CHAPITRE XXVI
1 me confier votre œuvre, en 1796, je n'avais pour vivre que le petit produit de mon école, n'ayant à vous offrir que ma bonne volonté pour tout ce que vous voudriez de moi. Vous voulûtes, malgré mon
incapacité, jeter les yeux sur moi, sans talents, sans fortune, et vous m'inspirâtes le dessein de prendre un petit nombre de filles pauvres, qui n'avaient, comme moi, que leur bonne volonté.
« Rappelez-vous, ma tendre Mère, ce que nous avons enduré les deux ou trois premières années. Combien de fois avons-nous souffert la faim et tant d'autres misères ! Combien de fois ai-je passé des heures entières à vos pieds, fondanten larmes, vous demandant du pain et tout ce qui nous était nécessaire pour nous nourrir et nous vêtir !
\\ Ma confiance en vous était si grande que jamais je ne consultais la prudence humaine ; j'attendais tout de vous. Toujours aussi vous êtes venue à notre secours ; c'est vous qui nous avez procuré des dons, par la main des personnes charitables à qui vous inspiriez de nous assister ; c'est vous qui nous avez donné un Supérieur qui a toujours été le soutien de votre maison pour le spirituel et le temporel ; c'est vous qui nous avez procuré de bons sujets, qui ont contribué de toutes les manières à la prospérité de la Congrégation ; c'est vous, ma Mère, qui avez voulu nous faire acheter la maison où nous sommes, alors que nous n'avions que 4000 francs ; vous avez béni notre œuvre, vous avez même multiplié nos vivres (1).
« Ah ! Sainte- Vierge, permettriez-vous que votre maison, vos biens, vous fussent jamais enlevés par les gens du monde? Souffririe/.-vous que mes pauvres orphelines fussent mises à la rue ? Plutôt la mort que de voir un bien si sacré pillé, volé ! Je crierais vengeance contre les spoliateurs dans l'autre monde ! et si je voyais à présent ce malheur, je ne pourrais supporter une croix pareille, elle me tuerait !
« Cependant les lois nous exposent à cela. Mais, ma bonne Mère, vous écarterez ce fléau de votre maison : ni le monde, ni les méchants, ni l'enfer, ne peuvent rien contre nous si vous êtes pour nous. Vous êtes maîtresse de toutes les lois du monde entier, Reine du ciel et de la terre. Au nom de Jésus-Christ, je vous en supplie,
I. Ces mots font évidemment allusion aux deux faits, racontés plus haut, de la multiplication du blé à Thueyts et de la multiplication de l'huile à Eourg-Saint-Andéol. Comme on le voit, la Vénérable Mère n'hésitait pas à y reconnaître un caractère miraculeux, et les attribuait à la protection de la Sainte-Vierge.
pitié île nous ! Continuez votre œuvre et préservez-nous de cette loi funeste. Faîtes-moi entendre, au fond du cœur, cette parole : < Ma fille, sois tranquille, je me charge de tout ; j'écarterai tout péril de ma maison et je prendrai sa défense après ta mort. »
« Votre misérable et indigne fille et servante : Marie Rivier, Supérieure générale. »
Si profonde que fût la douleur de la Vénérable Supérieure, on se tromperait en croyant que son courage en fut le moins du monde abattu. Deux mois après la lettre qu'on vient de lire, laquelle porte la date du 24 août 1825, elle écrivait le 29 octobre à sœur Xavier :
« Oh ! quelle ardeur je me sens pour la gloire de Dieu ! Ce que je fais est bien peu de chose eu égard à ce que je voudrais faire. Mon courage augmente avec l'âge, et je ne me sens jamais plus de ferveur que dans les croix et les persécutions. Je ne cesse de faire prier. Je suis plus en train que jamais pour faire un couvent qui soit tout occupé à prier et à faire pénitence pour le soutien de la Congrégation et pour attirer les bénédictions du ciel sur la France. »