‹ La vénérable Marie RivierChapitre 199 sur 279 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

quence Je la Mère Rivier s'il ne trouvait, à la suite de cesfragmi la reproduction d'une instruction entière. L'allocution du Samedi- Saint de 1826, sur la mort au monde, est la plus courte du recueil, mais n'en est pas la moins éloquente. Nous la transcrivons d'après le manuscrit de sœur Xavérine.

« Mes enfants, il ne faut pas se contenter de monter au calvaire avec Jésus-Christ, il faut encore descendre avec lui dans la tombe, et c'est de cette sépulture dont je viens aujourd'hui vous parler.

« Qu'est-ce qu'être mort ? C'est n'être plus sensible à rien, c'est ne se mêler de rien.

« Voyez un cadavre: battez-le, foulez-le aux pieds, faites-lui ce que vous voudrez ; il ne vous répondra rien. Tenez, mes enfants, allez au cimetière, déterrez une de vos Sœurs, je vous le permets... A présent, dites-lui des louanges tant que vous voudrez. Qu'en tirerez-vous ? Vantez-la de ses talents. Elle ne vous entend plus ; ses talents sont ensevelis avec elle... Voyez ce bon M. Fontanier, lui qui nous a fait tant de bien, lui qui aimait tant à nous parler de Dieu pour nous exciter à l'aimer... Dans quel profond silence il demeure sous cette pierre tombale que nous lui avons érigée ! L'avez-vous entendu parler ? L'entendrez-vous jamais ? Non, il se tait et il se taira toujours !

« Y a-t-il quelque chose qui préoccupe les morts, qui les intéresse, qui les inquiète?... Que diriez-vous, mes enfants, si une de nos Sœurs qui sont enterrées au cimetière, en sortait et qu'elle vînt, par la ville, courir et se mêler de ce qu'on y fait et demander compte de ce qui s'y passe ?... Ah! je crois bien que tout le monde crierait : De quoi se mêle cette déterrée ? que nous veut ce cadavre ?

€ Eh bien ! mes enfants, de voir une religieuse s'occuper des affaires du monde, c'est aussi abominable que de voir un mort sortir de la terre.

« Nous portons un habit, qui est un habit de mort. La plupart de> ordres religieux portent le voile noir, la robe noire et la croix. Que marque tout cela, sinon que toutes ces personnes doivent être mortes, n'être plus de ce monde ? Il y a même des communautés où l'on fait profession sous le drap mortuaire. Pendant que la professe est là, on chante le Libéra et le De prefundis, pour lui inspirer cet esprit de mort au monde, de mort à soi-même, de mort à ses parents, de mort à ses biens...

« A présent, mes enfants, revenons à nous. — Je vous demande si celles qui se plaisent tant à s'entretenir de leurs talents et à les faire

LA V] NÉRABLE MARIE KIYIER.

r, celles qui aiment qu'on parle d'elles, celles qui recherchent

autres, l'approbation du public, je vous demande si toutes

unes sont vraiment mortes, si elles sont vraiment ensevelies...

Ali ! mes enfants, quand on voit des religieux ou des religieuses qui ;it de leur tombeau, je veux dire de leur maison, pour se répandre dans le monde, on devrait les chasser et leur dire : Il y a tant d'années qu'on vous a enterrés, que venez-vous faire ici ? Ce que nous y faisons ne vous regarde plus ; retournez dans votre sépulcre !

« Ah ! si vous pouviez vous ensevelir avec Jésus-Christ! Que vous seriez heureuses, si, comme les saints, vous ne voyiez plus rien de ce qui se fait dans le monde, pareilles à saint Xavier, qui était devenu si étranger au monde qu'il ne voyait pas même ce qui se trouvait sur son chemin ; car, passant un jour près d'un éléphant, il ne le voyait et comme on lui criait de prendre garde, il était tout étonné, il ne comprenait pas ce qu'on voulait lui dire : il s'était perdu en Dieu ! Oh ! mes enfants, c'est que saint François Xavier était vraiment •enseveli avec Jésus-Christ ; et, jusqu'à ce que vous en soyez venues là, vous ne goûterez pas la paix. »

On le voit, ce n'est point un discours méthodiquement divisé qu'il faut s'attendre à lire dans le recueil d'instructions de la Vénérable Mère Rivier, mais plutôt le développement d'une vérité qu'elle a profondément méditée devant Dieu et qu'elle expose à ses filles en s'inspirant de toutes les circonstances, de toutes les comparaisons qui peuvent le mieux graver cette vérité dans les âmes.

Au fond, son procédé est celui des orateurs de race. Elle aborde son auditoire avec un tableau déjà fixé dans son imagination, un sentiment déjà vibrant dans son cœur. Mais c'est seulement en face de ceux à qui sa parole s'adresse qu'elle choisit, qu'elle trouve les expressions, les mouvements pathétiques, propres à communiquer la conviction qui l'anime. Avant de paraître en public, elle a préparé son âme, non ses paroles. Une fois en scène, il est vrai, les métaphores, les apostrophes, tontes ces formes oratoires que nous qualifions de figures de rhétorique, se pressent dans son discours. Non point, certes, qu'elle les recherche. Nul ne fut plus réfractaire aux artifices voulus du langage que cet esprit prime-saut ier, à la foi ardente et au zèle saintement passionné. Mais elles jaillissent spontanément de ses lèvres, amenées par la situation fie l'auditoire ou la nature même du sujet. Comn i dit de Démosthène et de Bossuet (si l'on ose écrire

leux grands noms a propos d'une humble institutrice du peuple),

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« elle ne parle que pour faire agir. •• Disons mieux. Elle ne parle que pour faire aimer et servir Dieu. Pas un mot, pas un geste, pas un mouvement qui ne soit manifestement inspiré par la gloire de Dieu et le service du prochain.

Pour atteindre ce but surnaturel, la Servante de Dieu ne l'ignore pas, les moyens surnaturels sont seuls efficaces. « Je croirais tenter Dieu, disait-elle, si j'osais jamais prendre la parole sans avoir prié. » Bien souvent, elle joignait à la prière la pénitence. « Un jour, dit sœur Célestine, étant encore prétendante à Joyeuse, tandis qu'un grand nombre de personnes s'étaient déjà assemblées pour entendre une instruction de notre Mère, je me trouvais dans un endroit voisin de celui où elle était elle-même. J'entendis distinctement les coups de discipline qu'elle se donnait. Au bruit, je comprenais qu'elle y allait de toute sa force ; assurément elle ne se ménageait pas. De peur de lui faire de la peinej'attendis pour sortir qu'elle fût sortie elle-même. »

Une fois munie du secours de l'Esprit- Saint, qu'elle avait attiré par la pénitence et la prière, la Servante de Dieu semblait infatigable. « Nous admirions, dit sœur Adélaïde, comment notre Mère devenait, en ces moments, insensible à toutes les maladies et souffrances ; on n'en voyait pas trace chez elle tant que duraient les instructions. Or, c'était souvent pendant une heure et demie et quelquefois pendant deux heures qu'elle nous exhortait. •• — •• Apres une instruction d'une heure, dit sœur Sophie, je lui demandai : Comment faites-vous, ma Mère, pour nous parler, une heure, sur quelques mots ? Elle me répondit : € Cela ne vient pas de moi ; c'est le bon Dieu qui me fait cette grâce pour mes filles. )>

Tout en bénissant la parole de la Mère, la grâce du Saint-Esprit semblait agir en même temps dans les âmes de ses enfants : « Dès que notre bonne Mère avait ouvert la bouche, dit sœur Aloysia, on sentait les ennuis, les peines, s'évanouir. Que de fois j'ai observéce la, et d'autres l'ont observé de même. A ces heures, le démon perdait tout à coup ce qu'il avait gagné sur nous pendant des journées entier.

Ce n'est point que Marie Rivier imposât par sa stature ou par l'aspect extérieur de sa personne. Bien au contraire, et voici le portrait que nous en a laissé sœur Sophie dans >es Mémoires : « Xotre Vénérable Mère était d'une taille moins que médiocre et rendue presque difforme par les infirmités dont elle avait souffert dans son enfance. Elle avait la tète grosse, le front haut et large, les tempes fortement dessinées, les sourcils noirs, épais et bien arqués, le nez '

1 A Yi NÉRABLE MARIE RÏVIER.

renient aquili ; >n ascendant extérieur était tout entier clans

>sion de sa physionomie, € Ses joues saillantes et colorées, continue sœur Sophie, son teint brun, les traits fermement dessinés »èrement marqué de petite vérole, lui donnaient un air de virilité, que tempérait une bouche fine et gracieuse. Mais c'était surtout dans la vivacité de son regard que se peignaient tour à tour la perspicacité de son esprit, la bonté de son cœur et l'indomptable énergie de sa volonté.

C'était en effet surtout par l'expression extraordinaire de ce regard scrutateur, vif et pénétrant, merveilleusement secondé par son geste et par l'accent de sa voix, que la sainte Supérieure s'emparait de son auditoire, et que cette humble femme, petite et sans grâce extérieure, prenait à certains moments une attitude d'une majesté saisissante.

C'est de l'année jubilaire 1826 que date la composition de l'ouvrage imprimé plus tard sous le titre de Domaine des Passions et qui, dans le manuscrit, est intitulé : De la Garde du Cœur.

Cet ouvrage n'est que le résumé d'une série d'instructions que la Vénérable Mère avait faites sur les défauts de caractère, ainsi que l'indiquent les lignes suivantes de l'Introduction.

« Comme le plus grand nombre de mes chères filles n'ont pas

entendu les instructions que nous avons faites sur les défauts du cœur,

j'ai eu le projet de les répéter ici. J'espère que ce travail sera utile à

plusieurs pour les aider à se bien connaître et les préserver des illusions. »

L'ingénieuse fiction dont elle se sert pour rendre plus attrayantes les leçons qu'elle va donner, est ainsi exposée :

Notre cœur est un monde ; mais je veux vous le représenter comme une bien grande maison, avec terrasses, cours, jardins, corri- - et appartements grands et petits. »

En effet, après avoir rapidement visité les caves et écuries « où se tiennent les concupiscences, les malheureux penchants au mal », et longé un bourbier fangeux « où croupissent les vilains péchés, ceux qu'on ne veut ni faire connaître, ni connaître », nous voici dans un véritable labyrinthe, où l'on se perdrait infailliblement si l'on ne rencontrait " une dame petite, humble, les yeux baissés », qui s'offre obligeamment à conduire les visiteurs. C'est la Connaissance de soivii))ie, qui, non contente de nous guidera travers les vestibules, corridors, salons, chambres et galeries, nous fait tour à tour la présentation des personnages qui peuplent et animent cet étrange palais.

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Ces personnages sont la Paresse, V Amour-propre, la Vengeance,

la Tiédeur, la Jalousie et cent autres, qui, si indépendants qu'ils paraissent, ne l'ont rien cependant que sous l'inspiration du maître de céans, l'Orgueil. N'oublions pas dans les coins et recoins de la maison, une foule de petites gens, non moins intéressants à étudier : la Flatterie, qui se glisse partout, prompte à gagner les têtes faibles ; la Susceptibilité, qui groupe autour d'elle « les petits génies de la maison, les cœurs bas et les esprits bornés » ; la Singularité, qu'on reconnaît de loin à son accoutrement ; l'Indolence, « qui s'entend à engourdir tous les membres du corps et toutes les facultés de l'âme », et la Dissimulation, qui tient de sa grande sœur l'Hypocrisie « tout un attirail d'inventions, de tromperies, de mensonges et de duplicités. »

Le critique littéraire trouverait peut-être à relever, dans cette œuvre, à côté de beautés de premier ordre, tel ou tel défaut de composition et de style ; le moraliste y rencontre partout un esprit d'observation d'une perspicacité rare. « Rien de plus remarquable, dit un bon juge en pareille matière, M. Hamon, curé de Saint- Sulpice, que les portraits que la Mère Rivier a tracés de la tiédeur, de la dissipation, de la paresse, de la vengeance, de la vivacité et du mauvais caractère ; mais où elle se surpasse elle-même, c'est quand elle dépeint l'amour-propre : là, elle égale les plus grands maîtres dans l'art d'observer et de peindre les passions (i). »

Voici ce portrait, non point d'après la version revue et corrigée du Domaine des Passions (2), mais d'après le manuscrit autographe De la Garde du Cœur, que nous avons sous les yeux. Le lecteur y trouvera, avec moins de correction et d'élégance, une plus originale saveur :

« Deuxième salle. C'est ici l'appartement de Y Amour-propre, fils aîné de XOrgueil, héritier de ses sentiments. Il parle beaucoup de lui-même ; il voudrait occuper tous les cœurs et tous les esprits ; il flatte, pour être flatté ; il aime et il caresse, pour être aimé et caressé; il fait de grands compliments ; il s'humilie, pour être élevé ; il dit

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