‹ La vénérable Marie RivierChapitre 194 sur 279 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Un peu déconcertée par cette réponse, soeur Rosalie eut beaucoup de peine à surmonter sa timidité, lorsque, peu de jours après, il fallut annoncer à la bonne Mère qu'il ne restait plus d'huile au fond de la grande auge de pierre où l'on avait l'habitude d'ew conserver la provision dans la cave.

La Servante de Dieu causait, au cloître, avec sœur Louise, au moment où la Sœur économe l'aborda et lui annonça que la provision était finie. <X Je ne puis croire que l'huile vous manque, répondit-elle, allez mieux examiner dans la cave. — Non seulement j'ai examiné, répliqua sœur Rosalie, mais j'ai même lavé la pierre pour y mettre de l'huile nouvelle. » La sainte Fondatrice leva les yeux sur une petite statue de la Vierge, qui se trouvait en face d'elle, au-dessus du portail de la remise, les y tint fixés un instant, et dit : <l Prenez sœur Louise avec vous, descendez à la cave, je suis sûre que vous y trouverez de l'huile. »

Au moment où sœur Rosalie, accompagnée de sœur Louise, entra dans la cave, une jeune novice était occupée à la balayer. Bientôt un cri la fit sursauter et se retourner vivement vers les deux nouvelles venues. La Sœur économe, agitée par un tremblement, et sœur Louise, plus calme, contemplaient la grande auge de pierre, pleine d'huile jusqu'aux bords, prête à verser (i).

Quand les deux Sœurs annoncèrent le prodige à leur Supérieure, celle-ci, sans manifester le moindre étonnement, se contenta de leur dire : « Vous voyez bien que la Providence nous protège. J>

« Cette huile, dit sœur Sophie, fut trouvée excellente. Notre Mère, en témoignage de reconnaissance envers la Sainte-Vierge, ordonna à sœur Rosalie d'en puiser deux petites fioles et de les placer, l'une dans la niche de Notre-Dame de la Providence, vis-à-vis l'escalier du nord, l'autre dans la niche de Notre-Dame de Prompt-Secours, près de la porte de l'infirmerie.

•• On s'informa auprès du premier domestique, homme de probité et de religion, d'où pouvait être venue cette huile ; il répondit qu'il ne savait qu'en penser, sinon que les anges seuls étaient capables d'avoir rempli l'auge de pierre dans de pareilles conditions. »

Les deux petites fioles, placées aux pieds des statues de la Sainte-

I. La jeune novice dont il est ici question est devenue sœur Saint-Germain, décédée le 6 août 1S96 à la Maison-Mère de Bourg-Saint-Andéol.

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Vierge, disparurent peu de temps après. Sœur Xavérine pense que la érable Mère les donna aux pauvres.

Tant de charité clans le soulagement clés misères matérielles, peut faire juger quel était zon zèle pour le bien surnaturel des âmes. Une

France la taisait pleurer, mais un péché la faisait défaillir. Ayant un jour sujet de penser qu'une personne lui faisait un mensonge,

tomba évanouie. Les péchés mêmes qui se commettaient hors de sa Communauté, lui étaient extrêmement sensibles. Un jour de carnaval, elle apprend qu'une fête mondaine, avec danses et diver-

ments dangereux, s'organise dans la ville. Son cœur s'émeut ; elle pense aux scandales dont cette fête sera sans doute l'occasion. Au moment où la musique parcourt la ville pour annoncer les prochaines réjouissances, elle réunit sa Communauté : « Mes enfants, s 'écrie-t-elle, le diable vient de sonner son assemblée, je m'empresse de sonner la mienne. » Et, dans un langage ému, elle exhorte ses filles à la prière et à la pénitence.

Mais ni le soin de sa Maison-Mère, ni le dévouaient aux œuvres de charité de la ville de Bourg, ne lui faisaient oublier les établissements de son Institut, désormais dispersés dans huit diocèses (i). • Chaque jour, et plusieurs fois le jour, écrit sœur Sophie, notre -, ainsi qu'elle nous l'a dit elle-même à plusieurs reprises, faisait le tour de ses diverses maisons, se rendait présents par la pensée l'ordre qui devait y régner, les abus qui pouvaient s'y introduire, la régularité ou le relâchement de chacune des Sœurs. » Dès que ses affaires et sa santé le lui permettaient, elle reprenait le cours de ses visites. « Quand je n'aurais qu'une jambe de bois, écrit-elle en 1823 à sœur Xavier, j'irai l'été prochain visiter nos Sœurs de la Montagne. » Ses affaires lui permirent de devancer encore cette date. Dès le mois de septembre, aussitôt après l'installation de Mgr Molin et la visite du prélat au couvent de Bourg, elle se mit en marche. Une toux pénible la fatiguait, i Malgré sa fatigue, disent les Annales, elle ne retrancha rien de ce qui pouvait rendre ses visites plus utiles, parlant aux Sieurs avec le même zèle et la même ardeur que si elle eût joui de la meilleure santé, les interrogeant sur tous les abus, leur ré]

1. 1>. dehors des deux fondations importantes de Millau et d'Alais, les S<>.urs de la ation s'étaient établies, en 1823, à Ispagnac, diocèse de Mende, et en 1S24 à Monté-lier, diocèse de Yalenc e.

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dant sur tous leurs doute-, observant tous leurs besoins, et pressant LUtorités locales de faire les réparations nécessaires pour que ses filles fussent logées, non pas avec luxe, mais d'une manière saine et convenable. »

« On va loin quand on a avec soi la grâce de Dieu, disait-elle, et on fait toujours plus qu'on ne croit. » — <;< Ne tirez pas peine de ma santé, écrivit-elle à sœur Xavier ; les croix la fortifient. » Dans une lettre à M. Pontanier, elle explique cette dernière parole : « Plus j'ai de croix, plus je suis portée à la prière, et c'est de la prière que je tire toute ma force. »

Ce bon directeur, avec qui la sainte Supérieure n'avait cessé d'entretenir une correspondance régulière, avait repris, depuis le mois de février 1823, ses fonctions d'économe au grand séminaire de Viviers. Les instances de la Mère Rivier auprès de M. Emery avaient obtenu ce rapprochement, dont elle se réjouissait pour le bien de son âme et celui de sa Communauté. Cette joie ne fut pas de longue durée. Une maladie cruelle minait depuis deux ans le saint prêtre. Il put se rendre, cependant, à deux reprises, au couvent de Bourg, au commencement de l'année 1S24. Son dernier billet est du 31 août : « Je me trouve chaque jour un peu mieux, dit-il ; il est vrai que ce mieux vient lentement, mais il faut bien vouloir ce que Dieu veut. »

Uétat empira : «.< Notre bonne Mère, dit sœur Sophie, souffrait dans son cœur tout ce que le malade souffrait dans son corps. Les neuvaines se succédaient, les vœux se multipliaient. La bonne Mère visitait le malade et lui parlait des prières qui se faisaient au Couvent pour lui : « Ne demandez pas ma guérison, répondait ce bon Père, mais seulement l'accomplissement de la volonté de Dieu. •>

Mais l'état de santé de la Vénérable Mère devenait lui-même inquiétant. Les docteurs lui ordonnèrent les eaux d'Aix-en-Provence. Elle s'éloigna à grand'peine du vénéré malade, qu'elle avait le pressentiment de ne plus revoir. M. Vernet était en ce moment à Paris, où il prenait part à une assemblée des Assistants de S.. Sulpice. Elle lui demanda, en prévision d'un dénouement funeste, d'obtenir du Supérieur général de la Compagnie la permission d'inhumer dans le cimetière de la Présentation la dépouille mortelle de M. Pontanier, le jour où Dieu l'appellerait à lui. La permission fut accordée.

Ce voyage à Aix, qu'elle entreprit le 14 septembre 1S24, fut pour

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l'active Supérieure l'occasion de visiter sur son passage plusieurs de tablissements, notamment celui de Salon, où elle s arrêta deux jours. Mgr l'archevêque d'Aix l'accueillit avec beaucoup de bienveillance, et Mme la comtesse de Grignan, avec qui elle avait fait connaissance aux eaux de Yacquevras, lui prodigua les témoignages d'affection ; < mais, dit sœur Sophie, le souvenir de M. Pontanier mourant la poursuivait partout et ne lui permettait pas de donner accès a la joie même la plus innocente. »

Elle était accompagnée dans ce voyage par sœur Marie, son ;ante, sœur Caroline et une de ses anciennes élèves de Thueyts, M™ Bonhomme, née Fourneret, de Pradelles. Cette pieuse dame, désirant visiter la ville de Marseille, proposa aux Sœurs de les y emmener avec elle. La Mère Rivier crut devoir, par charité et dans l'espoir de sanctifier son séjour aux eaux par un pèlerinage ^ Notre-Dame de la Garde, ne pas refuser cette offre gracieuse.

Le premier soin des voyageuses, en arrivant à Marseille, fut de se diriger vers le sanctuaire vénéré. La Mère Rivier, les yeux baissés, absorbée dans une prière intérieure, gravissait la colline en silence, tandis que ses compagnes se montraient avec admiration le grandiose spectacle qui se déroulait peu à peu sous leur regard : la grande ville provençale, son vaste port animé par le va-et-vient d'une multitude de navires, puis, plus loin, la mer Méditerranée, avec ses îles, ses phares, ses grands paquebots et les petites barques de pécheurs à voile latine qui la sillonnaient en tous sens. Lorsque, après une prière fervente, la Servante de Dieu sortit du sanctuaire, sœur Marie, lui montrant de la main, du haut de la colline, le magnifique tableau qui s'offrait à sa vue, lui dit : « Bonne Mère, comme ce spectacle est beau et comme il élève l'âme vers le bon Dieu ! » La Vénérable Mère jeta, comme par condescendance, un rapide coup d'œil sur le vaste panorama, mais elle se le reprocha aussitôt, reprit son attitude de profond recueillement en descendant la colline, et, pour se punir de sa curiosité d'un instant, refusa d'aller voir sur le port les nombreux navires qui y étaient assemblés. De la grande ville de Marseille, elle ne visita que les églises et les chapelles.

Les nouvelles de M. Pontanier étaient de plus en plus alarmantes. « Le pauvre malade est toujours plus mal », écrivit M. Vernet, le 7 octobre, à son retour de Paris. Cette lettre détermina la Mère Rivier à retourner à Bourg. Elle n'y arriva cependant que le

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