CHAPITRE XXVI
l'avantage d'avoir dans le diocèse où la Providence m'envoie, un établissement tel que le vôtre. Ne doutez pas que tout mon zèle ne s'applique à raffermir et à l'agrandir. Ma première visite en arrivant dans mon diocèse sera pour vous. »
Les louanges des Sceurs de la Présentation de Marie et de leur Vénérable Fondatrice n'étaient pas seulement sur les lèvres des évêques, elles étaient aussi sur les lèvres du peuple. Au bout de quelques mois de séjour seulement, la Servante de Dieu avait déjà acquis à Bourg-Saint- Andéol le surnom élogieux que la reconnaissance publique lui avait décerné à Montpezat et à Thueyts : <i La Mère Rivier, disait-on, c'est la mère des pauvres. » Dans le temps même où les ressources de la Communauté, sans cesse épuisées par les constructions ou les réparations, faisaient souvent défaut, jamais elle ne laissa sans secours une réelle infortune : € Commençons par secourir Jésus-Christ dans ses pauvres, disait-elle, si nous voulons qu'il vienne en aide à notre pauvreté. — Mais, bonne Mère, lui répondait-on, il n'y a plus rien. — Prions, reprenait-elle, et il y aura encore (i). » Et elle donnait toujours. Chaque jour des aumônes étaient distribuées à la porte du Couvent. Quelquefois la distribution durait des heures entières. Deux religieuses au moins étaient spécialement chargées d'y présider ; mais la vénérée Supérieure y était souvent présente et veillait surtout à ce que les pauvres fussent traités avec tous « les égards dus à leur pauvreté. » Elle pensait, comme sainte Gertrude , que « les pauvres étant les princes de l'Eglise, on ne doit jamais les faire attendre. »
Elle s'aperçut une fois qu'une Sœur servait un pauvre dans une assiette qui n'avait pas été suffisamment lavée. Elle ne dit rien et se contenta de regarder la Sœur avec des yeux pleins de larmes ; mais le soir, à l'assemblée, elle parla du respect dû aux pauvres avec une telle émotion qu'elle arracha des pleurs à toute la Communauté.
Une autre fois, ayant remarqué qu'une de ses filles se disposait à remettre à un pauvre un vêtement un peu déchiré, elle l'en empêcha vivement. « Nous aurions trop sujet de rougir au jour du jugement, lui dit-elle, lorsque Notre-Seigneur, nous rappelant ce que nous aurons fait pour lui en la personne de ses pauvres, nous montrerait cette guenille ! »
i. Dép. de M. de Reboul, de Bourg-Saint-Andéol, lequel déclare avoir entendu ces paroles.
LA \ ÊNÉRABLE MARIE RIVIER.
Elle n'ignorait pas que la pauvreté la plus digne d'égards et
d'attentio lie qui a honte et qui se cache. Sou esprit fécond
en ressources s'ingéniait à la découvrir et à la secourir. Le docteur Cade et M. Frédéric Paradis, administrateur de l'hospice de Bourg, furent ses principaux auxiliaires dans cette œuvre. « Elle s'enquérait auprès de moi, dit M. Paradis, sachant que mes fonctions, et aussi mon commerce, me mettaient en relation avec un grand nombre de personnes de la ville, des familles qui pouvaient être dans le besoin ; mais elle avait soin de le faire d'une manière prudente, par des insinuations délicates, évitant la moindre allusion à ses projets de secours, que je devinais sans peine. Je sais qu'elle mettait la même délicatesse à venir en aide à ces familles, une fois découvertes. »
Comme ses religieuses, M. Cade, M. de Reboul et M. Paradis se permirent quelquefois de lui parler discrètement de prudence et de mesure dans la distribution de ses aumônes. Elle souriait alors doucement et répondait : « J'ai ma Sainte-Vierge (i). » Elle faisait allusion à une petite statue de la Sainte-Vierge qu'elle vénérait dans sa chambre, et aux grâces, sans doute très nombreuses, dont elle lui était redevable.
Une de ces grâces eut, aux yeux de tous, en 1823 (2), les caractères du miracle le mieux avéré. Nous allons en faire le récit d'après les dépositions faites, sous la foi du serment, devant les juges ecclésiastiques, au cours du Procès de canonisation, par trois religieuses, les mieux placées pour être exactement informées : la très révérende Mcre Marie Arsène, Supérieure générale, sœur Sophie et sœur Xavérine (3).
Sœur Rosalie, économe du couvent de Bourg, s'étant aperçue que la provision d'huile était sur le point d'être épuisée, en avertit sa Supérieure, laquelle se contenta de lui répondre d'une manière évasive : «, Patience, ma fille, nous nous en occuperons. »
1. Dépositions de M. Amable Cade, de M. Augustin Cade, de M. de Reboul et de M. Paradis.
2. M. Yernet, dans une note autographe, place le fait vers 1822 ; d'autres témoins le rapportent d'une manière plus précise à l'année 1823.
3. A ces trois précieuses dépositions, s'ajoutent une note autographe, rédigée par le pieux directeur de la V. Mère, M. Vernet, et le récit oral de sœur Saint-Germain, dernière survivante des témoins du prodige. Les cinq témoignages sont identiques sur les faits principaux, mais chacun d'eux y ajoute quelque détail particulier. Notre récit n'est que la reproduction scrupuleusement fidèle de ces divers témoignages, fondus ensemble pour éviter des répétitions et des longueurs.