CHAPITRE XXVII
Les religieuses de Bourg-Saint-Andéol recueillent les instructions de la Vénérable Mère. — Caractère de son éloquence. — Ses instructions populaires, ses entretiens familiers avec ses filles. — Fragments sur la Crèche, sur la douceur de Notre-Seigucur, sur V instruction religieuse des enfants.
— Allocution sur la mort au monde. — De l'action oratoire de la Mère Rivier : son portrait, sa manière de préparer ses instructions ; fruits surnaturels attachés à sa parole.
— Le Domaine des Passions ou la Garde du Cœur : le portrait de l'amour-propre. — Les quatre Sœurs de Jésus. — L'Entretien avec la Sainte-Famille : la pratique de l'humilité.
L'ANNÉE 1826 fut une année jubilaire. Pour mieux préparer ses filles aux grâces extraordinaires offertes par la sainte Église, la "SI ère Rivier multiplia cette année les instructions. Or, les religieuses que leurs fonctions tenaient éloignées de Bourg-Saint-Andéol, saintement jalouses du bonheur de leurs Sœurs de la Maison-Mère, renouvelèrent avec instance, à cette occasion, une demande déjà plusieurs fois exprimée. Elles manifestèrent le désir de voir recueillir les paroles de leur vénérée Supérieure, afin qu'elles pussent être transmises ensuite aux diverses maisons particulières et que chacune pût en profiter. On fit droit à cette pieuse et légitime demande- Sœur Xavérine se chargea de reproduire, avec une fidélité scrupuleuse, à mesure qu'elles seraient prononcées, les principales allocutions de la bonne Mère à la communauté de Bourg. La parfaite exactitude de ce recueil fut plus tard constatée par la Servante de Dieu elle-même. Acceptant l'hommage d'un exemplaire que ses novices
VÉNÉRABLE MARIE RIVIER.
lui offrirent, elle y reconnut son enseignement et permit qu'il fût communiqué aux divers établissements de son Institut. En joignant au précieux recueil de sœur Xavérine quelques allocutions recueillies depuis iSji par le zèle intelligent de s eur Joseph, nous avons, pou* riode dont nous allons nous occuper, du rr janvier [821 au 18 mars 1827, une collection de quarante-six instructions complètes.
Le moment est venu d'étudier, au moins par la citation de quelextraits, cette éloquence virile, originale, mouvementée, parfois abrupte dans sa forme, toujours digne, élevée dans son inspiration, et touchant souvent au plus haut degré du pathétique.
Ce n'est point, il est vrai, dans des instructions à des religieuses et à des novices que l'on peut espérer de trouver ce qu'il y eut de plus original et de plus spontané dans cette éloquence. C'est en pleine tourmente, c'est dans ces granges de Montpezat, de Thueyts et de Saint-Martin-de-Yalamas, où Marie Rivier rassemblait le peuple autour d'elle et d'où la police révolutionnaire n'osait la chasser, que ses dons incomparables d'élan, de verve, de surnaturelle hardiesse, durent se déployer dans tout leur éclat. Ses entretiens particuliers avec les religieuses de Bourg ne peuvent donner qu'une idée imparfaite de ces allocutions populaires, à la suite desquelles on voyait des pécheresses publiques se jeter aux pieds de l'humble religieuse, des femmes éclater en sanglots, des jeunes filles se former en cortège pour l'accompagner pendant plusieurs heures en chantant des cantiques, des jeunes gens eux-mêmes, dans un élan d'héroïsme irréfléchi, se diriger vers la ville où ils espéraient recevoir le martyre.
Pour soulever de pareils enthousiasmes, il lui suffisait parfois d'une phrase, de quelques mots. A Largentière, quand elle entra dans la salle où elle devait parler, cinq cents personnes y étaient nblées. Après une fervente prière, qu'elle récite à haute voix, elle promène silencieusement et lentement son regard sur cette multitude, puis, d'un ton plein de feu : « Oh ! s'écrie-t-elle, je voudrais de tout mon cœur qu'autant de tètes que je vois ici fussent autant de tètes couronnées dans le ciel. » — <( C'en fut assez, dit sœur Sophie, pour arracher des larmes de tous les yeux. Le reste du discours fut accueilli comme s'il venait du ciel même. »
Le passage suivant d'une instruction sur le jugement dernier, recueillie par sœur Joseph, donnera peut-être une idée du ton familier qu'elle savait prendre pour se mettre à la portée de ses audits populaires. Au milieu de considérations élevées, qu'elle adresse