CHAPITRE XXV
rent lieu à un minutieux travail de revision, lequel exigea plusieurs années, M, Yernet tenant essentiellement à ne rien faire d'une manière définitive sans avoir longuement consulté Dieu par la prière, soumis chaque innovation au contrôle de l'expérience et mûrement réfléchi.
Le 14 juin 1820, le conseil des Sœurs délibéra que le livre des Règles serait, avec la permission de .Mgr l'Évêque, livré à l'impression ; l'autorisation épiscopale fut accordée le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception de la Sainte-Vierge, et l'impression commençaau mois de janvier 1821.
i Toutes nos Sœurs, disent les Annales, se réjouissaient à la pensée que les Règles allaient enfin leur être solennellement distribuées^, et la Vénérable Fondatrice comptait sur cet événement pour donner une nouvelle impulsion à la ferveur de ses filles.
Quant à M. Vernet, sa profonde connaissance des voies de Dieu dans les œuvres entreprises pour sa gloire lui dictait, au moment même où il recevait les épreuves des premières feuilles, le 16 janvier 182 1, les graves lignes suivantes :
<i Prions, ma chère fille. Tous ces jours-ci, je me suis tenu un peu plus uni à la Sainte-Vierge, étendant son manteau de protection sur vous, sur moi, sur toutes vos filles (1), mais il faut des croix : c'est le sort de toutes les bonnes œuvres.... Du reste, je ne doute pas que ce ne soient là vos pensées. »
Un mois après, le pressentiment du sage directeur se trouvait pleinement réalisé. « L'enfer vous semble déchaîné contre vous, écrivaitil, et vous êtes tentée de croire que Dieu vous abandonne. Ne vous étonnez point. Le démon se venge et Dieu vous éprouve. »
Pendant plus d'un an, en effet, Dieu va épurer, une fois encore, cette âme d'élite par des épreuves dignes de sa vertu. Après l'avoir frappée dans les plus intimes de ses affections, il permettra au démon de livrer les assauts les plus violents à son œuvre, et de soulever jusque dans son âme les troubles les plus cruels.
Après ses chères filles « qu'elle aimait comme la prunelle de ses yeux », nul ne s'était acquis plus de droits à son affection que la digne Supérieure des Demoiselles de l'Instruction, Marie de Sénicroze, à qui, le 21 février 1S21, elle écrivait: « Ma plus chère et plus sin-
1. Le lecteur remarquera l'analogie de ce passage avec celui d'une autre lettre du vénéré Supérieur, que nous avons signalé plus haut (Chap. XIX), et où nous avons cru voir quelque allusion à des faveurs surnaturelles dont la Vénérable Mère aurait confié le secret à son directeur.
.mie. j'aime toutes vos chères filles avec une tendresse et une affection qui viennent de Dieu et qui dureront jusqu'à la mort. Je ne puis v<ms exprimer la joie que j'éprouve au sujet de votre nouveau noviciat. Chère Mère ! quelle récompense vous allez recevoir dans le ciel ! Vous ne pourrez pas porter votre couronne ; les anges la soutiendront
La Vénérable Mère se doutait-elle que cette récompense, qu'elle prévoyait si grande, fût si rapprochée ?
« Ma santé est bien faible depuis quelques jours », lui écrivait le 24 mars Mlle de Sénicroze.
Quelques jours après, la lettre qui parvenait au couvent de Bourg, datée de la maison de l'Instruction du Puy et du 29 mars, était tout entière de la main de Mlle Antier, assistante : « Ma bonne Mère, disait-elle, je viens réclamer vos prières et toutes celles de votre sainte Communauté pour notre Mère, qui est depuis mardi dangereusement malade d'une fluxion de poitrine. Les médecins ne nous donnent presque plus d'espoir. Nous en avons beaucoup en Dieu et en vos saintes prières. »
La rapidité du mal ne permit pas à la Servante de Dieu d'aller recevoir le dernier soupir de la plus intime de ses amies. Ce fut le bon M. Pontanier qui, le 31 mars, lui annonça la douloureuse nouvelle. Marie de Sénicroze était morte à six heures du matin, un samedi, jour consacré à la Sainte-Vierge, et le dernier jour du mois de saint Joseph.
Nous avons vu se renouveler, dans sa courte maladie, écrivit Mlle Antier, les exemples de toutes les vertus qu'elle avait pratiquées pendant sa vie : de sa simplicité, de son humilité, de son amour de la vie cachée et de sa pauvreté. Il me serait impossible de dire jusqu'à quel point de perfection elle a porté la vertu de pauvreté. »
Le vendredi, veille de sa mort, elle était entrée dans le délire ; mais un prêtre de Saint-Sulpice, directeur du séminaire, étant venu la voir à huit heures du soir, la voix du prêtre, qu'elle connaissait, la ramena à elle ; pendant une demi-heure, elle fit à ses filles ses recommandations suprêmes, ajoutant un mot particulier approprié à chacune d'elles ; puis le nom de la Mère Rivier ayant été prononcé, « elle exprima son affection pour cette bonne Mère, dit un témoin, avec une grâce ravissante/»: ce fut son dernier signe de connaissance, jusqu'au moment de sa mort, qui fut calme et empreint d'une paix céleste.
I HAPITRE XXV. 315
La douleur de la Vénérable Supérieure de la Présentation fut
inexprimable Ci). Il y avait plus qu'une sympathie naturelle entre ces deux âmes élues de Dieu ; la similitude de leurs œuvres fit de leurs relations un échange de confidences, un appui mutuel qui fut, après Dieu, leur plus douce consolation ici-bas.
« Il n'y a personne qui partage plus votre affliction que moi, écrivit la Mère Rivier aux filles de M11'- de Sénicroze ; je me résigne comme vous devez le faire ; mais je porterai cette croix jusqu'au tombeau. Vous avez perdu, mes chères Sœurs, votre Mère, et moi la seule amie que j'avais sur la terre »
C'est au moment même où la Servante de Dieu venait de perdre « la seule amie qu'elle avait sur la terre », que Dieu, avant de donner à la Congrégation de la Présentation de Marie, par ses Constitutions définitives, le plus solide élément de sa stabilité, voulut la soumettre à une suprême épreuve et permit aux puissances de l'enfer de déchaîner contre elle les orages les plus périlleux qu'elle eût encore subis.
Ni la sainte Fondatrice, ni le prudent et expérimenté Supérieur n'hésitèrent un instant à reconnaître l'esprit du démon dans les troubles intérieurs qui menacèrent, en 1821 et 1822, l'avenir de l'œuvre de Marie Rivier.
« Le démon se venge et Dieu vous éprouve », avait écrit M. Vernet. — « J'ai fait faire une jolie chapelle, au haut de la maison, à saint Michel, pour chasser le diable, écrit le 4 décembre 1821 la Vénérable Mère ; quand nous aurons pour nous l'armée des anges, avec son chef, que pourront le monde et l'enfer contre nous ?» — « L'enfer fait tous ses efforts pour empêcher le bien, écrit-elle huit jours plus tard ; mais nous le ferons plus que jamais. Après toutes ces tempêtes, je m'attends à de bien belles choses ; vous verrez, ma chère fille, combien les croix attirent de bénédictions : patience ! »
Ces deux lettres étaient écrites à sœur Xavier, directrice de l'établissement de Saint-Chély et coadjutrice de la Supérieure pour le département de la Lozère ; nous verrons bientôt à quels tristes événements elles font allusion.
Hâtons-nous de dire que les consolantes prévisions de la Véné-
1. M. Vernet dut lui écrire le 4 avril pour l'exhorter à modérer son chagrin.
rable Mère se réalisèrent pleinement. L'Institut sortit épuré et plus fort de la tourmente. L'ivraie, que l'ennemi de tout bien avait introduite dans le champ du Seigneur, fut séparée du bon grain : quelques âmes, qui avaient cru pouvoir concilier avec les austères irs de la vie religieuse un esprit d'indépendance et de volonté propre, un amour trop humain de leur famille ou de leur pays natal, certains goûts mondains trop directement opposés à l'esprit de leur état, durent être résolument éliminées. La sainte Fondatrice plaignit ces pauvres âmes, pria pour elles, mais ne regretta pas leur perte pour son Institut ; et lorsque, au mois de juin 1822, le moment fut venu de distribuer aux Sœurs de la Présentation leurs nouvelles Règles, elle put se dire que ces Règles n'étaient données qu'à des âmes fortes et dignes de les recevoir.
Mais, avant de relater ces providentiels résultats, nous devons, fidèle historien, raconter toutes les phases de l'épreuve, sans rien dissimuler de son importance et de son étendue.
Les ressorts mis en ceuvre par l'esprit du mal pour dissoudre, ou ébranler tout au moins, une ceuvre qui lui portait de si grands coups, furent multiples. C'est un esprit d'indépendance et d'amourpropre froissé qui paraît avoir déterminé la sortie d'une religieuse de Vogué ; ce fut l'influence pernicieuse de quelques fréquentations mondaines qui détourna sans doute de leur vocation deux jeunes novices employées à l'établissement d'Alais ; ce fut un attachement mal ordonné à leurs parents, joint à une volonté trop faible et trop chancelante, qui arracha deux autres novices à la Maison-Mère ; des motifs semblables furent cause de deux autres défections à Rocles et à La Blachère ; la vanité et l'orgueil perdirent l'établissement du Malzieu ; nulle part cependant la moralité des filles de la Présentation de Marie ne fut mise en question et des onze novices ou professes qui retournèrent au monde, il ne paraît pas qu'une seule ait affligé plus tard l'Église par un scandale tant soit peu grave.
Sur ces entrefaites, les diocèses de Mende et de Viviers furent privés de leur commun Pasteur : Mgr de Mons, promu à l'archevêché d'Avignon, prit possession de son poste au mois de novembre 1821 ; le successeur qui lui fut donné à Mende, Mgr de la Brunière, ne devait arriver dans cette ville qu'un an plus tard, vers la fin de 1822. Quelques ecclésiastiques, bien intentionnés sans doute, mais imprudents, crurent pouvoir, en l'absence de leur évéque, organiser, avec l'aide de quelques anciennes Sœurs, sorties de l'Institut de la