‹ La vénérable Marie RivierChapitre 182 sur 279 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

et, le 3 novembre 1819, le préfet de l'Ardèche l'informa que, vu les services éprouvés que la Congrégation <le la Présentation avait rendus dans l'œuvre de l'éducation de la jeunesse, ses religieuses seraient

dispensées de se présenter devant le jury ; mais que, quant au reste, elles seraient obligées à avoir chacune l'avis et l'approbation du comité cantonal, à recevoir un brevet, non général, mais pour telle commune, et à solliciter une nouvelle approbation et un nouveau brevet à chaque changement.

Cette dernière obligation était précisément celle qui lui paraissait la plus désastreuse pour le bon ordre de son Institut. « S'il faut en venir là, écrivit-elle au général Brun, je vois tous les liens de la subordination rompus. Une Sœur n'aura qu'à écouter de mauvais conseils, et la voilà autorisée à ne pas m'écouter moi-même et à rester, malgré mes ordres, dans la commune où son brevet l'attache. » A plusieurs reprises, on l'entendit répéter qu'à de pareilles conditions, elle se demandait si elle ne devait pas se résoudre plutôt à la dissolution de sa Congrégation.

Elle ne perdit pas cependant sa confiance en Dieu. « J'ai bien peur, écrivait-elle à sœur Xavier, qu'au milieu de tant de tracas, nous ne fassions pas de longtemps de nouveaux établissements. En attendant, la Providence arrangera tout. Nous ne travaillons que pour la gloire de Dieu. Ainsi, jusqu'à notre dernier soupir, nous ne ferons le bien qu'à travers des millions d'obstacles et de croix ; mais les croix sont toujours triomphantes. »

Le préfet de l'Ardèche n'était pas animé de sentiments hostiles. A la satisfaction de ses administrés, il interpréta de la manière la plus large les instructions ministérielles, et détermina, à suivre la même ligne de conduite, ses collègues du Gard, de la Lozère, de Yaucluse, de la Haute-Loire et du Cantal. Les Sœurs reçurent des lettres d'obédience, non pour telle paroisse, mais généralement pour toutes les écoles où elles seraient envoyées ; les brevets leur furent également délivrés pour toutes les écoles ; les novices furent dispensées du brevet ; la Supérieure générale serait cependant tenue d'envoyer tous les trois mois au Préfet un tableau des mutations opérées dans le trimestre.

La période de calme qui suivit cette décision permit à la Vénérable Mère d'entreprendre, pendant l'année 1820, une importante tournée de visites, au courant de laquelle elle évangélisa, sur son passage, Montfaucon, Saint-Chély, Langeac, le Monastier, Pradelles, Saugues

et Thueyts : mais elle fut surtout heureuse de profiter de ce voyage

pour se rendre au Puy, et déposer aux pieds de la très sainte Vierge

ferventes actions de grâces. Elle y trouva M. Pontanier, dont

l'éloignement n'avait pas refroidi le zèle pour tout ce qui touchait

aux intérêts de la Présentation, et dont les conseils fréquents avaient

un grand secours à la bonne sœur Xavier dans la direction du

ionnat de Saint-Chély. Sa sainte amie, Marie de Sénicroze, ne

put cette fois l'accompagner au sanctuaire de Notre-Dame : elle

était déjà atteinte du mal qui devait l'emporter un an plus tard.

Une maladie plus cruelle encore conduisait en ce moment au tombeau, à Bourg-Saint-Andéol, la digne assistante de la Présentation, la pieuse et dévouée sœur Chantai. Victime de sa charité, elle avait vu son mal s'accroître de jour en jour ; ni les soins dévoués qu'elle reçut à Viviers, ni l'air plus pur et plus vivifiant des montagnes de Thueyts ne purent enrayer la terrible maladie. Transportée à Bourg à la fin de 1819, elle y expira le 18 mai 1820.

Laissons la Vénérable Supérieure dépeindre elle-même sa douleur dans les premières lignes d'une circulaire qu'elle adressa, à cette occasion, à toute la Congrégation.

« Mon affliction est si grande qu'il m'a été impossible jusqu'ici de la surmonter assez pour vous en faire part. Je connais vos sentiments et je n'ai pas besoin de vous rappeler les droits qu'a cette chère défunte à nos regrets et à notre reconnaissance. D'ailleurs, la violence de ma douleur ne me permet pas d'entrer dans de plus longs détails. >

Disons, en quelques mots, que la fin de sœur Chantai fut digne de sa vie religieuse, si exemplaire. Pendant sa maladie, une de ses oraisons jaculatoires était celle-ci : « Mon Dieu, vous êtes si grand, et mon cœur est si étroit ! comment donc voudrais-je y placer quelque autre objet que vous? » La Vénérable Mère, avertie du danger de mort, put rentrer à temps à Bourg pour y recevoir le dernier soupir de son Assistante. La pieuse mourante, en l'apercevant, s'écria : € Ma Mère, je suis bien... Je m'abandonne... » Ses derniers jours avaient été assombris par la crainte, mais cette crainte avait fait place, à la fin, à une douce paix, qui sembla le gage de la paix du ciel.

Sœur Chantai fut la première Sœur inhumée dans ce cimetière du couvent de Bourg où devaient reposer tant de saintes religieuses. Ce fut même à l'occasion de sa mort, nous apprennent les Annales, que

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te parterre situe au nord du Couvent, et dont l'ancien aumônier des Visitandines avait la jouissance, fut transformé en un cimetière. AI. l'abbé Paradis, aumônier de la Présentation, fut autorisé à le bénir.

L'abbé Paradis, dont parlent ici les Annales, et dont la Vénérable Mère fait plusieurs fois l'éloge dans ses lettres, ne devait rester que peu de temps encore aumônier de la Présentation ; au mois de novembre 1820, il fut remplacé par M. l'abbé Bertoyc, neveu de M. Vernet, que la Communauté connaissait depuis longtemps et dont elle avait pu apprécier la sagesse et les vertus.

Après avoir appris cette nouvelle à sœur Xavier, la vénérée Supérieure, dans une lettre du 7 décembre, ajoute ces mots : « Ici tout va à l'ordinaire, mais les journées sont trop courtes pour la besogne : le travail et les soucis nous tuent \fiat; c'est pour Dieu. »

La volumineuse correspondance de la Maison-Mère à cette époque nous apprend quels étaient ces travaux et ces soucis. Après avoir réglementé le régime des écoles primaires par l'obligation du brevet spécial, le ministre de l'Intérieur venait de réglementer les pensionnats d'enseignement secondaire par l'institution des Dames inspectrices. « Les dames inspectrices, disait le préfet de l'Ardèche, M. Paulze d'Yvoy (1), en communiquant la circulaire ministérielle, les dames inspectrices, choisies par le préfet du département parmi les dames du monde, seront admises dans les pensionnats toutes les fois qu'elles jugeront convenable de les visiter ; elles s'y rendront de temps en temps à l'improviste ; elles exerceront particulièrement leur surveillance sous le rapport de l'hygiène, de la décence, de la direction donnée à l'éducation. Elles s'attacheront à connaître si cette direction ne tend pas, soit à relâcher les mœurs, soit à inculquer des principes erronés. Enfin, l'unique but que les institutrices doivent se proposer étant de former des mères de famille estimables, elles veilleront à ce que les jeunes personnes ne soient pas détournées de cette vocation naturelle et respectable. »

Cette nouvelle prétention, qui ne tendait à rien moins qu'à soumettre au contrôle incessant et injurieux de dames du monde des religieuses régulièrement instituées par l'Ordinaire, non seulement au point de vue de l'enseignement profane, mais encore au point de vue des principes de la direction morale et de la vocation de

1. M. Paulze d'Yvoy fut préfet de l'Ardèche du 19 janvier 1819 au 2 janvier 1S23.

leurs élèves, si uleva, nous devons le constater, dans l'âme de la Vénérable Supérieure une véritable indignation : < J'ai peine à croire, écrivait-elle le 21 novembre 1820 à Sa Grandeur l'Évêque de Mende, que M. le Ministre veuille donner suite à une pareille mesure : ce serait le monde renversé !» — « J'ai beau me raisonner, écrivait-elle encore le 12 janvier 1821 à M. Ladreit de la ( barrière, député de l'Ardèche, j'ai beau vouloir tout envisager comme venant des mains de Dieu, je ne puis me familiariser avec l'idée de nous voir traduire, comme des personnes suspectes, devant des dames du monde. Que des personnes qui n'instruisent que pour gagner de l'argent et qui sont peu connues aient besoin de quelque inspection, je le comprends ; mais, grâce à Dieu, nous ne sommes pas dans ce cas : nous n'avons cessé d'avoir la confiance de nos évéques et des préfets ; celle du public n'est pas douteuse, et quand on nourrit et entretient cent cinquante orphelines, on donne des garanties de désintéressement. »

La première pensée de la Mère Rivier avait été de se rendre à Paris et de plaider sa cause en personne devant le Ministre. M. Yernet crut devoir la détourner de ce voyage, que l'état de sa santé rendait imprudent en ce moment. Le département de l'Ardèche était alors représenté à la Chambre par trois députés également dévoués aux intérêts de la Religion : M. le comte Eugène de Vogué, M. Ladreit de la Charrière et M. Rouchon ; leurs actives démarches, appuyées par l'intervention puissante de M. le duc de Montmorency (1), paraissaient devoir suffire à écarter le péril.

Le préfet de l'Ardèche, M. Paulze d'Yvoy, se rendait compte de l'impopularité de la mesure qu'il allait prendre. Il crut pouvoir adoucir ce qu'elle avait d'odieux en choisissant les dames inspectrices de Bourg-Saint-Andéol parmi les personnes les plus honorables de la ville : Mme de Reboul, née Bottu de Verchères, fut nommée présidente ; Mmes Pluvier de Saint-Michel, Giraud, Saladin de Chauras et Riberol-d'Entremeaux-Rochegude furent nommées membres du comité d'inspection.

Mme de Reboul se hâta de répondre au préfet de l'Ardèche par une lettre dont nous n'avons pas retrouvé le texte, mais que les Annales de la Présentation rapportent en ces termes :

1. Nous avons vu plus haut comment, en 1816, dans une retraite au séminaire d'Issy, le duc de Montmorency avait fait la connaissance du Supérieur de la Présentation. Il n'avait cessé depuis lors d'entretenir des relations avec M. Yernel.

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i Monsieur le Préfet, il y a trente ans, mes parents, enfermés dans un ancien couvent de Visitandines que la Révolution avait transformé en prison d'État, y subissaient la plus odieuse des surveillances : vous m'invitez à exercer, dans cette même maison, une surveillance du même genre à l'égard de saintes religieuses que je vénère et qui en savent du reste plus que moi. J'ai l'honneur de vous informer, Monsieur le Piéfet, que je ne saurais accepter une telle mission. On n'apprenait de mon temps aux jeunes filles qu'à lire, à écrire, à travailler et à servir Dieu. Je ne sais pas faire autre chose. Agréez, etc. »

M mes Je Saint-Michel, Giraud, de Chauras et d'Entremeaux- Rochegude firent des réponses semblables, et, par le même courrier, M. de Reboul, maire de Bourg-Saint-Andéol, fit parvenir à la préfecture sa démission.

Devant cette attitude décidée, le Préfet se hâta de refouler son zèle malencontreux. Jamais il ne fut plus question, ni pour le pensionnat de Bourg, ni pour les autres pensionnats de la Présentation de Marie, de dames i)ispectrices. L'influence de M. Vidal, ce parent de M. Yernet que nous avons vu intervenir d'une manière si efficace lors des difficultés suscitées par l'architecte du Couvent, obtint du préfet du Gard une pareille suspension d'exécution de la circulaire ministérielle. Le 4 août 1821, M. Paulze écrivit à la vénérée Supérieure : « Madame, vous pouvez continuer d'exercer librement jusqu'au Ier mai 1822 ; et si alors il n'était survenu aucun changement dans votre position, vous me trouveriez toujours disposé à faire tout ce qui pourra vous être utile, autant que les règlements me le permettront > ; et, le Ier mai 1822 : « Je consens volontiers à proroger le délai jusqu'au Ier janvier 1823, époque à laquelle j'ai lieu d'espérer que votre établissement aura une existence légale. »

Ce fut la fin des difficultés administratives ; la reconnaissance légale de l'Institut ne fut accordée qu'en i830,mais la bonne harmonie ne cessa plus d'exister entre la Congrégation de la Présentation de Marie et les représentants de l'autorité préfectorale sous le gouvernement de la Restauration.

La vénérable Supérieure profita de cette situation favorable pour mettre la dernière main à la rédaction des Règles de l'Institut et pour préparer la grande cérémonie, depuis longtemps attendue, de la distribution solennelle de ces Règles à sa Communauté.

M. Pontanier, dans la retraite qu'il avait trouvée à Thueyts pen-

dant la Terreur chez sa respectable tante, MUe Bosc, en avait ébauché la première rédaction. Le pieux Sulpicien s'était contenté de noter les usages qui s'étaient peu à peu établis depuis la naissance de la Communauté, en s'inspirant des Règles et de l'esprit de la Compagnie de Saint-Sulpice.

Dès sa première entrevue au château de Chomérac avec Marie Rivier, en 1799, M. Vernet s'était préoccupé de compléter et d'adapter aux besoins nouveaux de la Communauté le premier travail de son confrère. Ce projet fut réalisé en partie en 1S01, lorsque le grand vicaire de Mgr d'Aviau vint passer huit à dix jours au couvent de Thueyts ; mais il se convainquit en même temps que les développements de l'Institut exigeaient une refonte plus complète. Le 4 décembre 1 Soi, il écrivait à la Mère Rivier : € Je ne perds pas de vue vos Règles. Je lis en ce moment les Règles et Constitutions de la Visitation, de Sainte-Ursule, de Notre-Dame, et j'y fais mes observations pour perfectionner les vôtres. » — En juin 1805 : « Dès que je serai un peu à moi, je reprendrai le travail de vos Constitutions. » — En mars 1807 : < Je pense, après Pâques, avoir un peu de loisir pour m'occuper de vos Règles. » En 18 13, l'expulsion des Sulpiciens des grands séminaires lui donna ces loisirs si avidement cherchés : « La Providence fait tout servir à ses fins, écrivit-il à la Vénérable Mère ; ce que nous regardons comme un malheur devient une faveur pour nous. » Retiré au collège de Thueyts, le bon Supérieur communiquait, au fur et à mesure de leur rédaction, chaque point de la Règle à la Vénérable Mère, laquelle y ajoutait les remarques que lui suggéraient son expérience personnelle ou les lumières spéciales dont Dieu la favorisait. Suivant le témoignage de la très révérende Mère Arsène, un bon nombre d'articles furent écrits pour ainsi dire sous la dictée de la sainte Fondatrice ; plusieurs autres, d'après une lettre de la Vénérable Mère elle-même, ne furent que le résumé de réponses qu'elle avait dû faire à des consultations de ses Sœurs (1).

Le travail terminé fut communiqué, en mai 1814, à un certain nombre de Sœurs anciennes et aux Supérieures des principaux établissements, avec prière d'y joindre leurs propres observations. Durant ce temps, les Sœurs récitaient chaque soir le Vent Creator, pour obtenir les lumières du Saint-Esprit.

Les observations des Sœurs dont on avait demandé l'avis donnè-

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