CHAPITRE XXIY
Cade, sollicite par la Servante de Dieu de lui faire une avance d'argent, et obtenant par ses prières la vente à d'excellentes conditions de deux vergers d'oliviers, lui en remettait aussitôt le prix.
« Je crois vraiment, dit la Vénérable Mère, que si j'avais eu de l'ai -eut pour faire mes œuvres, je n'en serais pas venue à bout ; je n'aurais pas même osé rien entreprendre, mais comme je n'avais rien, j'ai toujours espéré que le bon Dieu ferait tout. En vérité, la crainte de manquer d'argent ne m'a pas fait perdre un quart d'heure de sommeil. »
En dehors de la question d'argent, restait celle des difficultés, toujours très pénibles, qui venaient du fait de l'architecte. C'était une lutte de chaque jour pour l'empêcher de multiplier les ornementations inutiles, non prévues dans le devis. La correspondance de M. Vernet en 1S17 et 1S1S nous met au courant de bien d'autres exigences tout aussi déraisonnables. « Je viens de relire les lettres et autres papiers de M. X..., écrit M. Vernet à la fin de 18 18. Au commencement de l'ouvrage, il s'engageait à tout faire en deux ans ; après deux ans, il vous écrivait que vous pourriez venir, avec votre Communauté, dans l'automne, et actuellement, après trois ans, il ne veut pas s'engager pour un an... Au lieu de cinq mille francs qu'il nous demandait, c'est maintenant vingt mille francs qu'il faudra donner. » On n'eut raison de ces exigences qu'en appelant à Bourg un homme aussi considéré par sa science juridique que par sa vertu, M. Vidal, avocat de Nîmes, que des liens de parenté unissaient à M. Vernet. Son intervention énergique mit fin aux prétentions exagérées de l'architecte, qui activa l'achèvement des travaux, et, au milieu du mois de mars 1S19, les constructions, sans être achevées complètement, se trouvèrent assez avancées pour permettre, à la rigueur, l'installation de la Communauté.
Grâce à la protection de la Sainte-Vierge, aucun accident mortel ne s'était produit pendant les trois ans qu'avaient duré les travaux. Plus d'une fois les ouvriers n'avaient échappé à la mort que par une protection qui parut miraculeuse. Au mois d'octobre 1817, six hommes, tombant d'une hauteur de 15 pieds, avec un brancard chargé de lourdes pierres, ne se faisaient aucune blessure grave. Un manœuvre, enseveli sous les débris d'une voûte qu'il démolissait, était retiré des décombres sain et sauf. Peu de temps après, un incendie violent était instantanément arrêté. Quand la maison fut achevée, disent les Annales, les maçons voulurent, en signe de joie, placer une
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branche de laurier sur le faite du bâtiment . mais notre Mère, toujours guidée par des vues de foi, y fit placer une croix, que l'on conserve encore et qui orne un des corridors du Couvent. »
Elle avait acquis, du reste, sur les ouvriers un tel ascendant que, plus d'une fois, par une seule parole, elle avait apaisé de fâcheuses querelles. Un jour, elle arrêta une tentative générale de révolte contre ce même architecte dont elle avait tant à se plaindre personnellement.
« J'ai été témoin, dit sœur Saint-Pierre, d'une scène dont le souvenir est encore bien présent à ma mémoire. Les ouvriers maçons et tailleurs de pierres, fâchés de certains procédés de M. l'architecte, s'étaient retirés du chantier, déclarant qu'ils abandonnaient le travail. Notre Mère, qui se trouvait à Bourg, le sut. Elle fit appeler les ouvriers dans sa chambre, où elle me pria de rester avec elle. Ils arrivèrent bientôt, chargés de tous leurs effets et de tous leurs outils, qu'ils déposèrent dans le corridor ; puis ils entrèrent, le maître ouvrier en tète, avec un air irrité. Notre Mère écouta leurs plaintes, et leur parla ensuite avec beaucoup de douceur. Après quelques mots, ils étaient vaincus. « Vous êtes trop bonne Mère, dit le maître ouvrier, pour que nous puissions vous laisser en peine. » Puis, se tournant vers ses camarades : «Mes amis, ajouta-t-il, allons travailler.» Et ils retournèrent au chantier. »
La zélée Supérieure profita de l'achèvement des travaux essentiels pour reprendre sa tournée de visites aux divers établissements de sa Congrégation. Elle se mit en route le 19 mars 18 19. A la fin de mars elle était à Pont-Saint-Esprit, au commencement d'avril à Alais. Elle y reçut deux fâcheuses nouvelles. M.Vernet, malade par excès de travail, condamné par les médecins à un repos absolu, avait dû tout abandonner. Il s'était retiré à Valence. De plus, une épidémie, qui s'était déclarée à Thueyts depuis plusieurs semaines, prenait un caractère alarmant : deux pensionnaires étaient indisposées, et sœur Martine était gravement atteinte.
Sœur Martine, cette première compagne de Marie Rivier, qui, malgré de graves et continuelles infirmités, avait pris une part si grande aux pénibles débuts de la Congrégation, cette religieuse modèle qui, par sa régularité, par son zèle, par son esprit de sacrifice, était restée, au milieu de ses Sœurs moins anciennes, comme une leçon vivante de perfection, devait être la dernière victime acceptée
I HAPITRE XXIV. 301
Dieu avant la translation du Couvent A l'aube du saint jour de Pâques, le 11 avril [819, à quatre heures du matin, l'âme de l'humble sœur Martine quitta ce monde pour recevoir au ciel la récompense de ses héroïques travaux. « La paroisse entière, disent les Annales, assista à ses funérailles, où l'on n'entendait que gémissements et cris de douleur. »
Sœur Martine n'était pas encore ensevelie qu'une pieuse dame, retirée au Couvent, était atteinte du fléau. De l'avis des médecins, il y avait tout à craindre pour les Sœurs et les jeunes pensionnaires, et le transfert de la Communauté à Bourg-Samt-Andéol devait être hâté. La Vénérable Mère, avertie du danger, se dirigea vers le Bourg, où elle arriva le 20 avril, à neuf heures du soir. Le lendemain matin, avant le jour, six voitures partaient pour Thueyts, d'où elles amenèrent, le 25, malgré des pluies torrentielles, trente pensionnaires, et plusieurs Sœurs et novices. De nouveaux convois eurent bientôt transféré à Bourg-Saint-Andéol celles que le premier y avait laissées. Il ne demeura, pour garder l'ancienne Maison-Mère, que sœur Thérèse, sœur Rose et sœur Chantai.
Ainsi se réalisa, le 25 avril 18 19, le songe que sœur Cécile avait raconté en 181 3 à sœur Chantai ; ainsi se vérifia la prédiction que la Vénérable Servante de Dieu avait faite à la même époque à toutes ses filles : « Dans six ans, nous habiterons un couvent superbe. •> Superbe, en effet, par l'ensemble de ses bâtiments et par sa magnifique situation sur les bords du Rhône, était l'ancien monastère de la Visitation, enfin convenablement restauré.
Nous osons dire cependant que cet édifice matériel, élevé par les longs travaux de Marie Rivier et de M. Vernet, n'était qu'un faible symbole de l'édifice spirituel, fruit des vertus et des œuvres de ces deux grands serviteurs de Dieu. Les anges et les élus contemplaient en ce moment, clans le ciel, les trésors de sainteté que devait renfermer l'âme d'une sœur Martine, d'une sœur Gertrude, d'une sœur Marceline ; la Providence a permis que nous puissions nous-mêmes connaître quelque chose des dons que la grâce avait semés, et que la direction de la Vénérable Supérieure avait fait croître dans l'âme d'une des religieuses que Dieu laissait sur cette terre pour inaugurer la nouvelle maison de Bourg-Saint-Andéol. Le 7 février 1818, sœur Marie,engagée par son directeur à lui exposer l'état de son âme, le faisait par une longue lettre, dont nous extrayons les passages suivants :
-ieur le Supérieur et bon Père, — Il y a cinq ou six ans, je vous ouvris toute mon âme, et j'en éprouvai de grandes consolations. J'ai, depuis, gardé un trop long silence sur ce qui s'est passé en moi, ;e pénible, soit d'extraordinaire.... Votre lettre, bien consolante, m'en donne beaucoup de repentir, et aujourd'hui je suis très décidée à dire tout.
4 II y a donc cinq ou six ans, comme je récitais le chapelet en me promenant derrière la chapelle, je fus tout à coup saisie d'un sentiment de la présence et de la majesté de Dieu que je ne saurais exprimer ; j'entendis en même temps, au dedans de moi, ces paroles : i Juge par le plaisir que tu aurais à voir ta mère, de celui que tu auras à me voir un jour. » Ce qui se passa alors en moi me laissa dans un vif sentiment de la bonté de Dieu, et de la surprise que me causerait un jour sa vue. J'eus peine à me remettre. Auparavant j'avais de l'attrait pour le détachement de tout ce qui est créé ; mais, depuis lors, ce sentiment est devenu si fort, qu'il me semble toujours voir les honneurs, les richesses, la vie, la terre, comme des atomes devant Dieu. Je ne puis m'empêcher d'être étonnée du prix qu'on y met, et il me semble que ceux qui en parlent avec estime, ne pensent pas ce qu'ils disent, ou sont comme des enfants occupés à bâtir des châteaux de cartes.
C C'est toujours à Jésus-Christ, et à Jésus-Christ dans l'Eucharistie, que je rapporte tout ce qui se passe en moi ; les autres mystères ne peuvent m'arréter ; j'ai eu de la peine là-dessus : mon confesseur m'a rassurée. Lorsque je veux penser à Dieu le Père, la parole de Notre-Seigneur me revient toujours : PJiilippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père. Je ne saurais dire combien ces paroles me touchent et me fixent en Jésus-Christ.
i C'est l'Eucharistie qui m'a convertie dans le monde, et qui m'a soutenue dans toutes mes peines : cependant je ne trouve rien de si petit et de si indigne que mes pensées et mon amour pour ce mystère. Il me semble qu'il faudrait toute l'éternité pour aimer, recevoir, remercier dignement Jésus-Christ dans l'Eucharistie.
* Il m'arrive d'être dans de grandes consolations et de perdre la paix dans un instant. Il me semble alors qu'un mur s'est élevé entre Jésus-Christ et moi ; il m'est impossible de prier ; je ne comprends plus ce que je lis ; puis ce sont des ténèbres, un désespoir comme si j'étais dans l'enfer. Cet état passe, ordinairement, par gradation, et je me trouve ensuite à peu près comme quelqu'un qu'on aurait tiré