieure modérait doucement la vivacité de leurs désirs : « Quand on veut le bien, écrivait-elle à une de ses filles, il faut le vouloir comme Dieu le veut et quand Dieu le veut (1). »

Autour d'elle, à Thueyts, quelques méchantes langues faisaient entendre des railleries : « Quelle folie, disait-on, quand on est pauvre, d'aller s'établir dans une ville où tout est plus cher ! Si jamais les Sœurs parviennent à s'installer à Bourg-Saint-Adéol, à coup sûr elles n'arriveront pas à payer leurs dettes ; alors, les gens de Bourg les jetteront dans le Rhône, à moins qu'elles ne se hâtent de revenir à Thueyts (2). »

A tous ces bruits, qu'on lui rapportait, la sainte Fondatrice avait

I. Lettre non datée se rapportant à cette époque. ^. Mémoires de sœur Sophie.

une seule réponse : A Prions, disait-elle ; avec la prière on vient à bout de tout. »

lèles aux leçons de leur Vénérable Mère, les Sœurs de la Présentation priaient sans relâche. Mlles faisaient plus : renouvelant la pieuse pratique inaugurée deux ans auparavant, elles s'offraient à Dieu comme victimes pour le bien de la Congrégation et le salut des âmes.

Dieu écouta ces prières, accepta ces offrandes, et, dans sa miséricordieuse justice, se choisit, parmi les plus pures de ces humbles filles, sept victimes, à qui il demanda le sacrifice de leur vie. Il convient de réunir ici les noms — dignes d'être à jamais honorés dans la Congrégation de la Présentation — de sœur Denys, de sœur Marceline, de sœur Euphémie, de sœur Amable, de sœur Félix, de sœur Gertrude et de sœur Martine. Elles furent les pierres fondamentales de l'édifice spirituel élevé à Bourg-Saint-Andéol par la Vénérable Mère Rivier. Le jour, en effet, où la dernière d'entre elles, l'admirable sœur Martine, la plus humble de toutes devant le monde, mais non pas la moins riche en mérites devant Dieu, quitta cette terre pour le ciel, le couvent de Bourg-Saint-Andéol fut prêt à recevoir les Sœurs de Thueyts.

Des six religieuses qui, dans les années 1817 et 18 18, la précédèrent dans la tombe, les deux plus âgées atteignaient à peine quarante-un et quarante-trois ans ; les autres portèrent au ciel la fleur de la jeunesse.

Sœur Denys, la première, finit en paix, le 17 avril 18 17, une vie toute de labeur et de zèle, dépensée surtout à la fondation de l'école de Sorgues, qu'elle dirigeait. Elle avait trente-quatre ans. — Sœur Marceline, qui entrait à peine dans sa vingt-troisième année, la suivit, trois mois plus tard, après une maladie cruelle qui ne lui arracha pas une plainte : humble et obéissante jusqu'au dernier moment, elle s'excusa, avec une naïveté touchante, auprès de sa Supérieure de la peine qu'elle lui faisait en s'en allant sitôt, et lui demanda la permission de mourir. — Sœur Euphémie s'éteignit à l'hôpital de Sainte-Cécile, dont elle était la directrice, le 22 août de la même année, victime de son zèle, qu'elle consacrait à la fois au soin des malades et à l'instruction des enfants pauvres. — Sœur Amable, qui s'était appelée dans le monde Mlle Clotilde Johanny de Rochely, et qui avait donné une partie de sa fortune en même

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